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ROSA BONHEUR
SA VIE ET SON OEUVRE
PARIS.
IMPRIMERIE GEORGES PETIT
12, RUEGODOT-DE-MAUROI, 12
Published October 28 tgoS.
Privilège of Copyright in the United States reserved under the Act approved March 3 tyo5
BY MISS ANNA KLUMPKE.
Digitized by the Internet Archive
in 2015
https://archive.org/details/rosabonheursavie00klum_0
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Anna Klumpkf,
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ROSA BONHEUR
ANNA KLUMPKE
Rosa Bonheur
SA VIE
SON OEUVRE
PARIS
ERNEST FLAMMARION. EDITEUR
26, RUE RACINE, 2Ô
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays
y compris la Suède et la Norvège.
.
LES BISONS, PAR ROSA BONHEUR.
AVANT-PROPOS
Ap rès avoir été une admira-
trice fervente de Rosa Bonheur, les
circonstances de ma vie, et quelque
secret destin sans doute, mont
rendue la compagne de ses derniers
jours, et la confidente de ses suprê-
mes pensées. Par là j'ai contracté
le pieux devoir de faire connaître,
d’après ses propres récits, la vie de
la femme illustre que je n'ai cessé
de pleurer. Sa carrière fut longue
et bien remplie ; un rayon de gloire
i illumina, et le jour funeste qui en
marqua le terme fut déploré dans
sa patrie, aussi bien que par delà
les frontières et les océans, par tous
ceux qui ont le culte de la nature,
de l art et de la beauté. Du moins son souvenir n’est-il pas près
de s’éteindre : les belles œuvres qu’elle a laissées et qu’une admira -
LION DEBOUT, PAR ROSA BONHEUR.
RO SA BONHEUR
v i
lion unanime a répandues un peu sur tous les continents, lui sont
un sûr garant de vivre dans la mémoire de la postérité.
De son vivant même, les biographes ne lui ont pas manqué et
des plumes plus expertes que la mienne ont écrit à son sujet des
pages pleines de couleur et d’intérêt. Quelque consciencieux talent
que d’aucuns y aient déployé, pourquoi Rosa Bonheur refusa-t-elle
de se reconnaître pleinement dans le portrait qu'ils ont tracé d’elle ?
Apparemment, parce que leurs auteurs n'avaient pas su pénétrer au
TIGRE MARCHANT, PAR ROSA BONHEUR.
plus profond de sa pensée et quelle n’avait jamais pu se résoudre
à la leur révéler entière, alors même quelle s’efforcait de satisfaire
le plus complètement à leur curiosité. Cette réserve instinctive
n’existait pas pour une femme dont l’affection et le dévouement lui
étaient acquis, avec laquelle elle se sentait en étroite communion de
sentiments.
A la suite des longues causeries que j’eus avec elle, j’ ai pu
noter à loisir, sur son vœu formellement exprimé, non seulement
les souvenirs très précis de Rosa Bonheur sur sa vie et les travaux
qui l’ont illustrée, mais encore ses sentiments comme ses opinions
sur les personnes, sur les choses et sur son art : d une façon gêné-
AVANT-PROPOS
VI i
t'aie, sur les divers problèmes sociaux, religieux et moraux de tout
ordre qui s’ offraient au jugement d’un esprit éminent.
Mais l’on comprendrait mal peut-être mon litre à la confiance
et a l’affection de Rosa Bonheur, si, avant que d’entamer le récit
de sa vie, je n'exposais brièvement les circonstances qui m’ame-
nèrent à la connaître et qui, entre la grande artiste française et
une jeune Américaine de San Francisco, venue à Paris pour se
perfectionner dans l’art de peindre, firent naître cette loyale et
RENARD AUX AÜUliTS, PAR ROSA BONHELR.
sincère amitié que seule la mort a pu rompre et dont, pour le
reste de mes jours, je garderai dans mon cœur le souvenir recon-
naissant et attendri.
Je me montrerais bien ingrate si, après avoir recommandé ce
livre à /’ indulgence du lecteur, je n’adressais mes remerciements
et le témoignage de ma reconnaissance à tous ceux qui m’ont aidée
à poursuivre jusqu'à son achèvement une entreprise dont, plus
d’une fois, les difficultés ont paru presque insurmontables à mon
inexpérience : S. M. I Impératrice Eugénie, qui a daigné me donner
l assurance du touchant souvenir qu elle garde de la première
VIII
RO SA BONHEUR
femme artiste entrée, sur son intervention, dans les rangs glorieux
de la Légion d’honneur ; à son nom il me serait très doux de
joindre celui de S. A. M",e la Duchesse de Saxe-Cobourg-Gotha,
si la mort ne l’avait enlevée peu de temps après celle dont elle
aimait la cordialité et la franchise ; M. G. Maçon, conservateur-
adjoint du musée Coudé ; M. G. Cain, conservateur du musée
Carnavalet, auxquels je dois plus d’un renseignement précieux;
Mme W . Thaw, Miss Helen Gould, M. Knoedler, dont les collections
se sont ouvertes libéralement devant moi ; les administrateurs du
Metropolitan Muséum, à New-York ; du musée Hertford, à
Londres; MM. Tedesco et la maison Braun, de Paris, et tout
particulièrement MM. Lefèvre, de Londres, qui, par les facilités
qu’ils m'ont données de reproduire, les premiers un grand nombre
de photographies des peintures passées par leurs mains, les seconds,
l’admirable collection des gravures éditées par leur maison d’après
Posa Bonheur, m'ont rendu possible de présenter un ensemble
plein d'intérêt, je crois, des œuvres les plus remarquables de la
grande artiste. Mais si cette deuxième partie de ma tâche a été
menée à bien, n est-ce pas aux bons offices de la maison Georges
Petit et à l’ expérience de M. J. Augry, directeur de 1 Imprimerie,
que j’en suis redevable : j’éprouve une satisfaction très vive à leur
en exprimer ici ma gratitude.
A. K.
MOUTON MÉRINOS, PAR ROSA BONHEUR.
LE CHATEAU DE B Y.
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE PREMIER
CÉLÉBRITÉ DE ROSA BONHEUR EN AMÉRIQUE.
LE PRÉSENT QUI LUI EST FAIT d’un CHEVAL SAUVAGE
AMÈNE L'AUTEUR DE CE LIVRE A LA CONNAITRE.
La popularité de Kosa Bonheur en
Amérique remonte à l'année déjà loin-
taine de 1 8 58. Sa toile, le Marché aux
chevaux, exposée successivement à New-
York et dans plusieurs villes de l’Union
par M. Gambart, le grand marchand de
tableaux français de Londres, avait pro-
voqué une curiosité très vive, un véri-
table enthousiasme même, en ce pays
où les peintres animaliers ont toujours
compté de fervents admirateurs. Il n'était
pas jusqu'au fait d'être l'œuvre d'une
femme qui n'eût contribué à son succès.
Après divers changements de posses-
seurs, elle a été offerte, en 1887, au
Metropolitan Muséum de New- York,
par M. Cornélius Vanderbilt, et cette
libéralité a consacré, en quelque sorte, la renommée de Rosa Bonheur
aux États-Unis. Aucune certes ne fut plus légitime; mais il est piquant
I
ROSA BONHEUR
de constater que la race de chevaux dont cette toile, mille fois répétée
par la gravure, semble être la glorification, a participé d’une certaine
manière à la célébrité du tableau.
Les éleveurs américains, auxquels Kosa Bonheur avait permis
d’admirer la taille, la noblesse de formes et la vigueur des chevaux
percherons, se montrèrent de plus en plus avides de ces superbes ani-
maux, et, chose singulière, dans les transactions qui en résultèrent, le
nom de la grande artiste française n'a pas cessé dès lors d'apparaître
un peu comme celui d’une bonne fée. Il n’en saurait être donné
meilleur témoignage que celui du Stud-Boo/c publié, en 1 88 5 pour la
première fois, par la Société Hippique percheronne, alors tout récem-
ment fondée à Nogent-le-Rotrou ( 1 883), dans le but de conserver les
caractères de la race et de lutter contre la concurrence des éleveurs
boulonnais. Son frontispice n’est autre chose que la reproduction d'un
dessin de Rosa Bonheur, fait à la demande des administrateurs de la
Société et du sous-préfet de Nogent. L'on avait eu grand soin, même,
de joindre à ce dessin le fac-similé d’une lettre de l'artiste, disant sa
joie de pouvoir associer ainsi son effort à ceux que l’on tentait pour
garder aux chevaux du Perche des qualités universellement appréciées.
Et ceci ne manqua pas d’être fort remarqué en Amérique; les direc-
teurs de la Société ne le laissèrent point ignorer à Rosa Bonheur. Une
correspondance s'ensuivit, dont les chevaux percherons furent naturel-
lement le prétexte, mais au cours de laquelle la grande animalière ne
tarda pas à manifester à quel point sa curiosité d’artiste et d'amie des
bêtes était excitée par ce que romanciers et voyageurs lui avaient
appris des chevaux sauvages de la Prairie américaine. Combien elle
serait aise de posséder, devant son chevalet, des modèles de cette
espèce! De là à l’ambition de s’en procurer, il n'y avait qu'un pas.
Le souhait de Rosa Bonheur, bientôt connu outre Atlantique,
trouva dans Al. John Arbuckle, président de la Compagnie post-per-
cheronne du Wyoming, l'homme le mieux disposé à le satisfaire.
A quelque temps de là, un jeune étalon sauvage s'étant justement intro-
duit dans l’enclos de son haras, il lui fit donner la chasse ; mais l'animal
était ardent et vite : il ne fallut pas moins de quatre jours pour le
capturer au lasso et neuf cow-boys pour le maîtriser et le mettre en
wagon.
Comme de raison, M. Arbuckle s'attendait à recevoir, dans les
délais indispensables, les remerciements que Rosa Bonheur ne pouvait
manquer de lui adresser. Or, semaines et mois se passaient sans que la
grande artiste lui donnât le moindre signe de vie : il ignorait même si
ROSA BONHEUR
3
son cheval était arrivé à destination. Un peu surpris, il se résolut à
mettre à profit un voyage qu'il devait faire en Europe pour aller en
personne prendre des nouvelles de son envoi. C’est à Paris que je le
rencontrai et qu'il me fit part de son dessein. Son ignorance du français
lui causait néanmoins un peu d'embarras, et c’est pourquoi il me
proposa de l’accompagner pour être son interprète. Rendre visite à
VOLTAIRE.
Dessin de Rosa Bonheur, d’après le cheval ayant remporté le i" prix au concours
de la Société Hippique percheronne (Nogent-le-Rotrou, mai 1884 .
Rosa Bonheur, c'était la réalisation d'un de mes rêves de jeune fille.
Sera-t-on surpris que j’aie accepté avec un vif empressement?
By est un petit hameau tout voisin de Fontainebleau. Son château,
qui fut pendant près de quarante années la résidence de Rosa Bonheur,
est en réalité ce qu’en France on appelle communément une maison
bourgeoise, et l'on y chercherait vainement traces de tourelles et de
pont-levis. Avec son jardin et son parc, la proximité de la forêt dont
cette propriété est en quelque sorte le prolongement, ce n en est pas
moins la plus agréable des habitations rurales.
Une haute porte grillée y donne accès. Le coup de sonnette de
4
R OSA BONHEUR
M. Arbuckle provoqua l’apparition, derrière un guichet, d'une femme
en coiffe blanche, qui, d’un ton un peu brusque, nous déclara que
mademoiselle était à Nice. Nous lui exposâmes néanmoins l’objet de
notre visite, qui était de savoir si M"e Rosa Bonheur avait reçu d'Amé-
rique un cheval sauvage, et ceci la rendit plus gracieuse.
— Des chevaux d’Amérique, ce n’est pas un, mais trois que nous
avons reçus d'un seul coup, et si vous désirez les voir, je puis vous les
montrer.
Fort intrigués, nous suivîmes la femme, qui nous fit traverser une
rue du hameau et bientôt nous introduisit dans un enclos partagé en
jardin potager et en prairie.
— C’est ici que mademoiselle garde ses chevaux, fit-elle. Vous y
trouverez sans doute celui que vous cherchez.
Il y avait là, en effet, trois superbes bêtes, qui dressèrent la tête
avec un peu de défiance en nous apercevant.
— Le voici ! s'écria aussitôt M. Arbuckle d’une voix joyeuse. Je le
reconnais très bien. Voyez la marque P. O. qu’il porte sur la croupe!
Combien je suis heureux de le trouver en si bon état !
— A-t-il pu servir de modèle ? demandai-je.
— De modèle ! se récria la brave femme. Les deux autres, oui,
mais celui-ci, jamais. Ce fut impossible; et cependant nous nous enten-
dons assez bien à apprivoiser les caractères les plus rebelles. Voyez
plutôt.
Elle nous mena vers une cage, derrière les barreaux de laquelle
s’apercevaient des yeux étincelants.
— Voici la favorite de mademoiselle.
La favorite de mademoiselle était une jeune lionne, dont le regard
se fixait avec obstination sur les deux visiteurs inconnus.
Tandis que nous regardions avec un peu d’étonnement, notre guide
fit glisser le verrou, ouvrit la porte et se mit à caresser le fauve, qui
la laissa taire avec la complaisance d’un gros chien.
— Vous voyez qu’il n’y a rien à craindre avec Fathma ; chaque
matin, nous nous promenons ensemble dans le parc, comme de bonnes
amies que nous sommes. Et si vous le voulez, nous allons recommencer
avec vous ?
Déjà la lionne, qui semblait comprendre les propos de sa gardienne,
se préparait a sauter sur le pavé de la remise. Je jettai un coup d'œil
vers M. Arbuckle : il paraissait mal à l'aise, et j'avoue que pour mon
compte je me sentais médiocrement rassurée. Nous nous défendîmes
bien vite de vouloir causer à la femme un surcroît de dérangement, et,
R OSA BON H F. IJ R
5
après l’avoir remerciée de sa peine, nous regagnâmes la voiture qui
nous avait amenés, non sans une certaine hâte qui amena sur les lèvres
de l’obligeante domestique un sourire où il n’était pas malaisé de recon-
naître un peu de malice.
Nous revînmes à Paris, sans rapporter de notre voyage la satisfac-
tion que nous en attendions. Nous n’avions pas vu Rosa Bonheur, et
mon compatriote, rassuré sans doute sur le sort de son cheval sauvage,
ÉTUDES DF. ROSA BONHEUR, d’aPRES SA LIONNE FATHMA.
ignorait encore pourquoi son acte si courtois n'avait jamais reçu le
moindre remerciement.
Deux années se passèrent avant que M. Arbuckle revînt en France.
L'Exposition de 1889 l’y ramena, bien décidé cette fois, toutes précau-
tions étant prises d'avance, à obtenir le mot de l’énigme. Il m'écrivit
donc avant de quitter New-York, me priant de solliciter de Rosa Bon-
heur une entrevue pour la fin de septembre. J’hésitai quelque temps,
sachant que l’illustre artiste, toute au deuil récent d une amie très chère
qui depuis longtemps partageait sa vie, se prêtait avec regret à tout ce
qui était de nature à troubler son recueillement. Sur le conseil de
Mme Peyrol, sa sœur, à laquelle j'avais soumis mon embarras, je me
6
R OSA BONHEUR
décidai cependant à lui faire connaître le désir de M. Arbuckle et ses
titres à le manifester. La réponse de Rosa Bonheur ne tarda guère : elle
était adressée à mon compatriote et ainsi conçue :
Monsieur,
By, 27 septembre 1889.
Je serai très heureuse de vous recevoir samedi prochain, si vous le pouvez,
qui sera le 5 octobre
J’espère que cela ne vous contrarie pas, que, précisément, je viens de donner
deux de mes chevaux mustangs au colonel Cody. Le vôtre était si sauvage !
Il ne pouvait plus me servir. Deux cow-boys doivent venir les prendre lundi
au lasso.
Je n’ose pas vous inviter à venir déjeuner avec moi, car je mène une vie
très simple; mais si vous voulez bien accepter des œufs frais, je serai très heu-
reuse de vous recevoir de mon mieux. Je vous demanderai de me prévenir
d’avance du jour.
Il est entendu que je comprends dans mon invitation votre aimable tra-
ductrice.
Je serais bien contente que vous me donniez des sujets de la vie des chevaux,
ce qui peut me servir beaucoup pour des compositions.
Recevez, etc.
R. Bonheur.
Le jour indiqué, M. Arbuckle et moi nous arrivâmes à By. Au
moment où le cocher qui nous conduisait s'apprêtait à descendre de son
siège pour sonner à la porte, la grille s'ouvrit à deux battants. Sur le
perron de l'habitation, nous aperçûmes" un personnage de petite taille,
vêtu d'un pantalon et d’une blouse comme en ont les paysans, et qui
portait sur le bras un chien blanc et noir. Il fit avancer la voiture
jusqu'au bas des marches, et de l'air le plus affable s’approcha en nous
tendant les mains. C’était Rosa Bonheur.
De cette première rencontre avec la grande artiste dont, jusque-là,
je n'avais connu que le talent, et qui devait me témoigner plus tard une
si touchante amitié, j'ai gardé la plus inoubliable des impressions.
Rosa Bonheur était fort bien proportionnée, ce qui la faisait paraître
de grandeur moyenne, bien qu'en réalité elle fût petite. Sous un front
haut et large, creusé entre les deux sourcils du sillon très caractéristique
des penseurs, ses yeux noirs avaient gardé la vivacité extraordinaire de
la jeunesse. Le nez était petit, les narines bien dessinées, la lèvre supé-
rieure mince et dune jolie courbure; sur la lèvre inférieure, plus déve-
loppée et d'une mobilité extraordinaire, se trahissaient les divers états
de son esprit et les sensations qui l impressionnaient. Le visage était
ROSA BONHEUR
/
encadré d'une chevelure d'un gris d'argent magnifique, dont les boucles,
abondantes et soyeuses, retombaient jusqu’à la naissance du cou, entou-
rant comme d'une auréole cette tête vénérable.
L'étrangeté de son costume ne me surprenait qu'à demi ; je connais-
sais de longue date son habitude de porter des vêtements masculins; il
ne me déplut pas de noter néanmoins que, sous de tels dehors, la coquet-
terie féminine ne perdait aucun de ses droits; les deux magnifiques
boutons d'améthyste qui retenaient son col en étaient le meilleur gage;
sa blouse même était ornée aux épaules de broderies très fines, et de ses
ÉTUDE DE ROSA BONHEUR, d'aPRES SA LIONNE F A T H M A .
pantalons de velours noir sortaient deux petits pieds fort élégamment
chaussés. L’ensemble de toute la personne était empreint de la plus
grande distinction ; son aspect vénérable me fit songer à Corot et à Henry
Ward Beecher.
Nous nous mîmes à table. Après les préliminaires d'usage, Rosa
Bonheur, s’expliquant enfin sur le cas du cheval sauvage, nous exposa
comment, ayant reçu d'Amérique, en même temps que celui de M. Ar-
buckle, deux autres mustangs envoyés par M. X... de Chicago, elle avait,
de la meilleure foi du monde, cru que tous les trois venaient de ce
dernier et l'en avait seul remercié. Elle s'en excusait, aussi bien que de
la malchance récente qui s’ajoutait au malentendu déjà ancien.
8
RO SA BONHEUR
— Faites comprendre à votre ami, continua-t-elle, pour quelle
cause j'ai dû me priver du cheval qu'il m'a si aimablement olfert. Cet
animal était si ombrageux que jamais je n'ai pu l’approcher. Dès que
l'on ouvrait la porte de l'écurie, le matin, il partait au galop dans le pré.
Le soir, c’était uniquement la faim qui l’attirait à sa mangeoire et à son
râtelier, que l'on avait toujours soin de garnir copieusement. Les domes-
tiques se hâtaient alors de fermer la porte derrière lui. Autrefois, j'arri-
vais assez bien à dompter des chevaux ; je croyais réussir également
avec le vôtre, mais il a fallu y renoncer. Ce cheval sauvage l'est si bien
resté que, pendant les deux années qu’a duré ce manège, c’est à peine
si j'ai pu faire au vol quelques études.
M. Arbuckle ne put s’empêcher de sourire : « Elle voulait avoir un
cheval sauvage, elle en a eu un, cette fois », fit-il.
ESQUISSE DE R OSA BONHEUR POUR « LE MARCHÉ AUX CHEVAUX ».
— C était là mon désir, en elfet, poursuivit gaiement Rosa Bonheur,
mais il m'a fallu renoncer à en tirer bon parti, et j'ai cru bien faire de
le mettre entre les mains de Buffalo-Bill, ainsi que je vous l'ai écrit.
Ses cow-boys sont venus le prendre il y a seulement quelques jours.
En voilà des gaillards qui savent manier, sans les maltraiter, les
animaux rétifs! (Lest un plaisir de les voir à l’œuvre. L'un d eux, après
avoir saisi au lasso votre petit cheval, l’a si bien maîtrisé qu'il a pu
s'en approcher et même lui caresser la tête. C’est une tâche que je
n’aurais jamais pu confier à un palefrenier français.
Le déjeuner touchait à sa fin. En guise d'œufs frais, l'on nous avait
servi le menu le plus délicat. Les raisins du dessert étaient tout particu-
lièrement superbes et délicieux.
— Rarement j'en ai vu d'aussi beaux! ne put s'empêcher de noter
M. Arbuckle.
— C'est la spécialité du pays. Vous n'avez pas manqué de vous
apercevoir, en venant ici, que toutes les murailles sont garnies de treilles,
car c'est à By et aux environs que mûrit le raisin fameux connu sous le
VA
ROSA BONHEUR A S O I X A N T E - T R O I S ANS
IO
ROSA BONHEUR
nom de chasselas de Thomerv. Nos cultivateurs en expédient dans les
contrées les plus lointaines : vous avez pu en voir en Amérique, et l'im-
pératrice de Chine, dit-on, n'en veut pas manger d'autres. Henri IV en
était très friand, et si l'on en croit la chronique, ajouta-t-elle avec un
sourire, c’est à ce modèle de nos rois que Thomerv devrait son nom,
car il avait coutume de dire : « Ici, tout me rit ! »
Rosa Bonheur se leva en riant tout à fait et nous invita à visiter
son atelier et à voir ses dernières œuvres. Je la remerciai avec une viva-
cité qui trahissait mon plaisir de l’honneur qu’elle voulait bien nous
faire.
— Votre appréciation me sera très agréable, dit-elle, car je sais que
vous me jugerez en artiste.
Tout à la fois surprise et flattée, je la regardai avec un peu d’étonne-
ment.
— Mais oui, mais oui, reprit-elle avec bienveillance, je sais fort
bien que vous êtes femme de talent, et j'ai remarqué votre beau portrait 1
du dernier Salon. Je sais aussi que vous avez deux sœurs d’une haute
intelligence. Toutes les trois vous prouvez que la femme n'est pas moins
bien douée que l’homme, qu elle peut avoir autant de talent que lui et
même parfois davantage.
— Oh ! mademoiselle, m'écriai-je, peut-on comparer le mérite des
autres femmes au vôtre, à celui d’une artiste dont le nom tiendra une
si grande place dans l'histoire de l’art. Combien je suis heureuse de
pouvoir vous dire de vive voix ce que tant de femmes pensent de vous!
Rosa Bonheur parut ne pas entehdre et continua :
Et j'admire les idées américaines en ce qui concerne l'édu-
cation des femmes. Car vous n’avez pas, comme chez nous, le sot pré-
jugé que les jeunes ii lies sont exclusivement destinées au mariage. Je
suis toute scandalisée des entraves qui pèsent sur elles en Europe. Si,
quant à moi, j'ai été assez heureuse pour m’en affranchir, je le dois au
talent dont la Providence m’a gratifiée.
Nous étions arrivés devant une porte close. Rosa Bonheur l'ouvrit
au moyen d'une petite clef tirée de sa poche.
— Entrez, fit-elle avec un peu d’emphase, entrez dans mon sanc-
tuaire.
Nous entrâmes, non sans éprouver l’impression de recueillement
qui semblait exigée par le nom que Rosa Bonheur donnait à son atelier.
Une toile immense, sur laquelle s’agitaient des chevaux admirables
de vie, garnissait tout le fond de la pièce.
i. Un portrait de ma mère.
RO S A BONHEUR
1 1
— .1 ai représenté là, nous dit l’aimable artiste, le battage du blé,
tel qu'il se pratique encore dans certaines régions du Midi. Ces neut
chevaux, en passant et repassant, foulent de leurs sabots les épis et en
font sortir les grains que l'on recueille ensuite. Voici de longues années
que je travaille à ce tableau ; je voudrais que ce fût mon chef-d'œuvre,
mais il y a tant et tant à faire que je me demande si je l'achèverai jamais.
Depuis la mort de ma dévouée amie, il m’arrive souvent de perdre
courage.
Pendant que Rosa Bonheur parlait, mes yeux parcouraient l'atelier:
sur les tables et sur les chaises, des papiers, des livres épars, romans de
ESQUISSE DE ROSA lî O N H E U R POUR « I. A FOULAISON ».
Dumas, de Bourget, de Zola, mêlés à des ouvrages qui me parurent
traiter des mœurs des bêtes; sur les murailles, des têtes d'animaux de
diverses espèces, des cornes de cerfs. Quant aux tableaux, aux études
que je m’attendais à trouver là. il n’y en avait pas. Rosa Bonheur remar-
qua mon étonnement :
— Vous êtes surprise, dit-elle, que mon sanctuaire soit moins décoré
que ne l est généralement l'atelier d'un commençant ; il est pour moi
cependant tout rempli de souvenirs, au milieu desquels l'inspiration
me vient mieux que partout ailleurs, car j'y revis un passé qui m'est
très cher Du reste, si ces murs manquent de tableaux, c’est la faute à
vos compatriotes. Ils assiègent mes marchands, qui enlèvent mes toiles
à peine terminées. Ce qui n’empêche que je les fasse parfois attendre
ROSA BON HH U R
I 2
des années durant. Vous autres, Américains, vous menez tout à la
vapeur. En ce qui touche les choses de l'art, cela ne va pas sans incon-
vénients. Dans la photographie, cependant, je n'ignore pas que vous
obtenez ainsi des résultats fort
intéressants, mais valent-ils en-
core l’instantanéité d'une bonne
mémoire? Je ne le crois pas
Pour mon compte, par exemple,
poursuivit-elle en se tournant
vers M. Arbuckle, je vous avoue
que je n'ai jamais pu parvenir à
fixer par la photographie les
mouvements de votre cheval,
tandis que je les ai parfaitement
gardés dans l'œil et que j'ai pu
ainsi les reproduire sur la toile.
— Ht cependant l’on est
parvenu chez nous, reprit mon
compatriote, à réduire le temps
de pose à i/yoo0 de seconde.
A cette vitesse, rien n'échappe
des mouvements les plus impé-
tueux. Si vous voulez bien me
le permettre, mademoiselle, aus-
sitôt rentré en Amérique, je vous
adresserai une collection unique
de photographies relatives à la
vie des cow-boys.
— J'v consens très volon-
j
tiers, monsieur, à la condition
néanmoins que vous acceptiez
une étude faite d'après le cheval
que vous m'avez offert et que je
suis un peu honteuse de ne pas
pouvoir vous montrer.
On devine que l'offre de Kosa Bonheur fut accueillie avec recon-
naissance, aussi bien, du reste, que sa photographie, qu'elle nous donna
au moment où nous prîmes congé d'elle.
— Tant qu'à vous, mademoiselle, je serai toujours heureuse de
vous revoir, ajouta-t-elle en me tendant la main.
ETUDE DE CAVALIER
Dessin de Rosa Bonheur.
RO SA BONHEUR
3
Cette main fine et nerveuse, je la saisis et la baisai avec émotion,
songeant à toutes les belles œuvres qu’elle avait créées.
Alors que nous revenions vers Paris, M. Arbuckle, hochant un peu
la tète, me dit :
— Ne prenons pas trop au sérieux les marques de sympathie que
15 ERG K R ÉCOSSAIS, PAR R OSA BONHEUR.
D'après une gravure de Ch. G. Lewis, éditée par E. Gambart et C".
Rosa Bonheur nous a prodiguées. Elle nous a fait, sans doute, un
accueil vraiment chaleureux, mais nous le devons en grande partie,
j'imagine, à la position un peu embarrassée dans laquelle elle se trouve
vis-à-vis de moi.
— Je le crois aussi, répondis-je, car il est assez déplaisant d'ap-
prendre le nom de qui vous a fait un généreux cadeau et de se trouver
en sa présence au lendemain précisément du jour où l'on s’en est
débarrassé.
— En tous cas, reprit M. Arbuckle, je n'oserai certainement jamais
‘4
KO SA BONHEUR
donner une lettre d'introduction à qui que ce soit auprès d'elle ; et si
vous voulez m’en croire, vous ferez de même.
En dépit de si beaux engagements, les relations ne purent cesser si
court : n’y avait-il pas à faire tenir à By les photographies de M. Arbuckle,
à entretenir celui-ci de l’étude que Rosa Bonheur lui destinait. Tant
et si bien qu'un échange de lettres s’ensuivit par mon entremise,
devenue indispensable pour les traductions. Presque inconsciemment,
mes rapports avec Rosa Bonheur se firent de plus en plus cordiaux,
tout restreint qu’ils fussent à ce commerce épistolaire.
CHEVAL AU REPOS, PAR ROSA BONHEUR.
DANS LE F A R - YVEST : UN COMBAT DE TAUREAUX.
Dessin de Rosa Bonheur.
CHAPITRE II
i.’herbe aux bisons.
A la suite du Salon de 1891,
auquel j’avais pris part, quelques
personnes amies, habitant Boston,
m’engagèrent à me rendre pour un
temps dans cette ville, où je pouvais
espérer la commande d’un certain
nombre de portraits. Leurs instances
n’eurent pas trop de peine à me déci-
der. Mon départ semblait de nature
assurément à interrompre les bonnes
relations commencées avec Rosa
Bonheur : il produisit l'effet contraire
de les rendre plus cordiales. Avant
de quitter la France, j’avais cru de-
voir, par politesse, faire part de mon
dessein à l’illustre artiste. Dans la
réponse qu'elle me fit, elle eut la
bonté d’exprimer son regret de mon départ, en même temps que le
désir que je ne partisse pas sans lui rendre visite une dernière fois.
ÉTUDE DE BISON, PAR ROSA BONHEUR.
i6
ROSA BONHI-.UR
Au cas, ajoutait-elle, où ma mère consentirait à m’accompagner, elle
serait heureuse de taire sa connaissance.
Le icr août, qui était un samedi, je refis donc, en compagnie de ma
mère, le voyage de Bv. Rosa Bonheur avait envoyé sa voiture nous
attendre à la gare de Moret, et nous réservait au château le plus char-
mant accueil. Ma mère fut privée cependant du plaisir de la voir en
vêtements masculins : la bonne artiste portait ce jour-là une élégante
robe de velours noir. Les deux mains tendues, elle s’avança vers nous,
présenta ses compliments de bienvenue et tout droit nous conduisit à la
salle à manger, où le déjeuner nous attendait.
— Mai s où donc est Gamine? dit-elle tout à coup en se retournant.
Gamine! où es-tu ? Viens, viens, ma petite Gamine!
Une petite chienne, que je reconnus aussitôt pour l'avoir vue sur
les bras de Rosa Bonheur lors de ma première entrevue, accourut joyeu-
sement ; sa maîtresse l’installa sur une chaise proche de la table.
— Gamine ne me quitte jamais, ajouta-t-elle, et c’est toujours pour
elle que sont les meilleurs morceaux.
Nous étions assises. Rosa Bonheur découpa une tranche dans la
partie la plus saignante d'un filet et la partagea en menues bouchées, sur
une petite assiette d'argent qu elle présenta à Gamine. Tandis que la
mignonne bête les dégustait en connaisseuse, une porte qui s'ouvrit
laissa passer quatre énormes chiens du mont Saint-Bernard. Proces-
sionnellement, comme avec la conviction d’accomplir un rite, ils firent
le tour de la table et l’un après l'autre s’en vinrent recevoir les caresses
de leur maîtresse.
— Ceux-là sont mes plus vieux amis, fit Rosa Bonheur en les
flattant de la main. Ce sont mes gardiens fidèles. Avec eux je n'ai rien
à craindre!
Ce singulier défilé terminé, j'entendis que dans la pièce voisine on
apportait leur pâtée. Les chiens se précipitèrent avec moins de gravité
qu’ils n’en avaient montrée en entrant dans la pièce.
— Les entendez-vous se bousculer pour dévorer leur pitance, nous
lit observer Rosa Bonheur avec gaieté. Ils ne disputent pas à Gamine,
cependant, l'honneur de s’asseoira notre table.
Le déjeuner achevé, l’aimable artiste proposa de nous montrer
quelques-unes de ses œuvres et nous emmena du côté de son atelier.
Tandis qu elle ouvrait la porte, j’aperçus, posé sur une chaise, le vête-
ment de travail que j'avais vu lors de ma première visite et des yeux je
le désignai à ma mère. Ce signe n'échappa point à Rosa Bonheur.
— Ah ! fit-elle d un ton de bonne humeur, vous regardez mes vête-
R O SA BONHEUR
ments masculins. Je parie que vous partagez là-dessus l'erreur de la
plupart des gens, qui s’imaginent que je méprise les habits de mon sexe.
Oh! certainement, pour le travail, je préfère le costume d'homme. Mais
aujourd’hui, en l’honneur de madame votre mère, j'ai mis des jupes,
comme vous voyez.
La porte de l'atelier était ouverte toute grande; Rosa Bonheur nous
la montra du geste, en disant, avec la même gravité qu’autrefois :
— Veuillez entrer dans mon sanctuaire, mesdames.
ÉTUDE DE LION.
Dessin de Rosa Bonheur.
Le sanctuaire n'avait pas changé d'aspect. La Foulaison s'y trouvait
à la même place, et dans le même état que deux années auparavant.
Me prenant par la main, Rosa Bonheur m'entraîna vers deux che-
valets placés bien en évidence : l'un portait une superbe étude de lion,
l'autre une gravure magnifique représentant le Lion che{ lui.
— Ces deux choses-là sont pour vous, me dit-elle; je les ai signées
à votre intention, afin que, lorsque vous serez de l'autre côté de l’Océan,
vous vous souveniez encore de moi.
Et m’embrassant sur les deux joues, elle ajouta :
Je vous souhaite là-bas tout le succès possible.
Elle nous montra quelques projets de compositions et de tableaux,
3
i8
ROSA BONHEUR
et, remarquant que je m’intéressais tout particulièrement à un Saint
Georges : « Le voulez-vous ? » dit-elle d'un mouvement spontané.
— Oh ! mademoiselle, vous m’avez déjà comblée.
— Mais non ! acceptez-le, je vais y mettre ma signature.
Sans attendre de réponse, elle traça rapidement au crayon quelques
mots de dédicace.
Après les ébauches et les dessins, ce fut au tour des gravures. Un
carton qu elle ouvrit renfermait le Marché aux chevaux, le Roi de la
Forêt, quelques têtes de lions, de chiens, sans compter une Bousculade
de bœufs écossais, œuvres admirables, que des graveurs français et anglais
avaient faites d’après ses toiles les plus célèbres et dont plusieurs, depuis
longtemps, étaient familières à mes yeux, puisque c’est à elles que, tout
enfant, dans la lointaine Californie, j'avais dû mes premiers sentiments
d'admiration pour la noble artiste qui, à cette heure, me traitait comme
une amie déjà vieille.
— Ces gravures ont, en effet, contribué pour beaucoup à répandre
ma réputation en Angleterre et en Amérique, déclara-t-elle, en même
temps qu'elle saisissait sur un chevalet un rouleau bientôt étalé à nos
yeux ravis. C'était un admirable dessin au fusain. Un troupeau immense
de ces bisons du Far-West américain, dont la race sans doute ne tardera
pas à disparaître, fuyait devant l'incendie de la Prairie. L’océan de
flammes en marche avait provoqué chez eux une terreur rendue par
l'artiste avec une réalité, une vigueur merveilleuses. Tous ces muscles
tendus, toutes ces poitrines frémissantes, ces naseaux fumants, ces
cornes redoutables, se heurtant, s’entremêlant, constituaient une masse
impressionnante au suprême degré. Il semblait vraiment que l’on dût
entendre le mugissement de ces bêtes affolées, le sifflement de leur
haleine, le choc de leurs membres et le fracas de ce formidable galop,
qui faisait d'eux une trombe vivante capable de rompre et de brover
tous les obstacles.
— Voici l'esquisse d’un tableau que je voudrais faire, dit Posa
Bonheur, mais il me manque quelques éléments dont je ne saurais me
passer pour demeurer dans l'entière vérité. Ce sont les herbes qui
forment mon premier plan. Dans une œuvre où l’on a le désir de repré-
senter fidèlement la nature, les moindres détails doivent être vrais. S il
vous était possible de vous procurer quelques-unes de ces plantes et de
me les expédier, vous me rendriez bien heureuse. Ah ! si j'avais vingt
ans de moins, je partirais volontiers avec vous; nous irions ensemble
dans les immenses régions de votre Far-West, dans les réserves indiennes.
Que j aimerais voir de mes yeux les wigwams des Peaux-Rouges, et
Dessin de Rosa Bonheur.
20
RO SA BONHEUR
étudier leurs mœurs. En voilà des sujets merveilleux pour les artistes!
Peu après la guerre, j'ai été sur le point de faire ce beau voyage.
Un amateur de mes tableaux, M. Belmont1, avait proposé d'organiser à
mon intention des chasses au buffle. Que de choses nous aurions admi-
rées, ma chère amie et moi! 11 nous a fallu renoncer à ce plaisir, pour
ne pas nous éloigner de notre bonne mère Micas, presque aveugle
Il v eut un silence de quelques instants. Posa Bonheur le rompit
pour nous inviter à parcourir sa propriété. C'est ainsi que je revis le
grand pré, maintenant désert, où j’avais pénétré avec M. Arbuckle, trois
années auparavant.
— C'est ici que folâtraient autrefois mes chevaux sauvages, nous
dit la bonne artiste. Que j'ai donc été embarrassée à leur sujet, lorsque
je me suis trouvée en présence de votre compatriote! Songez que
M. Arbuckle m'arrivait juste au lendemain du jour où j’avais donné son
cadeau au colonel Cody ! Buffalo aura-t-il été plus heureux que moi, je
le suppose; il a bien dû trouver le moyen de compléter l'éducation de
mon petit étalon.
— Et la lionne qui était ici ? fis-je en l’interrompant.
— Ma pauvre Fathma! qui était si gentille et si bien apprivoisée.
Vous l'aviez vue, en etfet. Elle est morte, et j'en ai eu un grand chagrin.
L'heure du départ approchait. Tout en causant, nous revînmes au
château.
Il y avait dans le jardin, tout près de nous, un yucca magnifique.
Posa Bonheur nous le lit admirer, et demanda à ma mère si elle aimait
les fleurs. Appelant aussitôt son jardinier, elle lui ordonna d’arracher
ce yucca, en prenant garde de ne pas toucher à la racine, et de nous
l’apporter ensuite à l’atelier, en même temps qu’une belle gerbe de roses.
— Si vous le voulez bien, mesdames, poursuivit-elle en se tournant
vers nous, nous allons monter, et je vous aiderai à empaqueter vos
souvenirs, car bientôt maintenant ce sera l’heure du train.
Un instant après, le jardinier vint nous rejoindre avec une énorme
brassée de fleurs; parmi les roses éclatantes, le yucca faisait contraste
avec la couleur si délicate de ses corolles ; mais de racines, il n’en avait
plus : le pauvre homme avait pris grand soin de les couper au plus ras.
Les yeux de Posa Bonheur eurent un éclair de vivacité; elle se
contint cependant, et ce ne fut qu'après la sortie du jardinier qu'elle
s'écria :
Qu'en pensez-vous, mesdames, n'est-ce pas là un bel exemple
de l'intelligence masculine?
i. M. Belmont était, en 1 856, ministre des Ltats-L'nis à La Haye.
RO SA BONHEUR
2 I
Nous nous apprêtions à prendre congé, et voici qu’elle aperçut sous
mon bras un objet que j'avais peine à dissimuler.
— Ah ! fit-elle en riant, vous aviez apporté votre album d'auto-
graphes, et sans doute vous voudriez m'y voir mettre ma griffe à côté de
celles de vos illustres professeurs et des personnalités les plus notables
de votre connaissance?
TIGRE, PAR ROSA BONHEUR.
— J'avoue, dis-je avec un peu d’embarras, que tel était mon dessein
en venant vous faire, moi aussi, mes adieux de Fontainebleau, mais je
n’osais plus vous en prier, tant vous
— Laissez-le-moi, dit-elle avec un aimable empressement, en me
prenant l'album des mains. Je vous le renverrai dans quelques jours
par mes amis les Tedesco.
Et, avant que j'eusse le temps de la remercier une fois de plus :
— Vous trouverez un panier dans le coupé qui vous attend en bas.
22
RO SA BONHEUR
Je l'ai fait remplir de chasselas, car il faut bien que vos sœurs goûtent
aussi aux produits de ce pays.
Elle m’embrassa en ajoutant : « Je vous ai autrefois donné ma pho-
tographie. Il me serait agréable d’avoir la vôtre en retour. Ne manquez
pas de nt’en envoyer une avant votre départ. »
Surprises et charmées d’un tel accueil, nous rentrâmes à Paris, les
bras remplis des cadeaux de la vénérable femme, dont le cœur se révé-
lait à nous aussi grand que son talent se montrait scrupuleux, car il nous
fallait bien rapporter bonne part de ses prévenances au désir ardent de
posséder un élément indispensable, devant ses yeux, à l'achèvement
d’une de ses œuvres. Quant au malheureux yucca coupable d’avoir
provoqué un mouvement de coière contre les hommes, nous nous
empressâmes, aussitôt revenues, de le planter au milieu d'un parterre
de notre jardin, espérant, en dépit de tout, que la délicate attention
de Posa Bonheur nous vaudrait le miracle de le voir pousser de nou-
velles racines. Le mal était sans remède; au bout de quelques jours,
la gracieuse plante baissa la tête et se flétrit. Ses clochettes n’étaient
pas encore fanées cependant, lorsque M. Tedesco vint rapporter l’album
que Posa Bonheur avait gardé. Avec quel empressement je l’ouvris, et
quel fut mon plaisir de trouver sur un des feuillets, dernier gage de
l’amitié de la grande artiste, le croquis de Berger écossais reproduit
ci-contre.
Une lettre de remerciements adressée à Posa Bonheur en même
temps que ma photographie, une réponse pleine de vœux pour mon
succès reçue d'elle, et je m'embarquai. J'étais à Boston au commence-
ment d’octobre 1891, y retrouvant avec plaisir plusieurs des personnes
dont les conseils m'avaient engagée à traverser l’Océan ; leurs aimables
recommandations me créèrent un cercle de précieuses relations. Je
pus vendre quelques toiles et il me vint assez vite des commandes de
portraits suffisantes pour m'occuper plusieurs années durant.
Le travail dont j'étais accablée ne me faisait pas oublier la mission
dont Posa Bonheur m'avait chargée ; mais si je me hasardais à demander
de quelle manière je pourrais me procurer l’herbe des Prairies de l'Ouest,
immanquablement on me répondait avec un peu d’ironie :
— 11 vous faudra l'aller chercher à pied, car vous devez bien penser
que les trains ne s'arrêtent pas dans les régions désolées où poussent
ces maudites plantes. A quoi servirait bien une station de chemin de
ter là où l'on ne trouve ni maisons, ni cultures, ni habitants ?
Je crus devoir taire part à Posa Bonheur et de la difficulté avec
laquelle je me trouvais aux prises, et de mon désir — plutôt que mon
ROSA BONHEUR
23
espoir — de la surmonter quelque jour. Fort heureusement, elle
n'éprouvait aucune impatience.
Au moment où je commençais à abandonner tout espoir, le hasard
me lit rencontrer une jeune femme dont l'aide me parut devoir assurer
bientôt le succès de mes recherches. Miss Collins dirigeait en personne
BERGER ÉCOSSAIS.
Dessin de Rosa Bonheur.
une école qu elle avait fondée au milieu d'une des tribus du Far-West;
elle possédait un certain nombre de photographies pleines d'intérêt, et
m'offrit très volontiers, à l'intention de la grande artiste française, une
vue de la Prairie et de sa végétation sauvage. J'en fus ravie, mais ce
n'était pas encore tout à fait mon rêve réalisé; le serait-il jamais? Un
beau matin, cependant, j'eus la surprise de recevoir, fort convenable-
ment enveloppé, tout un paquet d'herbes desséchées. Un mot d’une de
24
ROSA BONHEUR
mes sœurs1, qui habitait Cincinnati, m'apprenait en même temps que
c’était là l'herbe aux bisons réclamée à tous les échos. Je la devais à la
Société botanique du Colorado, qui, ayant été par hasard informée du
désir de Rosa Bonheur, avait aussitôt dépouillé ses collections pour la
satisfaire. Au reste, l'envoi était accompagné d'une lettre provenant de
la Société elle-même. L’on prenait soin de faire observer que la couleur
de cette plante, le Bujf'alo-grass, se trouvait légèrement altérée par suite
de sa dessiccation ; qu'il serait fait une tentative pour s'en procurer
des touffes fraîches, mais que, par malheur, cette sorte d’herbe fuit
l'homme civilisé et disparaît presque aussitôt des régions où il vient
à s’établir. Elle pousse presque toujours en compagnie de l’herbe
Gramma et de quelques fleurs sauvages dont l’envoi comprenait divers
spécimens. Chaque touffe, ajoutait-on, constitue un bouquet circulaire
d’un pied environ de diamètre, éloigné généralement de ses voisins de
la distance d'un pied à 18 pouces. La terre qui les porte est d’un gris
brun assez clair; sèche, elle devient couleur de poussière.
Herbes et photographie, tout fut au plus vite expédié à Rosa
Bonheur. La lettre de remerciements ne tarda guère, témoignant au
surplus quelque surprise de la forme des plantes, mais aussi une
méprise à mon sujet, car elle avait cru me reconnaître dans une jeune
femme représentée sur la photographie et qui n'était autre que Miss
Collins en personne.
Aussi longtemps que dura mon séjour en Amérique, je reçus du
reste, à plusieurs reprises, des lettres de Rosa Bonheur; elle ne laissait
échapper aucune occasion de me prouver, ainsi qu'aux miens, quelle
place nous tenions dans ses préoccupations et ses sympathies. En
décembre i8g3, ma sœur Dorothée2 ayant été reçue docteur ès sciences
mathématiques de l'Université de Paris, lui fit hommage de la thèse
qu elle avait écrite sur les anneaux de Saturne, et la bonne artiste l'en
remercia par les lignes suivantes :
Mademoiselle,
Depuis que vous m’avez fait l’aimable envoi de votre thèse, il m’a été
impossible d’avoir un moment de tranquillité pour vous remercier.
Enfin, aujourd’hui, je puis vous exprimer ma très vive reconnaissance et
l’admiration que j’ai pour vous et que vous méritez de la part de toutes.
J’ai lu hier soir les premières pages qu’il m’était possible de comprendre;
quant au calcul mathématique, bonsoir pour moi comme pour les trois quarts
i. Mm* Dalton, née Mathilde Klumpke.
3. Depuis Mme Isaac Roberts.
RO SA BONHEUR
2 5
et demi du public. Absolument comme si nous mettions le nez dans un livre
hébreu.
Ces formidables calculs et signes m’inspirent un absolu respect, cela ne
doit pas vous étonner.
Permettez-moi, chère mademoiselle, d’être fière de me compter au nombre
de vos amies et de vous remercier encore de m’avoir fait l’honneur d’un exem-
CHEVAL blanc dans un i*ré, par rosa bonheur.
plaire de votre thèse de docteur ès sciences mathématiques : j’en suis très
touchée
Veuillez agréer, etc.
R. Bonheur.
Rosa Bonheur tint aussi à me féliciter d'un événement qui
à tous les miens une grande joie.
ea usait
Chère mademoiselle Klumpke,
By, i 3 janvier 1894.
Je suis bien heureuse des sentiments d’amitié que vous me faites
l’honneur de m’exprimer et que je vous rends de tout mon cœur avec ma profonde
estime comme confrère du pinceau. J’espère vous revoir à Paris en attendant
4
K OSA BONHEUR
2<)
un monde meilleur, où le Créateur permettra peut-être que nous nous retrou-
vions parmi les êtres aimés qui nous ont quittées et qui veillent sur nous.
Vous devez, chère mademoiselle, être bien heureuse des succès de votre
sœur; elle a eu l’amitié aussi, dont je m’honore infiniment, de m’envoyer sa
thèse, qui lui a fait mériter le grade de docteur ès sciences mathématiques a
Paris, ce qui est une distinction très grande.
Je vous ai déjà dit que vous êtes une famille bénie du Grand Esprit Créa-
teur de tout l’infini, et c’est une vérité, car la vie matérielle seulement est bien
peu de chose et dure bien peu pour ceux qui savent lire I Esprit Créateur dans
cette même vie matérielle
Puisque vous avez madame votre mère près de vous, je vous prie de lui
exprimer mes sentiments affectueux, vous demandant la permission de vous
embrasser toutes deux.
R. Bonheur.
l'N INDIEN DE B U E F A L O - 15 1 1. L
Etude par Rosa Bonheur.
INDIENS DE BUFFALO-BILL, PAR R O S A BONHEUR.
CHAPITRE III
NOUVELLES VISITES A R OS A BONHEUR.
LES INDIENS DE BUFFALO-BILL.
Je revins à Paris au mois de
juin 1895, poussée par le désir de
retrouver la vie artistique de la
grande ville, l’atmosphère de ses
musées, son émulation quotidienne,
provocatrice de recherche et de pro-
grès, sans compter les conseils de
mes anciens maîtres et ceux, aux-
quels je me proposais d'avoir recours,
d'un artiste dont jusque-là je ne
connaissais que le talent, M. Théve-
not. Mes préoccupations de portrai-
tiste m'avaient appelée à porter le
UN INDIEN DE B U F F A L O - B 1 1. L .
Esquisse de Rosa Bonheur. . . . . . . . ,
aussi la plus vive admiration. L était
mon ambition de me perfectionner dans cet art délicieux du pastel,
dont j'avais pu, en différents essais, apprécier tout à l’aise la difficulté.
plus grand intérêt à ses travaux, et
R OSA BONHEUR
2 S
Par malheur, ma présomption juvénile n’avait négligé qu'une chose,
capitale cependant, à savoir que M. Thévenot ne prenait pas d'élèves;
ma déception fut grande lorsqu’on m’en informa.
Faute de mieux, je résolus de retourner à l’Académie Julian, et je
louai un atelier dans l’intention d'y préparer, durant l'hiver, un tableau
pour le Salon de 1896. Je n’oubliai pas non plus l’illustre femme dont
les lettres m'avaient, à plusieurs reprises, apporté par delà l’Océan le
témoignage d'une pensée toujours affectueuse. Diverses circonstances,
entre autres la mort de son amie, Mme Carvalho. qui l'affligea beaucoup,
m'empêchèrent d’aller à By avant le milieu de l’automne; ma mère m’y
accompagna comme la fois précédente, il y avait quatre ans déjà.
A peine avions-nous pris pied sur le quai de la gare de Moret,
qu’une manière de vieux monsieur qui était là s'approcha de nous et
m’embrassa brusquement. J'eus un mouvement de recul vite réprimé,
car j'avais reconnu Rosa Bonheur; la surprise de ma mère avait été plus
vive, et je crois bien qu'elle fut sur le point de protester contre une telle
agression. Nous en rimes bien vite. Quelques minutes plus tard, nous
étions dans la voiture, et Rosa Bonheur, riant encore, s’écriait :
Quelle mine vous avez faite, ma chère Miss Aiina. lorsque, devant
les employés, je vous ai pressée sur mon vieux cœur !
A cela je répondis qu’en Amérique nous n'étions pas habituées aux
démonstrations sentimentales sur la voie publique.
— Je le sais fort bien, fit-elle, aussi ai-je voulu vous intriguer un
peu par cette petite farce de rapin ; c’est la preuve, au reste, du grand
plaisir que j’ai à vous revoir. Ft vous, chère madame, m'avez-vous
reconnue ?
— Non, je l'avoue, dit ma mère, et j'ai failli m’indigner. Mes yeux,
fort heureusement, sont tombés sur vos pieds si petits, si élégamment
chaussés, et qui ne sauraient appartenir qu'à une femme.
— J’ai toujours eu cette coquetterie, en effet, et cela m'a souvent
trahie pendant mes heures de travail en forêt. Depuis que je vis seule, le
costume que je porte m'est néanmoins une grande protection.
Cet accueil à la gare, le déjeuner qui suivit, furent pour ma mère et
pour moi l'assurance que les sentiments de Rosa Bonheur à notre égard
étaient demeurés, malgré une absence de quatre années, aussi affec-
tueux qu’au jour où elle nous avait renvoyées les bras chargés de ses
études et de ses fleurs. Dans l’après-midi, nous fîmes la visite obligée au
« sanctuaire ». Un chevalet s'y dressait, portant une grande toile à moitié
achevée.
— Vous me voyez en train de représenter un combat célèbre dans
R O S A P. O N I ! K I ' R
20
les annales du stud-book britannique. Le cheval blanc n'est autre que
Godolphin Arabian, l’ancêtre de toute une lignée de grands étalons
anglais. Mais vous savez peut-être son histoire ? Eugène Sue l'a contée
et beaucoup d’autres après lui Vous ne la connaissez pas? elle est
fort curieuse. Ce cheval avait été offert à Louis XV par le bey de Tunis.
Selon le goût du temps, le roi n’aimait que les chevaux courts et ramassés.
Nul ne s'intéressa à ce barbe, qui bientôt lut vendu par les officiers des
écuries royales et employé à traîner des voitures dans les rues de Paris.
ÉTUDE POUR « LE DUEL ».
(Musée iiu Luxembourg. — Don Rosa Bonheur.)
Un jour, rue Dauphine, il s'abattit sur le pavé et attira ainsi l'attention
d’un Anglais qui passait. C’était un certain Cook, qui se connaissait en
chevaux. Il observa que cet animal valait mieux que la vile besogne à
laquelle il était assujetti, l’acheta et l'emmena en Angleterre, où il le
céda à Lord Godolphin, qui l'envoya à son haras.
La jument blanche que vous voyez dans le fond s'appelait Roxana :
elle était destinée à Hobgoblin, l’étalon noir qui est aux prises avec
l'arabe, car ce fut un combat acharné entre les deux rivaux qui décida du
sort de cette belle Hélène. Godolphin Arabian sortit vainqueur du duel.
Un heureux hasard m’a mis entre les mains une vieille gravure de
3o
R O SA BONHEUR
Stubbs, publiée à Londres en 1794, qui m'a permis de tracer un portrait
authentique de ce héros équestre. Quand on fait de l'histoire, il faut que
tout soit exact, et je ne recule jamais devant un sacrifice pour me pro-
curer les documents dont j'ai besoin.
Se tournant alors vers moi, et sur un ton où il y avait bien un peu
de reproche :
— Je suis loin d’avoir eu autant de chance pour l'herbe aux bisons.
Comment, ma chère Miss Anna, nous vous faites photographier au
milieu de la Prairie, et, alors que vous n'avez qu'à vous baisser pour
cueillir à pleines mains des touffes toutes fraîches, vous m’envoyez
quelques brindilles fannées et tirées d'un herbier.
— Je n'ai malheureusement jamais été dans la Prairie, répondis-je;
aucun train ne s’y arrête. La jeune missionnaire qui m’a donné la
photographie que je vous ai envoyée me ressemble physiquement sans
doute le ne dis pas que vous me prenez pour une autre, mais vous
avez certainement pris une autre pour moi
— J'ai pourtant bien cru reconnaître, sous le chapeau à larges bords,
le bout de votre grand nez, fit-elle en s’excusant.
Lt la bonne artiste de m'accabler de ses questions sur ma vie durant
les années que je venais de passer en Amérique, sur les relations que je
m’étais créées, sur mes travaux. Je lui montrai quelques photographies
de portraits que j’avais faits à Boston. « C'est vivant! quelle est cette
dame? » s’écria-t-elle devant celui de Mme Nancy Foster. Je lui fis
connaître en quelques mots cette remarquable personnalité féminine et
féministe, à laquelle l’Université de Chicago est redevable d'un pavillon,
spécialement construit pour les jeunes filles des cours supérieurs.
— Vous trouvez toujours, en Amérique, des âmes généreuses, prêtes
à se dévouer pour l’instruction et l’émancipation de la femme. N otre
nation devient grande, parce qu’elle comprend que ses filles, une fois
mariées, exerceront une influence sans pareille sur l'éducation de leurs
enfants.
Avant de prendre congé de Rosa Bonheur, je lui demandai de
vouloir bien m’appuyer près de M. Thévenot.
— Ce serait avec grand plaisir, mais je ne le connais pas du tout. Je
conçois votre enthousiasme pour son talent, que j’apprécie encore plus
depuis que moi-même je me suis mise au pastel. Cela m’amuse, bien
que le métier soit assez sale.
Quelques semaines plus tard, je lis de nouveau le voyage de By,
pour présenter à Rosa Bonheur Miss Sophie Walker, de Boston, dont
j avais peint le portrait pendant mon séjour en cette ville et qui désirait
LE DUEL, PAU ROSA BONHEUR
32
ROSA BONHEUR
taire l’acquisition d'un tableau à l’intention d’un musée de peinture
dont elle venait de doter l’Université de Rowdoin, à Brunswick (K. -U.).
L’attention de Miss Walker se porta sur une étude de cheval blanc.
— .le ne vends pas mes études, lit Rosa Bonheur, mais pour vous
être agréable, je veux bien me servir de celle-ci, qui vous plaît, pour en
taire un tableau.
— Ft combien le paierai-je? mademoiselle.
— Cinq mille.
— Cinq mille dollars, n'est-ce pas? Que je serai heureuse de possé-
der une œuvre de vous à ce prix! s’écria vivement la visiteuse.
Vous avez mal compris, dit Rosa Bonheur en l’interrompant.
Un qualité d’amie de Miss Klumpke, ce sera cinq mille francs et non
pas cinq mille dollars.
Miss Sophie Walker se confondit en remerciements, et, pour mon
compte, je ne manquai pas d'être très sensible à un procédé aussi flatteur
pour moi qu’il était avantageux pour ma compatriote.
L’occasion d'une présentation du même genre se renouvela dans le
cours de l'hiver. Je reçus un jour la visite de M'"e Thaw, de Pittsburg,
dont le patronage m’avait été précieux pendant mon dernier séjour en
Amérique. K lie avait récemment acquis, à New-York, un tableau de
Bouguereau et un autre de Rosa Bonheur, qui avaient provoqué chez
elle le désir très vif de connaître l’un et l’autre de leurs auteurs.
Déjà elle axait été rendre visite à M. Bouguereau, qui l’avait fort
aimablement accueillie. Tant qu’à Rosa Bonheur, elle savait combien
il était difficile d’être admis dans^ son atelier, et c’est pourquoi elle
recourait à mon entremise, ne doutant pas de ma bonne volonté à lui
être agréable. Les lettres si affectueuses que j’avais reçues de Rosa
Bonheur à Boston, et qu elle connaissait, lui étaient à l'avance un gage
de la réussite de ce projet de visite, dont elle attendait, pour elle et pour
ses filles, un souvenir précieux, disait-elle.
Ainsi que l’espérait bien M"10 Thaw, la réponse de Rosa Bonheur
à ma demande d’entrevue fut aussi prompte et aussi favorable qu’il était
permis de l'espérer. Trois jours plus tard, Mme Thaw, sa sœur, ses deux
filles et moi, nous étions à By. Rosa Bonheur avait réservé à ces dames
la joie de les recevoir vêtue de son costume masculin, à l’étrangeté
duquel elles furent bientôt accoutumées, tant celle qui le portait savait
mettre d’affabilité dans son accueil et de vivacité dans son langage.
Par contre, deux petits chiens de race Yorkshire nous traitèrent de
toute autre façon : l'un d'eux s'était mis à aboyer avec un acharnement
et un bruit extraordinaires pour sa taille minuscule, en nous montrant
5
LES BŒUFS DANS LES HIGHLANDS, PAR ROSA BONHEUR
34
RO SA BON El EU R
des crocs fort heureusement peu redoutables; le second, à vrai dire,
était silencieux, mais il cherchait traîtreusement à mordiller mes bottines.
Miss Alice Thaw s'empara du petit enragé et le prit dans ses bras. Bien
loin de s'en fâcher, il se calma sur-le-champ et manifesta bientôt tout le
plaisir qu'il prenait à se laisser caresser.
— Je vois que comme moi vous aimez les bêtes, lui dit Rosa Bon-
heur. Ce petit sournois est mon favori, et il le sait bien. Voyez son poil
soyeux. Si je l’avais envoyé à l'Exposition canine, il aurait certainement
obtenu un grand prix, mais je n'ai pu consentira m'en séparer. Charlev
est si affectueux, si câlin; il a de si beaux yeux; il ne lui manque que la
parole. Les bêtes ont des âmes, le croyez-vous?
— Oh ! mademoiselle, que je suis heureuse de vous l'entendre dire,
s'écria Miss Alice. C’est l’opinion que je soutenais ce matin même contre
ma mère.
Nous parlâmes bientôt du tableau que Mme Thaw avait acheté à
New-York. C’était, au premier plan, des moutons couchés sur l'herbe,
tandis qu’au fond de la toile on apercevait un groupe de bœufs, et
Mme Thaw ne dissimulait pas son extrême satisfaction de posséder une
œuvre d'un tel mérite.
— C'est mes Bœufs dans les Highlands ! s'écria Rosa Bonheur
Tâchez donc de savoir combien elle l’a payé, me dit-elle tout bas un
moment après.
Je sus bientôt que ce tableau avait coûté 40.000 francs et qu’on ne
l'estimait pas trop cher a ce prix. L’artiste accueillit un tel renseigne-
ment avec une apparente satisfaction, et ma pensée se reporta aux
conditions autrement favorables qu'elle avait faites à Miss Walker.
A quelques instants de là, s’étant assise à sa table de travail, nous la
vîmes prendre une page de papier écolier, et, sous nos yeux émerveillés,
commencer de dessiner à la plume une composition compliquée. En
quelques minutes ce fut achevé. Pille y ajouta une dédicace et tendit
la feuille à Mme Thaw en la priant d’accepter ce croquis en souvenir de
sa visite à By.
— Mais c’est l'esquisse de mon tableau que vous avez retracée-là !
— En effet, reprit l'habile artiste, j’ai pensé que cela vous ferait
plaisir de voir que je n'ai pas oublié la toile à laquelle vous tenez tant.
Se tournant alors vers moi :
— Voilà ce qu’il vous faut bien comprendre, Miss Anna. Une artiste
véritable doit garder ses sujets gravés dans sa tète. Il faut que, tout
comme un musée, son cerveau soit rempli de ses œuvres Vous
devriez venir habiter à By, ajouta-t-elle en souriant. Je vous trouverais
ROSA BONHEUR
35
dans le voisinage une pension convenable. Vous travailleriez avec moi
dans le parc et en forêt, et je vous montrerais comment on interprète
le paysage, ce dont un peintre de ligures a toujours plus ou moins
besoin pour augmenter l'intérêt de ses tableaux.
Je témoignai ma reconnaissance, ne pouvant en croire qu'à moitié
mes oreilles.
Nous rentrâmes à Paris, Mme Thaw et ses filles ravies de leur
excursion à By, et fort encouragées par ce beau début à poursuivre le
LUS B (EU K S DANS LES HIGHLANDS.
Croquis fait de mémoire par Rusa Bonheur, d’après son tableau.
cours de leurs visites dans les ateliers d'artistes. Je lui avais autrefois
parlé de M. Thévenot ; elle voulut que nous l'allions voir ensemble,
proposition acceptée avec joie, l'on n'en saurait douter. M,ue Thaw lui
acheta un charmant pastel ; quant à moi, et je ne manquai pas de lui
dire, tandis que nous examinions ses œuvres, que j'étais venue de
Boston à Paris tout exprès pour devenir son élève, et que mon désap-
pointement avait été grand d’apprendre qu'il ne donnait pas de leçons
particulières.
M. Thévenot ne dit rien qui pût me donner quelque espoir. Peu de
jours après, cependant, il me lit savoir qu’étant libre pendant la durée
du Salon, il consentait à me donner, à partir du commencement de mai,
des leçons pendant trois mois.
36
KO SA BONHEUR
J'étais au comble de nies vœux. Devenir l'élève de M. Thévenot,
travailler avec Kosa Bonheur, n'était-ce pas le meilleur achèvement de
mes études artistiques parisiennes. Tout cela, je le devais à l'amitié de
l'excellente Mmc Thaw, qui était pour moi, décidément, une véritable
fée bienfaisante. C'était trop beau. A peine mes dispositions étaient-
elles prises avec M. Thévenot, qu'il me vint une lettre de By. Kosa
Bonheur m'annonçait avoir trouvé, à deux pas de chez, elle, la chambre
et la pension rêvées pour moi : elle comptait que j'irais la rejoindre
dès le commencement de mai. N'était-ce pas jouer de malheur : être
contrainte de faire choix entre deux projets qui l'un et l'autre m'avaient
tant réjouie. Malgré mon regret de causer quelque désappointement à
Kosa Bonheur, je {iris le parti de rester à Paris pour y recevoir des
leçons qui, pensais-je, me devaient être d'une plus immédiate utilité
dans la carrière de portraitiste que les conseils d'un peintre d'animaux,
quelque prix que j'y attachasse. Kosa Bonheur ne me blâma pas, du
reste, de ma résolution, et ne cessa pour cela de m’engager à aller
prendre auprès d'elle des conseils qu elle eût été heureuse de me donner.
Hélas ! c’est à peine si je pus, quelques rares fois dans le cours de l’été,
me rendre à de si aimables instances; la vieille artiste se montrait, à
chacune de ces entrevues, bonne et affectueuse comme toujours; mais
la visite au cours de laquelle je lui lis mes adieux avant mon départ
pour Boston m'a laissé des souvenirs tout particuliers.
Kosa Bonheur avait amené la conversation sur les Indiens d'Amé-
rique, pour me montrer bientôt toute une série de photographies de
Peaux-Kouges. Les photographies examinées, elle ouvrit un grand
volume rempli de planches gravées représentant aussi des Indiens.
— C’est l'ouvrage de Catlin, dit-elle, un de vos compatriotes qui a
passé sa vie, je crois, parmi les tribus de l'Ouest : c'est leur grand
peintre. Examinez avec soin. Quel magnifique parti il a su tirer du spec-
tacle qu'il avait sous les yeux. J'ai fait un peu comme lui, grâce à ce
brave colonel Cody, lors des représentations qu’il a données à Paris
pendant la dernière Exposition. Les Tedesco avaient bien voulu inter-
venir pour me faciliter l'accès du campement indien, et Butfalo-Bill
s'est montré pour moi d’une prévenance parfaite. C'est de la meilleure
grâce qu'il m'a autorisée à travailler tous les jours au milieu de ses
Peaux-Rouges. J'ai ainsi pu examiner leurs tentes tout à mon aise ; j'ai
assisté aux scènes familières de leur vie. J'ai conversé du mieux que
j'ai pu avec les guerriers, leurs femmes, leurs enfants. J'ai fait des
études de leurs bisons, de leurs chevaux, de leurs armes, qui m’ont
intéressée prodigieusement, aussi M. Knoedler m’a-t-il causé un vil
R OSA BON II K U R
plaisir le jour où il m’a offert le costume superbe que j’ai là et qui a
appartenu, parait-il, à un chef de haute lignée'. Car j’ai une passion
véritable, vous le savez, pour cette race infortunée, et je déplore qu'elle
soit appelée à disparaître devant les blancs usurpateurs. — Mais vous
allez en apercevoir bientôt quelques échantillons, je suppose, puisque
vous avez l’intention d'exposer de vos tableaux à San-Francisco. Vous
BISON.
Étude de Rusa Bonheur, faite chez BulValo-Bill en )88<j.
serez bien assez bonne pour faire encore un effort en ma faveur, lorsque
vous traverserez les Prairies. Essayez donc, cette fois-ci, d’obtenir
fraîches quelques-unes des herbes dont je vous ai parlé et qui trouve-
ront leur place au premier plan de mon tableau. Sans ces documents,
je n'oserai jamais commencer ma grande composition des Bisons fuyant
l’incendie, ni celle des Chevaux sauvages dans le Far-West que je me
i. M. Knoedler m’a raconté que le colonel Cody avait un jour invite à sa table, en même
temps que Rosa Bonheur, les deux chefs indiens Rocky-Beard et Red-Shirt. La vieille artiste
mangea à peine. On lui en fit l’observation. « Pourquoi voulez-vous que je mange, fit-elle,
est-ce que je ne fais pas cela tous les jours, tandis que je n’aurai pas tous les jours sous les
yeux deux êtres si intéressants à étudier. »
38
ROSA BONHEUR
promettais de faire aussi, et j'y tiens essentiellement pourtant Vous
ne sauriez croire combien je retrouve toute mon ardeur d’autrefois,
lorsque je fais revivre sous mon crayon les scènes si émouvantes de
Fenimore Cooper.
Ces efforts auxquels je me livre sont des distractions que m’envoie
la Providence ; elles me font oublier, pendant quelques instants, la
solitude dans laquelle je vis depuis la mort de Nathalie Micas. C'était
l’amie dévouée de mon enfance; elle partageait mes joies et mes dou-
leurs, et avait été témoin de mes luttes comme de mes succès.
Il me reste beaucoup de travaux, pourtant, que je désirerais ache-
ver avant de rejoindre là-haut les âmes que j'ai aimées ici-bas.
Je suis toute seule : les intentions du Créateur sont souvent difficiles
à comprendre
Au moment des adieux, elle me dit, avec un peu de mélancolie
souriante :
— Vous allez partir, ma chère Miss Anna, mais j'espère que nous
nous reverrons avant que je quitte ce monde. Non pas adieu, au revoir.
C'est avec une profonde émotion que cette fois je me séparai de
1 excellente femme. Je m’éloignai de sa maison, persuadée que, malgré
l'assurance contraire qu'elle venait de m'en donner, j'avais embrassé
Posa Bonheur pour la dernière fois.
PEAUX-ROUGES ATTAQUANT DES BISONS.
Dessin de Rosa Bonheur.
INDIEN POURSUIVANT DES CHEVAUX SAUVAGES.
Dessin de Rosa Bonheur.
CHAPITRE IV
LA CUKILI.ETTE DU « SAGE-BRUSH ».
JE SOLLICITE DE ROSA BONHEUR LA FAVEUR DE FAIRE
SON PORTRAIT.
INDIENS A CHEVAL, PAR ROSA BONHEUR.
se sont modifiées là-bas. Le sol
soc des charrues, leur verdure
Tétais partie pour l'Amérique
avec le dessein d'organiser, dans un
certain nombre de villes où je comp-
tais déjà des relations, une série
d'expositions de mes œuvres des der-
nières années. Boston devait être la
première étape, Pittsburg la seconde;
Cincinnati viendrait ensuite, et je me
proposais de terminer cette tournée
artistique par San-Francisco, ma ville
natale. L’énorme ruban de fer qui
unit Cincinnati à la capitale de la
Californie traverse des territoires
indiens et les Prairies fameuses dont
ma vieille amie française eût tant
souhaité pouvoir contempler l'im-
mensité; mais depuis le temps où ses
amis les conteurs avaient publié leurs
dramatiques récits, bien des choses
vierge des Prairies s’est ouvert sous le
au printemps est celle des blés qui
40
R ns A R O N H F. U R
poussent, et les régions incultes se resserrent vers l'Ouest en cette région,
immense encore dans son infertilité, que l'on nomme le Désert. Il m'était
resté un souvenir d’ennui de ces vertes et tristes étendues; cette fois, je
me réjouissais à la pensée de les revoir; leurs solitudes s'ensoleillaient
d'un rayon de sympathie par la grâce de cette bienheureuse plante au
sujet de laquelle j'avais pris des engagements un peu téméraires, je me
l'avouais, car j'ignorais s'il me serait jamais permis d'en saisir une
poignée. Et je m’attendais à ce que le regret de mon impuissance fût
accru par le spectacle un peu ridicule de l’objet souhaité.
Vers la lin du printemps, alors que j’étais à Cincinnati, quelque
chose me rendit cependant une ombre d’espérance. L’œuvre de l’Alliance
chrétienne organisait un grand congrès à San-Francisco ; des adhésions
avaient été recueillies à cet effet dans toutes les v illes de l’Union, et le
nombre en était si grand que plus de soixante trains prirent successive-
ment la direction de l’Ouest avec la grande bande de toile sur laquelle
on lisait : Christian Endeavour Society. D’après le programme, les
adhérents s’engageaient à porter les insignes de la société, à prendre
part à tous les exercices religieux et à chanter les cantiques qui leur
seraient prescrits. Ce voyage ne devait pas durer moins de dix jours,
sans compter les dimanches; mais la monotonie en serait rompue par
des arrêts, toutes les fois qu'il se présenterait quelque curiosité à visiter.
Ne trouverai-je pas là, tout en me rendant à mon but, une chance
unique de fouler aux pieds, pour un moment, le sol de la plaine ? Je
me fis inscrire au plus vite.
Le voyage se fit sous un soleil qui, pendant plusieurs jours, semblait
embraser l’atmosphère. Aux approches du Désert, la chaleur augmenta
encore, et le conducteur du train nous prévint d’avoir à ménager avec
soin l'eau que nous avions emportée, car il serait impossible d'en renou-
veler les provisions dans ce pays de la soif, qui du reste devait être
traversé à toute vitesse, d’autant qu'il ne contenait rien d'intéressant à
voir. Cela ne faisait pas mon affaire.
— Vous ne me refuserez pas, lui dis-je, d’arrêter quelques instants,
pour me permettre d’arracher deux ou trois touffes d'une herbe que je
désirerais beaucoup avoir.
— Arrêter le train pour que vous puissiez ramasser un paquet
d'orties! Vous n’y pensez pas, mademoiselle! Lst-ce que les grandes
chaleurs d’hier vous auraient détraqué la cervelle ? ajouta-t-il sans plus
de forme.
— Point du tout, ripostai-je en riant, et ma demande vous paraîtra
moins bizarre, quand vous saurez que ces plantes m'ont été demandées
ROSA BONHEUR
4«
par Rosa Bonheur, la grande artiste française, qui en a besoin pour un
tableau déjà commencé.
— Que ne le disiez-vous tout de suite? Rosa Bonheur, j'ai vu de
ses tableaux, qui sont admirables. Pour elle, j’arrêterai le train réim-
porte où. Tant pis si les voyageurs réclament.
Quelques heures après cette conversation, nous roulions à toute
vapeur au milieu d’une puissante végétation d’herbes. A droite, à gauche,
aussi loin que portait le regard, la verte plaine s'étendait, avec sesondu-
LA CHASSE AUX BISONS, PAR ROSA BONHEUR.
lations et ses moutonnements de terrain, sans autres aspérités devant les
yeux que les larges touffes de cette plante dont en cet instant je poursui-
vais la conquête comme si c’eût été la Toison d'or. Soudain, le train
s'arrête. On croit à quelque accident; en une seconde, des centaines de
têtes curieuses se montrent aux fenêtres. Je descends de wagon sans
perdre de temps; deux obligeants compagnons de voyage, dont je suis
connue et qui m’ont offert leur aide, descendent aussi pour prendre part
à cette moisson d’un genre imprévu. Mais voici qu’une exclamation leur
échappe au moment où ils s’avisent de saisir un pied pour le déraciner.
Le Sage-bntsh a des armes pour se défendre; sa tige est garnie d'aiguil-
lons dont la piqûre est douloureuse. Il faut renoncera l obtenir de cette
6
42
ROSA BONHEUR
façon. Alors, de leurs couteaux, mes amis se mettent à creuser autour
de chaque pied ; c’est à ce prix qu’ils parviennent à arracher les racines
avec la terre qui les entoure. L'opération est un peu longue, et sans doute
les voyageurs dont le train est rempli éprouveraient très vite quelque
impatience s’ils devaient demeurer dans leur maison roulante. Mais
voici qu’ils descendent. Les uns, un peu intrigués, nous entourent ;
d’autres se mettent à poursuivre des chiens de prairie et des coqs de
bruyère. Nous avons tout le temps d’achever la besogne. Tandis que
mes amis travaillent, si j’employais ce temps à noter à l’aquarelle l’aspect
de cette terre vierge ? J’ouvre ma boite à couleurs et me dispose à peindre.
C’est trop de malchance : mes pinceaux ne se retrouvent plus. Je coupe
DANS LE DÉSERT (ÉTAT DE NEVADA).
au plus vite une mèche de mes cheveux et la lie à l’extrémité d’un
porte-plume. Mais c’est le plus détestable des instruments de peinture;
je n’en obtiens rien de bon. J'arrache la mèche de cheveux et la rem-
place par un tampon fait d’un lambeau de mon mouchoir. Cette lois,
cela va mieux; les teintes s’étendent assez bien. Tandis que je cherche
sur ma palette la couleur du sol, des plantes qui le couvrent et du ciel,
ma pensée se reporte vers Kosa Bonheur, et je songe avec regret aux
jolis croquis qu’elle ne manquerait pas de faire à cette heure si elle était
près de moi.
Bientôt ma besogne est achevée, les voyageurs remontent dans leurs
wagons et le train se met en marche. J’essaye encore de noter quelques
aspects du paysage, puis j'empaquette mon précieux butin, et, à la
première station, le lendemain, je l’expédie tout droit à Rosa Bonheur,
LES CHEVAUX SAUVAGES, PAR ROSA BONHEUR
44
R OSA BONHEUR
en même temps qu'une lettre disant ma joie d'avoir enfin pu accom-
plir ma promesse.
La réponse de l’illustre artiste ne me parvint qu’à la fin d'août, alors
que, revenue de San-Francisco, je faisais les portraits de la famille
Douglas-Miller, dans une île du Saint-Laurent, à Alexandrin Ray. Rosa
Bonheur, dont j'avais peu de jours auparavant reçu déjà une lettre, qui
^0
J Kv ,
AUTOGRAPHE DE ROSA BONHEUR.
m'avait suivie par toute l'Amérique pour m'annoncer l'exposition de
ses quatre grands pastels, me remerciait de ne l'avoir point oubliée dans
ma traversée du Désert et de lui avoir adressé un paquet de ces fameuses
herbes, qu'elle n’avait pas encore reçues cependant.
L’arrivée coup sur coup de deux lettres de Rosa Bonheur dans un
îlot du Saint-Laurent prit la proportion d’un événement pour les per-
sonnes sous le toit desquelles je vivais.
R OSA BON H F. U R
4^
— Que vous devez être fière de posséder l'amitié d une femme
pareille! me disait-on. Ah! si Rosa Bonheur venait en Amérique et
s'aventurait jusqu'à Deer Island, quelle réception nous lui ferions!
Invitez-la en notre nom. Nous lui demanderons de peindre le Saint-
Bernard, qui se prête si peu complaisamment à son rôle de modèle. —
Ce Saint-Bernard, un chien superbe, figurait dans un des portraits
que j'avais entrepris. — Nous aurions de la sorte un tableau fait par
deux artistes.
— Justement comme le portrait de Rosa Bonheur par Dubufe,
fis-je en riant, à cette idée de M. Miller.
— Mais oui, reprit cette fois sérieusement Mme Miller. Ce tableau
a dû bonne part de son succès, j'en suis sûre, à ce fait que le taureau
sur lequel s'appuye Rosa Bonheur avait été peint par elle-même.
Connaissez-vous d'elle des portraits plus récents?
— Oui, seulement je trouve qu'ils ne rendent pas assez justice à sa
physionomie pleine d’esprit et d'énergie.
— Pourquoi donc ne lui demandez-vous pas de la peindre? Si elle
consentait, ce serait un grand honneur pour vous.
— J y ai songé bien des fois, répliquai-je, mais pour toujours recu-
ler au moment d'en faire la demande. Songez que Rosa Bonheur est
entourée de portraitistes du plus grand talent : Bonnat, Jules Lefebvre,
Benjamin-Constant, Dagnan-Bouveret, Aman Jean, qui sont pour elle
des amis. Comment oserai-je poser ma candidature.
— Mais n'êtes-vous pas Américaine? riposta Mme Miller. 11 faut oser,
croyez-moi. La femme qui vous écrit dans des termes aussi affectueux
ne vous refusera pas une faveur qu'elle saura devoir être si avantageuse
à votre réputation. Du reste, n'espère-t-elle pas vous revoir encore,
malgré ses soixante-quinze ans? Llle le dit, me semble-t-il, par deux
fois dans la même lettre.
C'était bien tentant. Je promis décrire; mais j'hésitais encore la
promesse faite. Dans mes promenades au bord du fleuve, je méditais
mille projets de lettre, puis j'y renonçais : alors une voix secrète s’élevait
en moi et me criait d'oser. J’écrivis donc : c’était le 14 septembre; la
date est demeurée gravée dans ma mémoire; puis, mes portraits étant
achevés, je me rendis à Boston pour attendre la réponse.
Mais les semaines et les mois se passaient sans que rien n’arrivât
de By. Aurais-je donc blessé Rosa Bonheur? Son silence inexplicable
m’affligeait plus qu'un franc refus. Par bonheur, le icr janvier appro-
chait. C'était une excellente occasion de me rappeler à son souvenir en
lui adressant mes vœux traditionnels : je ne m’en fis pas faute, sans
46
RO SA BONHEUR
toutefois oser lui dire un mot de ce qui faisait l'objet principal de mes
préoccupations. Je ne manquai pas cependant de m’informer du cheval
blanc promis à Miss Walker et du paquet d’herbes dont j’ignorais tou-
jours le sort. A ma lettre j'ajoutai un abécédaire illustré par Nicholson.
Cette fois, j'eus enfin la joie de voir arriver une réponse dans les délais
indispensables :
Chère mademoiselle Klumpke,
J’ai reçu votre almanach dont je vous remercie et qui me donne une forte
idée de votre savoir-faire original et vigoureux. J’ai été frappée de l’analogie de
votre imagination avec celle du peintre espagnol (ioya, que vous ne connaissez
peut-être pas. Auriez-vous quelques gouttes de sang espagnol dans les veines
sans vous en douter? Cela pourrait bien être par votre père, car madame votre
mère n’était pas encore de ce monde lorsque ce grand artiste est mort. Après
tout, cela ne peut rien vous faire, ni à moi non plus. Je vous remercie mille
fois de cet envoi et vous adresse mes souhaits bien affectueux pour i8q8.
Je suis furieuse après moi-même, car je n’ai pas encore trouvé le temps de
finir le cheval blanc de Miss Walker, parce que, ma lenteur habituelle à part,
je suis continuellement dérangée et qu’à mon âge je ne puis travailler que peu
de temps à la fois. Et maintenant je me suis engagée à exposer parmi mes
compagnes du sexe féminin, pour fin mars, si je puis y arriver. 11 faut donc que
M iss Walker attende jusque après cette époque, et la première chose que je ferai
après sera son cheval.
Ne vous tourmentez pas, je vous prie, pour me procurer les herbes de la
Prairie. D’abord vous m’en aviez déjà envoyé. Je regrette seulement les notes
prises sur le vif que vous aviez eu la bonté de peindre dans votre voyage à San-
Francisco. Ensuite, votre grand peintre américain, M. Bierstadt, de New-York,
a eu la générosité de me prêter plusieurs études de lui.
J’ai bien des compositions en projet, des sujets de Prairies. Pourrai-je les
exécuter? Je voudrais vivre encore pour cela, mais à la grâce de Dieu !
Au revoir, chère et bonne mademoiselle et digne sœur du pinceau.
Recevez, avec mes vœux affectueux, un baiser fraternel.
By, 5 janvier 1898.
R. Bonheur.
J'avais éprouvé un vif sentiment de joie en reconnaissant, avant que
de l’ouvrir, l'écriture et les cachets de cette lettre si amicale; il me faut
bien avouer quaprès l'avoir lue et relue, je demeurai sous le coup d une
profonde déception. Pas un mot de ma demande relative à son portrait :
Posa Bonheur n'avait certainement pas reçu ma lettre. Quant au paquet
d'herbes qui m’avait causé tant de soucis, il me fallait bien reconnaître
R O S A BONHEUR
47
qu'il s'était égaré et perdu. I.c sort malicieux voulait même que l'abé-
cédaire de Nicholson fût l'objet d'une méprise, puisque Rosa Bonheur
m'en attribuait libéralement l'illustration et me supposait, pour cette
cause, je ne sais quelle ascendance espagnole.
Au plus vite, je lui écrivis mes regrets au sujet des herbes, rectifiant
aussi la flatteuse opinion que lui avait donnée de mon talent et de mes
ancêtres le petit livre illustré, et je réservai pour la fin la question du
portrait.
Ce fut pour moi un jour heureux — sans que je pusse alors prévoir
les conséquences qu'il devait avoir sur ma vie — celui où je reçus le
billet que voici :
By, 3i mars 1898.
Chère Miss Klumpke,
J’ai fait une belle étourderie pour l’album que vous m’avez adressé cet
hiver. Suivant ma sotte habitude, j’ai vu l’œuvre et n’ai pas vu le nom.
J’ai cru que c’était de vous, et comme je vous sais un talent vigoureux, j’ai
gobé que c’était une fantaisie artistique de votre main. Je n'en garde pas moins
mon opinion qui, je le vois, est aussi la vôtre, que cet artiste a du sang espa-
gnol dans les veines.
Je suis à votre disposition, chère mademoiselle, pour le portrait de moi
que vous désirez faire.
La pose ne m’amuse pas trop, mais pour l’estime que je vous porte, je ferai
de mon mieux. Seulement, je ne puis rajeunir le modèle, qui devient joliment
décati ; mais ça ne fait rien, et je vous offre l’hospitalité fraternelle pour le
temps voulu, quand il vous plaira.
Je pense que madame votre mère est toujours auprès de votre sœur et
que les santés sont bonnes.
Mes amitiés sincères, chère Miss Klumpke, et à quand vous voudrez.
Rosa Bonheur.
La partie était gagnée. Cette lettre, si originale et si franche dans
ses expressions, si bellement affectueuse au fond dans sa simplicité,
comblait tous mes vœux. Ce fut à qui m en féliciterait, de mes amis, de
mes relations, de toutes les personnes qui voulaient bien s'intéresser à
mes travaux. Une fois de plus, Mme Thaw me prouva sa sollicitude pour
tout ce qui me concernait, en y joignant un conseil auquel je dois sans
doute de pouvoir aujourd'hui mettre ces pages sous les yeux du lecteur :
« Puisque cette femme illustre vous a invitée à demeurer chez elle
48
ROSA BONHEUR
pendant la durée de votre travail, écrivit-elle en réponse à ma lettre
d'adieux, résumez chaque soir vos conversations. Ces notes resteront
pour vous un précieux souvenir de cet important épisode de votre vie
artistique. » Je me promis de suivre cet avis, et dès lors ne songeai plus
qu’à passer en France et à rejoindre l’excellente artiste.
C'était au tort de la guerre de Cuba. Je dus quitter Boston sur un
paquebot anglais qui se rendait à Fiverpool ; de là je gagnai Paris. Dans
ma pensée, cette absence ne devait pas se prolonger plus de trois mois
DESSIN A LA PLUME DE ROSA BONHEUR.
ROSA BONHEUR ET SON CHEVAL NOIR.
CHAPITRE V
A B Y. — LES SÉANCES HE POSE.
LA CONVERSATION DE ROSA BONHEUR.
Le i i juin, j'étais ci By, toute à
la joie de retrouver la santé de Posa
Bonheur aussi bonne qu'au jour où
je l'avais quittée, et son cœur tou-
jours aussi plein pour moi de bonté
affectueuse. Les premières questions
posées relatives à mon séjour en
Amérique, à ma famille, à mes tra-
vaux, l’on en vint très vite à ce qui
motivait mon retour.
— Nous commencerons dès
lundi si vous le voulez bien, me
dit-elle.
— Mais c’est un 1 3 ! mademoi-
selle.
— Vous êtes donc superstitieuse ?
— Un peu, non pas pourtant
que j’aie jamais eu jusqu'à présent à me plaindre du chiffre i3, mais
pour entreprendre une œuvre au succès de laquelle j attache une si
grande importance, je préférerais toute autre date.
CHAR L E Y .
7
5o
R OSA BONHEUR
— Ce sera alors pour jeudi, qui est le 16, conclut Rosa Bonheur en
souriant. Ce retard vous permettra de visiter le Salon et aussi le Louvre :
je vous recommande de bien examiner les portraits de Clouet, qui sont
délicieux, et de vous en inspirer.
Le jour dit, je fus exacte au rendez-vous. Rosa Bonheur semblait
éprouver quelque impatience de me voir à l'œuvre.
— C'est pour moi un grand honneur, lui dis-je, d’être autorisée à
faire votre portrait. Comment vous témoignerai-je ma reconnaissance?
— En le réussissant mieux que les derniers qui furent faits de moi.
Cette fois, je désirerais que vous me représentiez dans mon costume
féminin. Aujourd'hui cependant, ma chère Miss Anna, laissez-moi
garder ma blouse, cela ne vous empêchera pas de chercher la pose et
l’éclairage.
J étais ravie que Rosa Bonheur acceptât d'elle-même de poser sous
ses vêtements de femme. A vrai dire, j’eusse été un peu embarrassée
pour lui en faire la demande, suivant le conseil que m’en avait donné
pourtant, quelques jours plus tôt, M. Tony Robert-Fleury mon maître,
auquel j'avais fait confidence de mon dessein. En dépit de la satisfaction
que j’éprouvais, je ne me sentais pas moins un peu gênée pour com-
mencer mon travail, d’autant que Rosa Bonheur, habituée à peindre
des animaux, dont le costume ne varie guère, me facilitait fort peu la
tâche en gardant sa blouse, comme si c’eût été là une chose indifférente.
J'avais ouvert ma boîte et saisi la palette.
— Je vois qu'il vous manque des couleurs, fit-elle, allons en cher-
cher dans mon petit atelier, au secoiid étage — Nous montâmes. —
Voilà ce qu'il vous faut. — Elle me tendit des tubes de jaune de Naples,
d’ocre d’or et de vert Yéronèse. — Si vous savez les mélanger, ces cou-
leurs vous donneront des tons très délicats. Mais n’oubliez pas que tout
dépend de la manière de les employer.
Ce conseil de technique, appuyé de deux ou trois couches magistrales
sur une palette, me donna le temps de recouvrer mon sang-froid un peu
troublé. Quelques minutes plus tard, nous étions revenues dans le
« sanctuaire », et je m'asseyais devant un chevalet, en invitant Rosa
Bonheur à poser. La bonne artiste avait pris ses brosses et sa palette.
Le travail d'esquisse était à peine commencé qu'une dame de ses
amies se lit annoncer et entra. Cela tombait à merveille. Tandis que
toutes deux parlaient, j'avais liberté entière pour donner mes premières
touches.
— C'est bien comme pose, déclara Rosa Bonheur après la séance,
vous êtes coloriste et vous voyez fin,
ROSA BONHEUR
5 1
Nous allâmes dîner. Je ne sais si c'est 1'efiet du contentement d'avoir
posé, ou tout autre motif, l’excellente femme était d'une humeur fort
gaie, ce soir-là, même un peu en veine de malice, comme si elle enten-
GR1SETTE, JUMENT FAVORITE DE ROSA BONHEUR.
Dessin.
dait se payer à mes frais du plaisir qu'elle m’avait causé. Elle me regar-
dait d'un œil rieur :
— Vous avez presque un nez à la Cyrano de Bergerac, fit-elle.
Savez-vous ce qu'en dit Rostand ?
ROSA BONHEUR
— Non.
— Eh bien ! il faut lire cela. C'est de l'histoire, du reste. On a joué la
pièce tout l’hiver dernier a la Porte-Saint-Martin. Coquelin, qui tient le
rôle de Cyrano, arrive dans le dernier acte à faire pleurer toute la saile.
Tenez, voici la pièce, ajouta-t-elle quand nous fûmes revenues dans
l'atelier. Vous verrez que le héros de Rostand a un grand nez, tout
comme vous. Il faudra que j'écrive sur la couverture de ce livre :
« Voilà le portrait de Al iss Anna Klumpke. » Ne faites pas la moue,
lisez d’abord, vous verrez quel bon caractère a Cyrano de Bergerac.
— Elle se mit à rire de tout son cœur. — Je vais vous lire la tirade du
nez :
CYRANO.
Hein ! comment! m'accuser d’un pareil ridicule!
Petit, mon nez! Holà! Enorme, mon nez!
Apprenez que je m’enorgueillis d’un pareil appendice.
Attendu qu'un grand nez est proprement l’indice
D'un homme atïable, bon, courtois, spirituel,
Libéral, courageux, tel que je suis,
Car la lace sans gloire
J'écoutais de toute mon attention et ne laissais de mes yeux échap-
per aucun jeu de cette physionomie d'une mobilité extraordinaire. Si
les vers étaient lestes, prestes, bien timbrés, la voix qui les disait avait
toute la souplesse, tout l’éclat qui convenait pour en faire ressortir la
valeur. Elle leur donnait un charme et une gaieté que je ne saurais
exprimer. Quatre pages durant, elle continua ainsi, puis, me posant
brusquement le livre dans les mains :
— N’est-ce pas que c’est spirituellement écrit?
Je fus sur le point de répondre : « C'est encore plus spirituellement
débité », mais déjà elle continuait avec une certaine volubilité :
— Je ne suis pas fatiguée de ma journée, Miss Anna, mais je me
couche à la nuit, parce que je me lève à cinq heures du matin. A sept
heures, je sors en voiture avec mon domestique et mes petits chiens, et
je ne rentre que vers neuf heures. Je travaille un peu jusqu’à l'heure du
déjeuner, ensuite je lis les journaux et je fais ma sieste. A partir de
deux heures, je serai à vous. Par conséquent, vous pourrez disposer de
vos matinées. Comme je prends mon petit déjeuner dans ma chambre,
voulez-vous en faire autant dans la vôtre? ou préférez-vous descendre
dans la salle à manger et ensuite faire un tour dans le parc avec mes
chiens ?
— Si vous le permettez, je préfère descendre.
ROSA BONHEUR
53
— Comme il vous plaira. Bonsoir, Miss Anna, me dit-elle en me
serrant la main. Céline veillera à ce que vous ne manquiez de rien. Si
vous ne pouvez dormir, lisez Cyrano!
Je me retirai dans la chambre qui m'avait été assignée, mais au lieu
de suivre le conseil qui venait de m'être donné, je me conformai à celui
de M"’e Thaw, et j'écrivis le résumé de notre conversation. Les lignes
qui précèdent sont extraites de ces premières pages de mon journal à
By ; elles se terminaient par ces mots :
« Il doit être tard, tout est tranquille, il n'y a que les chiens qui
aboient de temps en temps. Que Dieu m'aide et m'inspire dans la tâche
que j'ai entreprise, car il faut que je fasse un bon portrait. »
Ainsi s’acheva la première journée que je passai sous le toit de
Rosa Bonheur.
Le lendemain matin, la vieille artiste dit en m'abordant :
— Ma chère Miss Anna, les séances pour mon portrait ne seront
jamais longues, et je ne pourrai vous en donner tous les jours. Je vous
abandonne mon « sanctuaire », où vous ferez comme si vous étiez chez
vous. Pour mon travail, je me réserve le petit atelier que vous avez vu
hier et qui me suffira complètement. Les jours où je ne poserai pas,
vous irez dans le parc et vous ferez des études pour vous en plein air.
Je suis heureuse de vous poser pour mon portrait, ce sera pour la
postérité. Maintenant, examinons mes costumes.
Rosa Bonheur ouvrit une armoire où se trouvaient suspendues un
grand nombre de robes :
— Vous voyez, dit-elle, j'ai de quoi m'habiller en femme. Voici une
robe de soie, une de mérinos brun avec des broderies soutachées et
deux en velours noir. L'une d'elles est ma tenue officielle. Je crois qu’elle
fera bon effet dans un portrait ; cette garniture de jais produit des
lumières chatoyantes, et le noir lustré sur le noir mat est très intéres-
sant à peindre. Mais si vous préférez une robe plus simple, je mettrai
celle-ci, en drap bleu foncé. Ce ne sera pas mal de faire mon portrait à
contre-jour; c’est toujours flatteur et artistique.
— Dans cette lumière, mademoiselle, vos beaux cheveux gris for-
meront comme une auréole, répliquai-je; c'est l'impression que j’en
ai ressentie la première fois que je vous ai vue, et je l ai gardée fidèle-
ment dans la mémoire.
— Quel dommage, reprit Rosa Bonheur en souriant, que vous ne
m’ayez point alors demandé de poser pour vous.
— C'est mon désir depuis bien longtemps; cependant, je n'aurais
jamais osé vous prier de m’accorder une pareille faveur, si mes amis de
KOSA BONHEUR
-s4
Deer Island ne m'y avaient fortement encouragée. J'ai cédé à leurs
instances; mais votre silence m’a fait beaucoup souffrir, je l'avoue.
— Comment, mon silence ! interrompit Rosa Bonheur, je vous ai
écrit tout de suite que j'acceptais avec plaisir. Tenez, la voilà, votre lettre
de Deer Island, je l'ai lue plus d'une fois; je la connais par cœur.
Mon émotion fut si vive de revoir cette lettre après les paroles que
je venais d'entendre, que je fondis en larmes.
— Vous n avez donc jamais reçu ma réponse? me dit-elle d'un ton
de surprise le n’y comprends rien ; je l’avais pourtant adressée là
où vous étiez à peindre vos portraits. Dites-moi donc comment marchait
la poste à Deer Island?
Je lui dis que, chaque matin, l'on devait traverser le Saint-Laurent
dans une petite barque pour aller chercher soi-même son courrier.
— Et lorsque vient la mauvaise saison, tout le monde rentre en
ville, n’est-ce pas? Voici pourquoi, Miss Anna, vous n’avez jamais reçu
ma lettre. Cela vous prouve qu'on est toujours mieux sur terre ferme.
Croyez-moi, dorénavant, méfiez-vous des iles ! Ne vous désolez
plus de ce que ma lettre s’est perdue. J'avoue pourtant que moi-même
je ne m'expliquais pas votre silence; mais qu’importe, puisque vous
êtes ici. Il n’y a plus qu’à songer à faire un bon portrait. Essayons
quelques poses, si vous voulez. Vous avez un appareil photographique?
Si non, prenez le mien. Pendant que vous allez préparer vos châssis,
je mettrai ma robe bleue.
Comme il était arrivé la veille, la séance fut distraite par une
visite, celle de la comtesse Greft’ühlé^ Rosa Bonheur la reçut avec une
grâce charmante, et il me fut agréable de la voir dans le rôle de femme
du monde, dont elle se tirait fort bien. Son costume Louis XV lui
donnait l'air le plus imposant.
Le jour suivant, au sortir de déjeuner, elle me dit :
— Je ne quitte pas ma blouse aujourd’hui, finissez la petite pochade
que vous avez commencée avant-hier, cela s’arrange bien, travaillez, je
reprends la pose.
Au bout d’une heure, elle se leva pour examiner mon étude :
— La blouse ne fait pourtant pas mal, lit-elle, comme si elle regret-
tait d’avoir accepté d'être peinte « en femme » ; la tête est jolie de cou-
leur, la bouche bien; n’y touchez plus. Vous finirez vos mains un autre
jour. Demain dimanche, je reçois du monde à diner, nous verrons ce
que l'on dira. Il faut essayer plusieurs poses avant de commencer le
portrait définitif.
* — Mais, mademoiselle, répliquai-je. si je continue comme cela, je
ROSA BONHEUR
55
crains de vous causer un dérangement très grand. Je viens de recevoir
une lettre de M. Tony Robert-Fleury ; il m’assure que je pourrais faci-
lement louer un atelier à Moret
— Non, non, vous êtes maintenant chez moi, vous y resterez.
UN COIN DU PARC, A B Y.
Aquarelle. (Musée du Luxembourg. — Don Rosa Bonheur.)
Le dimanche 19 juin, étant allée faire une promenade dans le parc,
j’en rapportai quelques roses sauvages que je tenais à la main lorsque
je rentrai à l’atelier, où Rosa Bonheur époussetait avec vivacité :
— Je fais cela, dit-elle, pour que ma cousine, Mnie Lagrolet, ne
trouve pas mon atelier trop sale. File vient me voir avec son mari, sa
56
ROSA BONHEUR
fille et sa sœur une fois par an. Donnez ces églantines, je vais les mettre
dans le joli vase de TifFani que vous m’avez apporté. Voilà! tout est
en ordre. Maintenant, je vais guetter mon monde.
Elle se pencha au dehors d'une des petites fenêtres qui donnent sur
la rue, pour s’écrier aussitôt :
— Les voici! descendons.
Comme on peut le penser, l’arrivée de l'Américaine et l'apprécia-
tion de sa pochade firent l'objet de toutes les conversations. 11 est un
point sur lequel, à ma grande satisfaction, parents et amis se trouvèrent
d’un avis unanime, c’est qu'il convenait que le portrait définitif fût en
costume féminin.
Toute cette journée-là, Rosa Bonheur se montra d'une gaieté exu-
bérante, d'un entrain que je ne lui connaissais pas. Sur ses lèvres, au
déjeuner comme au dîner, les observations pleines d’à-propos, les anec-
dotes curieuses se succédaient sans relâche. Si bien qu'il me fallut garder
la plume jusqu’à deux heures du matin pour noter toutes ces choses.
Avant de pousser plus loin mes études pour le portrait de Rosa
Bonheur, j’éprouvais un vif désir d’avoir sur ce que j'avais fait déjà,
l'avis précieux de mes anciens maîtres, M. Tony Robert-Fleury et
M. Jules Lefebvre. Un jour donc, je pris mes diverses esquisses et les
photographies qui me servaient comme études de poses, et je vins à Paris.
La composition qui avait eu les préférences de Rosa Bonheur eut
aussi les suffrages de M. Robert-Fleury.
— La pose n’est pas mal, me dit-il, la tête est dans un effet très
doux. La lumière doit toujours faire contraste à l’ombre; l’accent prin-
cipal est dans les yeux. Graduez le fond, plus sombre en haut, plus
clair en bas.
La main droite est bien posée, veillez à ce que les ombres près du
bras marquent davantage. Je vous engage à ne pas chercher une autre
pose; c’est poétique. Commencez tout de suite; mais comment allez-
vous travailler? Avez-vous trouvé un atelier à Moret ?
— Non, je n'ai pas encore eu le temps de m’en occuper, répliquai-je,
parce que Mlle Rosa Bonheur veut que je reste chez elle. Les jours où
elle ne peut pas poser, elle désire que j’aille travailler dans son parc.
— Vous avez peut-être tort, fit-il, de vous laisser séduire par l’hon-
neur qui vous est fait de vivre sous son toit. La ville de Moret est si
pittoresque! Vous pourriez y faire des études; en outre, vous seriez
bien plus libre qu'en restant avec Rosa Bonheur. Tâchez de la faire
revenir sur sa décision : cela vous sera peut-être difficile, parce qu’elle
est à la fois autoritaire et séduisante.
ROSA BONHEUR
>7
Sur cette pente, la conversation ne pouvait s’arrêter si tôt.
Je me rappelle, ajouta le maître, une certaine distribution de
prix a l’école de dessin dont Rosa Bonheur était directrice; mon père,
qui 1 admirait beaucoup, me présenta à elle avant de s’asseoir au fau-
teuil de la présidence. C'était en 1 8 56, au début de ma carrière artistique.
J étais bien jeune, mais avec quel intérêt j Observai cette petite femme
en sa jupe à plis, sa veste bizarre, ses cheveux bruns coupés court et
ses yeux pétillants.
B K LIER, PAR ROSA BONHEUR.
La cérémonie m’avait vivement frappé, à ce point que je n’ai pas
oublié les grandes lignes de son discours, dans lequel elle exhortait
ses élèves de ne point gaspiller, pour en tirer des Iruits trop précoces, les
germes de talent dont la Providence pouvait les avoir douées. Elle leur
recommandait aussi de se garder de prendre la palette avant d'être sûres
de savoir manier le crayon, et de s'appliquer à dessiner, à dessiner
toujours.
Rosa Bonheur a suivi constamment le précepte qu elle donnait aux
jeunes filles à qui ce cours était exclusivement destiné. C est par le dessin
qu’elle brille, voilà la maîtresse qualité de son œuvre. Depuis bien des
8
58
ROSA BONHEUR
années, nous n'entendons plus parler d’elle; ses tableaux passent en
Angleterre et en Amérique; nous ne la connaissons guère que par son
Labourage Hivernais et sa Fenaison. Ces deux toiles, il est vrai, sont
suffisantes à elles seules pour rendre un artiste célèbre.
Comme je prenais congé de lui, M. Robert-Fleury me tendit la
main en disant :
— Courage! mademoiselle, votre esquisse est bonne, je vous sou-
haite bon succès.
— Qu’en a pensé M. Robert-Fleury? me dit à son tour M. Jules
Lefebvre quand je lui eus fait connaître l'objet de ma visite et celle
que je venais de faire.
Je lui répétai les propos de son confrère.
— Eh bien ! je suis de son avis, nous avez un bon commencement.
Quelle tète superbe ! Comment tout ceci vous est-il arrivé ? Est-ce une
commande de Mllc Rosa Bonheur faite spontanément?
— Non, monsieur, je lui ai écrit de Boston pour solliciter l’honneur
de faire son portrait. Avec une bonne grâce et une simplicité dont je
suis encore émue, elle a bien voulu m’accorder cette faveur
— Que plus d’un artiste vous enviera, interrompit M. Jules
Lefebvre. Vous avez de la chance Puisque MIIe Rosa vous garde près
d'elle, observez et étudiez votre modèle, pénétrez-vous des traits qui
le caractérisent, ne vous pressez pas de commencer à peindre sur la
grande toile, faites beaucoup d'études préalables. Courage, je vous sou-
haite beaucoup de succès.
Je revins à By, enchantée de connaître l’opinion de mes excellents
maîtres et de posséder leur assentiment ; mais, pour la première fois, je
comprenais l’étendue de la responsabilité que j'avais encourue avec trop
de présomption peut-être.
Rosa Bonheur me lit raconter en détails les deux entrevues.
— Alors, M. Jules Lefebvre a paru surpris de ce que vous faites
mon portrait ?
— Oui, mademoiselle, et j’ai même cru deviner, dans la voix de
mon maître, comme un soupir de regret de n’être pas à ma place.
— Les grands portraitistes ne m'ont jamais demandé de poser devant
eux, répondit Rosa Bonheur avec une intonation semblable à celle de
M. Jules Lefebvre.
— Sans doute n’ont-ils point osé, répliquai-je, et moi, n'ai-je pas
été trop audacieuse, par contre ?
— Ils n'ont pas osé, c'est peut-être vrai, mais je me demande, de
mon côté, si je me serais bien résignée, à la prière d’un homme, aux
ennuis des séances de pose. Si je le fais pour vous, c'est parce que n ous
êtes Américaine; j'aime votre pays, n'est-ce pas lui qui me fait vivre?
— Je ne voudrais pourtant pas vous importuner. M. Robert-Fleury
m'a engagée à louer un atelier à Moret. MM. Tedesco me donnent
des conseils dans le même sens. Je ne viendrai chez vous qu'aux heures
que vous voudrez me consacrer.
— Non, non, Miss Anna, vous êtes maintenant chez moi, nous y
resterez, n'en parlons plus. Ah ! les Tedesco prennent bien soin de ma
personne; mais qu'ils n’aient pas peur, je ne me fatiguerai pas. Je veux
que vous fassiez un bon portrait. Ne vous troublez pas, vous avez assez
de talent; faites d'après votre sentiment. Je vous pose parce que je
vous porte de l'amitié.
Les jours suivants furent consacrés à la mise au carreau de l'esquisse
que M. Tony Robert-Fleury avait approuvée; je rapportai ensuite mon
calque sur la grande toile et commençai l’ébauche.
— Mâtin, comme vous y allez ! s’écria Rosa Bonheur quand elle vit
mon travail. Vous ne suivez donc pas les avis de M. Jules Lefebvre ?
Vous ne faites pas d’autres études pour le portrait définitif?
— Non, mademoiselle, puisque M. Tony Robert-Fleury m'a con-
seillé de ne pas chercher une autre pose, de commencer tout de suite.
— Vous avez tort, il me semble que vous vous pressez trop.
Appelant Céline :
— N'est-ce pas, dit-elle, que cela se présente déjà bien. Ce n'est pas
commun. Beaucoup de distinction. Je suis enchantée de savoir que,
quand j’aurai regagné le monde astral, il existera un bon portrait de moi
ici, sur la terre le vous pose pendant une demi-heure, travaillez à
la tête, dessinez-la avec soin.
Ainsi se passa la première quinzaine de mon séjour à By, selon le
plan établi dès le commencement par mon illustre modèle. La connais-
sance que j’avais pu acquérir jusqu'alors de son caractère et de son
esprit me paraissait bien superficielle à cette heure où. vivant sous son
toit, partageant sa vie, je pénétrais chaque jour plus profondément dans
sa pensée et m'initiais à toutes les richesses et à toutes les diversités de
cet esprit dont la vivacité originale ne nuisait en rien à la profondeur.
C’était surtout durant les longues séances de pose que sa conver-
sation devenait pour moi le plus attachante, par son abandon même et
sa spontanéité. Tous les sujets successivement étaient abordés, et fré-
quemment j’avais le plaisir, mêlé de surprise, de l'entendre exprimer
des pensées que j'avais autrefois trouvées dans les œuvres de tels poètes
Go
RO SA BON II RU R
anglais, américains ou allemands. Nous parlions d’art, bien entendu :
c’était, par la force des choses, l’objet le plus fréquent de nos préoccu-
pations, mais nous nous entretenions aussi de sa vie déjà longue, de ses
amis, de ses voyages : elle contait volontiers, et de façon parfois très
plaisante, de piquantes anecdotes; elle abordait aussi les sujets les plus
graves, ceux touchant la morale et la religion.
— Je sais que vous êtes protestante, me disait-elle, mais les désac-
cords qui existent entre votre religion et la mienne n'ont, aux yeux des
gens éclairés, qu'une importance secondaire. Cependant, je proteste
contre certaines pratiques en usage dans mon pays; je n'ai jamais pu
admettre qu'on puisse se faire pardonner ses péchés par l’absolution d’un
prêtre, en achetant des indulgences ou en brûlant des cierges. Je crois
en la justice de Dieu, si ce n'est pas en ce monde, c'est dans l’autre
Savez-vous qu'on a voulu autrefois me faire entrer dans un couvent?
Je crois qu'on peut faire du bien à l'humanité, ajoutait-elle en forme
de conclusion, sans se prosterner perpétuellement devant l'autel. Celui
qui se sent ému lorsqu’il contemple la nature éprouve un sentiment de
vraie religion.
Quel que fut l’intérêt des propos de Rosa Bonheur, il m'arrivait
parfois, je l'avoue, d'en être un peu distraite par une préoccupation
de tout autre nature, l'observation de sa physionomie; le jeu en reflétait
si merveilleusement et si spirituellement les impressions, que de suivre
en ceci les conseils de M. Jules Lefebvre me causait un plaisir véritable.
P KG A SE, PAR ROSA BONHEUR
GROUPE DE BICHES.
Dessin tle Rosa Bonheur.
CHAPITRE VI
SUITE DES SÉANCES DE POSE.
Tes pages qui suivent sont extraites du
cahier sur lequel, avant de m'endormir, je
notais chaque soir les incidents, les petits
événements de la journée. A défaut d'un
autre mérite auquel elles ne sauraient pré-
tendre, elles ont du moins, je crois, celui
de donner un compte rendu exact de la vie
au château. Je me suis attachée à rendre,
au mieux qu'il m'a été possible, les actes et
les propos de mon illustre modèle, trop
heureuse si j'ai pu, en même temps que je
retraçais par le pinceau les lignes de son
visage, reconstituer par la plume un portrait
qui ne soit pas un rellet trop affaibli de son
caractère, et surtout de sa parole vive et
tout de primesaut.
Jeudi, ?o juin i 898.
M. Ernest Lefèvre, éditeur à Londres, a, cet après-midi, apporté
un énorme paquet de gravures pour que Rosa Bonheur les signât.
AU RETOUR
U ' U N H P R O M ENAD E .
62
ROSA RONHEUR
Tout le reste de la journée a été occupé à ce travail. J’ai fait de made-
moiselle, pendant ce temps, une petite pochade que le visiteur m’a
réclamée à titre de souvenir.
M. Ernest Lefèvre est un homme vif et gai. 11 a paru très satisfait
du portrait que j'ai commencé, et même s'est déclaré prêt à l’acheter si
je voulais lui faire connaître mes prétentions. Surprise et néanmoins
flattée, je n'ai su trop que répondre, très embarrassée au fond qu’une
question d'argent fût soulevée devant Rosa Bonheur. Celle-ci, me pre-
nant bientôt à part, m'a engagée à accepter l’offre qui m’était faite, en
stipulant toutefois que le portrait devrait être gravé. Je n’ai pu me
résoudre à prendre un parti avant que mon tableau fût achevé.
Après le départ de M. Lefèvre, j'ai demandé à Rosa Bonheur si elle
n'était pas trop fatiguée de cette journée qui, après tout, avait dû être
bonne pour elle.
— Comment, bonne 1 répliqua-t-elle d’un air étonné. Et se mettant
à rire : Ah ! je comprends ce que vous voulez dire; mais, aujourd’hui,
je n’ai pas gagné un sou. Les Anglais et les Américains ne veulent pas
acheter mes gravures si elles ne sont pas signées. Je n’ignore pas que
Meissonier et d’autres artistes se sont bien souvent fait payer jusqu'à
vingt francs par exemplaire ; moi je préfère laissera l'éditeur le bénéfice
de ses estampes.
Vendredi, ier juillet.
Après la séance de cet après-midi, Rosa Bonheur s’est étendue sur
sa chaise longue pour fumer une cigarette, tandis que je continuais à
travailler. Elle m'a reproché d’aller trop vite :
— Ah! cette Miss Anna! elle n’arrête pas. Il est vrai que j'étais
comme cela dans mes jeunes années; je suis devenue plus flâneuse ;
aujourd'hui, j’agis moins, mais je pense davantage. Je faisais plus
d’études cependant, je ne commençais pas d'emblée à peindre sur une
grande toile sans avoir recueilli tous les documents nécessaires à ma
composition.
Voyant que, tandis qu'elle parlait, j'essuiais ma palette avec un
chiffon :
— Je ne tais pas comme vous, je gratte mes palettes avec le couteau,
j'y verse ensuite un peu d’essence et alors seulement j’emploie le chiffon.
Ainsi le bois reste toujours propre. Voici une palette qui est presque
neuve, et pourtant Dieu sait s'il y a longtemps que je m’en sers pour
mes ciels. Je vous la donne pour faire les retouches à mon portrait et je
vais vous la signer.
RO S A BONHEUR
63
Elle prit une brosse et traça ces mots :
Souvenir à Anna Klumpke. Que nia palette vous porte bonheur.
Rosa B os II E LR.
Tiy, le ier juillet iSg8.
Après dîner, mademoiselle m’a fait
son parc et conduite dans l’enclos où elle
admirer les beaux arbres de
gardait autrefois ses brebis et
LE C E R K DE R Ü S A BONHEUR.
Aquarelle.
le cerf qui lui a servi de modèle pour le Roi de la Forêt , puis elle m’a
dit brusquement :
— Je m’aperçois que vous ne suivez ni les conseils de Jules Lefebvre,
ni les miens; vous préférez ceux de M. Tony. Modérez un peu votre
hâte cependant, et ne prenez pas ses avis à la lettre.
Comme je ne répondais pas, elle décrocha du grillage une grosse
chaîne et dit en me regardant avec un plaisant air de menace :
— Voilà qui peut encore servir pour attacher une méchante bête.
— Vous voulez peut-être dire une Anna Klumpke ?
ROSA BONHEUR
64
— Oui, lit-elle en riant, une Anna Klumpke, et je voudrais bien la
mettre à l'attache, pour qu'elle ait toujours à recommencer mon portrait.
— Vous ôtes trop aimable de me dire cela, mais si je le recommence
toujours, quand le finirai-je?
A son tour, elle ne répondit pas.
Dimanche, 3 juillet.
Ce matin, Rosa Bonheur m a invitée à l'accompagner en forêt. Au
moment de monter en voiture, les petits Yorkshire sont accourus à
l'appel des deux colliers à grelots qu elle agitait. Ils ont tantôt été installés
dans leurs paniers. Le bois était magnifique sous la fraîcheur que le soleil
n'avait pas eu le temps de chasser. Toute à la joie de cette promenade
matinale, Rosa Bonheur n'a cessé de m'entretenir des splendeurs qui
nous entouraient, et de la poésie qui s'en exhalait.
La voiture s’est arrêtée à la Mare aux Fées : Daisy et Charley furent
J J
autorisés à gambader autour de nous et à s'enfoncer dans la bruyère,
tandis que Rosa Bonheur me disait :
— Je viens souvent travailler par ici. Bien des fois j’y ai rencontré
mon ami Allongé, dont vous connaissez le talent. 11 parait qu’il est bien
malade : on m'a dit cela voici quelques jours.
Le sentier que nous suivions conduisait au fond d’un vallon. C'est
par là que Rosa Bonheur avait fait ses études pour les Sangliers.
— Je vous montrerai une autre fois, m'a-t-elle dit, les bouleaux
blancs qui ont formé le fond du Roi de la Foret.
Rentrée au château, elle a trouve qu'il faisait trop chaud pour poser,
et s’est mise néanmoins à ma disposition pour que je fisse des études
photographiques. Après quoi, elle m’a photographiée à mon tour.
Lundi, 4 juillet.
— C'est aujourd’hui l’anniversaire de l'indépendance de la jeune
Amérique, m’a dit ce matin Rosa Bonheur. Pour le célébrer, je vous
donne une longue séance, profitez-en !
J'avais bien commencé la tête et je priais Dieu de me donner le
talent nécessaire pour reproduire sur la toile cette pénétration du regard,
cette expression de bonté empreinte de poésie qui se dégage de toute la
personne de Rosa Bonheur.
Pendant qu’elle posait, elle se prit à dire soudainement :
— Vous avez une expression si bonne dans la physionomie que cela
me rappelle celle de ma mère; votre figure est longue et ovale, moi je
l'ai carrée. Vous dites que vous me trouvez gaie? Vous êtes jeune de
ROSA BONHEUR
65
caractère. Je n'aurais jamais cru que nous nous accorderions si parfai-
tement Votre portrait est bien dans le ton et dans la pâte; il sera bon.
Cette séance a été interrompue par l'arrivée de M. Abraham Tedesco,
le plus jeune des trois frères qui sont les principaux intermédiaires artis-
tiques de mademoiselle. J'ai voulu me retirer, mais Rosa Bonheur m'a
mis dans les mains une toile en m’engageant à faire une petite pochade
d'après celui qu'elle appelait son Benjamin. M. Tedesco, en venant
respirer l'air de By, ne s'attendait certainement pas à me servir de
modèle; il se laissa faire cependant avec une galante docilité. Au bout
d'une heure, Rosa Bonheur s'ap-
procha et, regardant par dessus mon
épaule :
— C'est très bien, fit-elle, n'y
touchez plus. Arrangez cependant
un peu les cheveux. Ne cherchez
pas à l'achever, cela suffira comme
souvenir à M,ne Tedesco.
Mardi, 5 juillet.
J'ai travaillé à la tête. Après la
séance, Rosa Bonheur a examiné
ma toile et dit :
— Laissez sécher votre empâte-
ment. Moi, quand j'ai un morceau
important dans l'état du vôtre, j'at-
tends quelquefois une année entière
avant d'y toucher.
— S'il en est ainsi, chère grande
artiste, je n'ai autre chose à faire
que de partir pour Boston, et j’aurai le temps de revenir pour le ter-
miner.
— Ah ! ce n'est pas comme cela que je l’entends, fit-elle. Pendant
que la tète séchera, je vous donnerai des séances où vous pourrez peindre
les mains, le costume et tous les détails du fond que vous voudrez.
Mercredi, 6 juillet.
Au retour de sa promenade, Rosa Bonheur tenait à la main une
lettre encadrée de noir. D'une voix triste, elle m'a dit :
— Je viens de perdre mon vieil ami Allongé, dont je vous parlais il
y a quelques jours. 11 est mort la nuit dernière à Marlotte. Vous seriez
9
S A N G L I K R S , PAR ROSA U O N H K U R .
D'aprcs une gravure d’A. Gilbert,
éditée par L.-H. Lefèvre.
66
ROSA BONHEUR
bien aimable d'aller demain à l'enterrement, pour me remplacer. Oh !
ce bonM. Allongé ! il n'avait que soixante-cinq ans ; il n'était pas vieux !
Je l'aimais et je l'estimais beaucoup.
Avec une touchante émotion, elle me parla alors de la bonne et
franche camaraderie qui les unissait et des jours de travail passés
ensemble sous les grands chênes, près de la Mare aux Fées.
Après le dîner, nous nous sommes promenées dans le jardin; l'air
était doux, mais Rosa Bonheur paraissait fort triste. Pour la distraire,
je lui ai raconté des charges d'atelier. Le cours de la conversation m'a
amenée naturellement à lui parler de M. Julian et de l'ambition qu'il
avait pour ses élèves-femmes de les voir disputer aux hommes les pre-
mières places dans les concours, des conseils qu'il leur donnait de savoir
écouter sans larmes les observations des professeurs, et de marcher
autant qu elles le pourraient sur les traces de leurs glorieuses aînées,
les Mme Lebrun, les Angelica Kaufîmann, les Rosa Bonheur, ces héroïnes
de l'art, dont leur sexe devait se montrer lier. Tandis que je parlais, la
vieille artiste dissimulait mal le plaisir qu elle avait à m'entendre :
— M. Julian, dit-elle enfin, comprend qu'avec de la volonté et de
la persévérance, la femme peut fort bien égaler l'homme dans les
sciences et dans les arts.
Jeudi, 7 juillet.
Hier soir, à dîner, nous avons mangé des amandes. L'une d'elles
était double.
— C'est une philippine, lit Posa Bonheur, tâchez de la gagner et
vous aurez une longue séance. Mais que me donnerez-vous si c'est moi
qui la gagne ?
— J’avoue que je ne pourrai pas vous offrir deux ours blancs,
comme l'a fait, il y a quelques années, un grand-duc de Russie.
— Ces deux ours blancs ne sont malheureusement que deux canards
inventés par des journalistes.
— C'est dommage que cette jolie anecdote ne soit pas vraie. Fh
bien, si vous gagnez, je tâcherai de vous faire envoyer de San-Francisco
tout au moins un jeune bison des Prairies du Far- West.
— J'y consens de grand cœur; mais alors vous n’oublierez pas d’y
joindre les maudites herbes.
— Je ne comprends vraiment pas pourquoi vous ne les avez jamais
reçues. Sans doute les employés de la station de Yeno m'ont-ils prise
pour une toquée et ont jeté mon paquet d'orties au vent, au lieu de n ous
1 expédier.
ROSA BONHEUR
6 7
— A moins, objecta Rosa Bonheur, qu'ici la douane ne les ait arrê-
tées au passage, comme elle l a fait des bœufs qu'on m'avait expédiés
d'Ecosse1 à la suite de mon voyage en ce pays. Les hommes qui gou-
vernent ont parfois de singulières fantaisies.
.le m'étais endormie avec l'idée de gagner la philippine, et déjà je
voyais mon portrait achevé et recevant les éloges de M. Tony Robert-
Fleury et de M. Jules Lefebvre. Le matin, j'y pensais encore; mais, au
OURS DANS LES RÉGIONS BORÉALES.
Pastel par Rosa Bonheur.
moment où je portais un morceau de sucre à Grisettc et à Panthère, les
deux chevaux favoris de mademoiselle, la gageure m était tout à lait
sortie de l'esprit. A cet instant, je rencontrai Rosa Bonheur :
— Bonjour, Philippine! bonjour, Philippine! j'aurai mon bison
du Far-West et je ne serai pas obligée de vous donner une longue séance.
Un peu déconcertée, je répondis :
— Je comprends, mademoiselle, que cela vous ennuie de poser,
mais je fais le moins d'études possible pour avancer plus vite.
i . Voir ch. XV.
R O SA BONHEUR
68
— Je le vois bien, dit-elle. Mais il faut que nous parlions d'autre
chose. C'est aujourd’hui l’enterrement de ce pauvre M. Allongé. Vous
direz à sa veuve que j’irai dans quelques jours l’assurer de mes meil-
leures sympathies. Faites-la monter dans mon break pour que la pauvre
femme ne s'épuise pas de fatigue à suivre le corps de celui qu elle aimait.
A mon retour de la triste cérémonie, Rosa Bonheur me lit l'éloge
du talent du défunt et le compara à Lalande et à Jules Dupré.
- Car je n’ai pas oublié les dessins charmants qu’il faisait dès 1857,
dit-elle. Allongé n'a connu le succès que très tard ; il n’a pas eu autant
de chance que moi.
Ce rapprochement, fait d'un ton d élogieuse sympathie pour l’homme
que je venais d'accompagner à sa dernière demeure, me suggéra l'idée
de parler à Rosa Bonheur des décorations que divers souverains lui
avaient accordées au cours de sa vie, en la priant de me les montrer.
C’est avec la meilleure grâce qu elle s'y est prêtée. Ayant ouvert un
tiroir, elle prit un écrin et en tira une croix de la Légion d'honneur
surmontée de la couronne impériale.
— C’est à celle-ci que je tiens par-dessus toutes les autres. Je vous
raconterai un jour de quelle manière elle m’a été accordée et comment
une main auguste me l’attacha sur la poitrine.
Voici l'ordre de l'empereur Maximilien et la rosette d'officier de la
Légion d’honneur. Ces diverses marques d'estime me sont également
bien précieuses. Elles m’ont été données par des hommes qui furent
martyrs de leur dévouement patriotique.
Cet insigne, avec son ruban blanc^t vert, est le gage de l’amitié d'une
grande princesse, la duchesse Alexandrine de Saxe-Cobourg-Gotha.
Puis, me montrant une croix suspendue à un ruban blanc et orange :
— Voici l’ordre d’Isabelle la Catholique. J'aime à le porter, car j’ai
toujours admiré la grande reine qui vendit les diamants de sa couronne
pour aidera la découverte d'un continent nouveau. Chose assez curieuse,
les deux nations qui se sont arraché mes toiles, l'Angleterre et l'Amé-
rique, sont précisément celles dont je n'ai jamais rien reçu.
Un peu piquée par cette remarque, je me proposai d'y répondre
indirectement à la première occasion.
Après dîner, ayant cueilli quelques rameaux de laurier, je dis à
Rosa Bonheur, tandis que nous nous dirigions vers un banc disposé
sous un immense tilleul :
— Je n'ai pas à prendre la défense de l’Angleterre. Quant à l'Amé-
rique, si elle ne vous a rien donné, c'est, vous le savez bien, parce qu elle
ne donne rien à personne. Il n'y a pas d ordre de chevalerie chez nous;
RO SA BON 11 EU R
69
Washington a refusé d'en créer. Quoique bonne Américaine, je me
permets néanmoins de vous offrir un signe d'honneur et de vous tresser
une couronne de laurier.
— De laurier-sauce ? s'écria-t-elle avec un peu d'ironie.
— Mais non, de véritable laurier, et ne doutez pas que chaque
feuille ne soit accompagnée d'un bon souhait et d une pensée affectueuse.
LA MARE AUX FÉES DANS LA FORÊT DE FONTAINEBLEAU.
Aquarelle par Rosa Bonheur.
Nous étions assises sur le banc. Rosa Bonheur me regardait pré-
parer sa couronne.
— Ah ! Miss Anna, vous me rendez ma jeunesse, fit-elle d'une voix
qui trahissait un peu d'émotion. J étais devenue sauvage depuis la mort
de ma pauvre Nathalie ; votre présence ici fait que je me sens moins
étrangère à ce qui se passe autour de moi ; mais rentrons, vous finirez
votre couronne demain.
Vendredi, 8 juillet.
A deux heures, Rosa Bonheur m'a donné une séance ; j'ai travaillé
à la main. Tout à coup, elle a dit d'un ton enjoué :
— Et ma fameuse couronne, vous l'avez donc oubliée ?
R OSA BONHEUR
— Non, mademoiselle, la voici, mais avant de vous l'offrir, laissez-
moi inscrire sur le ruban ces deux dates : 1822-1922.
— Vous me donnez cent ans à vivre, comme le Titien ? C'est un
peu long !
— Pourquoi donc ? Alors, m'inclinant, j'ajoutai : Permettez, chère
grande artiste, qu'une enfant d'Amérique vous présente à titre d'hom-
mage ce symbole de gloire, et veuillez le porter sur votre tète pendant
quelques instants, à l'exemple de Virgile et de Dante.
Les paupières de Posa Bonheur laissèrent échapper deux larmes.
— Ah ! ma chère Anna, que je vous aime !
Elle m'attira sur sa poitrine, et m'embrassa. Puis elle prit sa cou-
ronne et s’en fut l'accrocher au bois d'un grand cerf sculpté, auquel déjà
pendait une de ces longues chaînes de perles comme ont coutume d’en
porter les femmes des Pyrénées.
— Cette chaîne appartenait à ma chère amie Nathalie Micas; je
mets votre souvenir à côté du sien, dit-elle en même temps qu’elle
touchait un bouton électrique.
Céline accourut.
— Vous voyez cette couronne? Je veux qu elle soit enterrée avec
moi. Vous y veillerez, n’est-ce pas?
Céline promit sans bien comprendre ce que cela voulait dire. Quant
à Posa Bonheur, elle se tourna aussitôt vers moi pour ajouter :
— Et vous aussi !
Profondément émue de la tournure provoquée par ma tentative
de revanche patriotique, je ne sus rien dire.
Sur la table gisaient encore quelques brindilles de laurier. Posa
Bonheur me tendit les plus belles.
— Gardez-les en souvenir de cette journée. La couronne que vous
m'avez tressée est pour moi la récompense d’une vie de lutte, de
succès et d'honneur.
Samedi, 0 juillet.
TÛ'
Posa Bonheur m'a proposé ce matin de faire avec elle une pro-
menade en voiture dans la forêt. Nous avions dépassé la Croix du
Grand-Maître, aspirant à pleins poumons l'air frais du bois, tandis que
le soleil commençait à dissiper une brume légère. Les sapins parfu-
maient de leur odeur résineuse un peu acre l'atmosphère violette qui
les enveloppait, dressant vers le ciel leurs grands troncs dont l'écorce
avait des tonalités orange. 11 me semblait avoir sous les yeux un de ces
ROSA BONHEUR
71
bois sacrés dans lesquels Henri Martin aime à faire planer les formes
diaphanes de ses muses. J'en fis la remarque à mademoiselle.
PENDANT UNE SÉANCE DE PORTRAIT.
L’auteur de ce livre est photographiée par Rosa Bonheur.
— Je n'aime que médiocrement ces pins, répondit-elle, ils me
donnent toujours l'impression de longs crayons plantés dans le sol, ou
bien d'un assemblage de mats, ou encore des lances d une armée de
Titans qui seraient enfermés dans le sein de la terre. Pour que vous
ROSA BONHEUR
72
puissiez faire la comparaison avec un autre site, je vais vous montrer
un de mes coins favoris.
Le petit cabriolet traversa rapidement plusieurs allées.
— Arrêtons-nous ici, dit Rosa Bonheur en attachant le cheval à
un arbre. J'ai bien confiance en Panthère, mais davantage dans ce nœud ;
comme cela, je suis sûre qu'elle ne nous plantera pas là où nous
sommes, pour s’en revenir toute seule.
L'intelligence des animaux est bien plus développée qu'on ne le
croit généralement. Les premières fois que je conduisis Panthère, elle
allait d'un pas égal sur toutes les routes de la forêt, mais au bout d'une
quinzaine de jours, je m'aperçus qu’elle s'arrêtait d’elle-même devant
les sites où j'avais l'habitude de stationner auparavant avec sa camarade
Grisette. Je suis sûre que ces deux amies s'étaient fait des confidences à
l'écurie et que Panthère avait été instruite par Grisette des endroits oi'i
elle n'avait pas besoin de se presser. Depuis qu elle a eu l'honneur
d'être photographiée avec moi par la princesse Béatrice1, Panthère est
devenue orgueilleuse et indépendante, elle n'a pas plutôt le nez tourné
du côté de la maison qu elle s'obstine à vouloir retourner tout de suite
à l'écurie.
Nous suivions un ravissant petit sentier menant au fond d'un vallon :
— Voici des arbres que j'aime à la folie, s'écria Rosa Bonheur avec
chaleur, ces chênes, ces hêtres, ces bouleaux, ces génévriers, ne sont-ils
pas plus pittoresques que les sentinelles de la Croix du Grand-Maître.
Elle continua pendant un moment à me dire son enthousiasme,
. .
pour terminer ainsi :
Vous me rendez le cœur jeune ; je me sens une envie folle de
peindre. Non, je ne pourrai pas vous donner de séance cet après-midi.
Je l’employerai à avancer le cheval blanc promis depuis si longtemps à
Miss Walker.
Après dîner, Rosa Ronheur m'a fait raconter ma vie, le commen-
cement de mes études, mes copies au Luxembourg.
— Lt mon Labourage nivernais vous a empoignée, dites-vous ?
Lxpliquez-moi donc pourquoi ce tableau a décidé de votre vocation.
Je dus raconter comment, m'étant une première fois trouvée devant
sa célèbre toile, mon admiration avait été sans bornes. Avec une pré-
somption plus que juvénile et toute américaine, j'avais immédiatement
sollicité la permission d'en faire copie, et je m'étais installée devant le
tableau, en compagnie d'une grande toile, de ma boîte à couleurs et de
ma palette. Est-il besoin de dire que mon travail avait duré longtemps,
1. La princesse Béatrice de Grandç-Bretngne, femme du prince Henry de Battenberg.
ROSA BONHEUR
73
parce que je n'avais pas tardé à me rendre compte de la difficulté
que présentait ma tâche, à mesure que j’appréciais davantage le talent
qui avait su interpréter la nature avec une énergie si admirable. Ma
copie enfin terminée, j'avais eu la bonne fortune de la vendre mille
francs à un de mes compatriotes. Sur cette somme, j'avais consacré
75o francs à payer ma première année d'inscription à l'Académie Julian.
Mais ce petit succès m'avait rendue ambitieuse. Dès lors, j'avais rêvé de
REMISE I)E CERFS DANS LA FORÊT, PAR ROSA BONHEUR.
créer moi-même, ce qui m’avait valu, cinq ans plus tard, de remporter
une mention honorable au Salon. « Mais que de fois, mademoiselle, je
suis retournée au Luxembourg, ajoutai-je, pour m’arrêter devant la
toile qui avait exercé une si heureuse influence sur ma carrière. J'espé-
rais bien avoir quelque jour la faveur de baiser la main qui avait fait
ce chef-d'œuvre, aussi le 2 octobre 1889 marquera-t-il un événement
inoubliable dans ma vie. Et voici que maintenant je travaille ici, chez
vous, dans votre atmosphère; vous avez assez confiance dans mon pin-
ceau pour le charger de copier vos traits ! G est une réalité délicieuse.
Quelle joie pour moi, le jour où j'aurai accompli cette grande tâche 1
10
ROSA BONHEUR
74
Trouvez-vous que le portrait avance assez vite? En êtes-vous contente? »
Au lieu de répondre à ma question, Rosa Bonheur se contenta de
dire :
— C'est gentil de m'avoir raconté tout cela, .le vois que vous avez
eu des commencements un peu semblables aux miens, mais je n'avais
plus de mère pour se réjouir avec moi de mes succès, comme la vôtre
a pu le faire.
Et nous étant assises, elle se mit à me raconter des histoires de ses
jeunes années.
Dimanche, io juillet.
La matinée a été orageuse. Au retour de sa promenade, Rosa
Bonheur est entrée dans batelier, où je me préparais à la séance de pose
promise pour l'après-midi.
— Eh bien! non, lit-elle, je ne poserai pas aujourd'hui, c'est
dimanche. Mais nous ne perdrons pas notre temps pour cela; je vous
emmènerai en forêt. Cependant, jusqu’à trois heures, qu'allons-nous
faire ?
— Permettez-moi de vous photographier avec la couronne de lau-
riers sur la tête ?
Elle y consentit, en s'écriant avec bonne humeur : « Ce sera la
vieille Europe couronnée par la jeune Amérique ». Je pris plusieurs
poses; après quoi, Rosa Bonheur replaça la couronne sur le bois du
cerf et dit :
— Je ne veux plus qu'elle bO/tfge d'ici, jusqu’au jour où on viendra
la chercher pour la mettre avec moi dans mon cercueil. Vous y veillerez,
n'est-ce pas? Pourquoi avez-vous les larmes aux yeux, Anna? Je
ne suis pas triste, moi, au contraire, je reprends goût à la vie. Venez
fumer une cigarette avec moi et vous développerez vos plaques avant
notre promenade.
Lundi, 1 1 juillet.
Ce matin, Rosa Bonheur m'a dit :
— Je vous donnerai une bonne séance aujourd'hui ; seulement, je
veux que vous fassiez de moi un dessin dans la même pose que votre
portrait. Un autre jour, vous calquerez ce dessin et vous ferez une étude
très terminée de la tête. Une fois que vous aurez ces documents, vous
finirez d'après eux la tête de la grande toile; elle est déjà très avancée.
Surprise de ces exigences et n'ayant nulle envie de m'assujettir à
de si laborieux préliminaires, je lui demandai si elle n'était pas satisfaite
du grand portrait.
ROSA BONHEUR
75
— Si, mais je désire, dans votre intérêt, que vous suiviez un peu
plus ma méthode de travail. 11 ne faut pas s'attaquer d'emblée à une toile
« LA VIEILLE EUROPE COURONNÉE PAR LA JEUNE AMÉRIQUE. »
Rosa Bonheur photographiée par Anna Kluinpke.
définitive. Une pochade ne suffit pas, il faut faire des études sérieuses.
Ne craignez pas que ce soit une perte de temps. Vous recueillerez ainsi
des documents qui vous resteront et que vous pourrez consulter sans
cesse.
ROSA BONHEUR
76
— Chère mademoiselle, répondis-je, je comprends que cela vous
ennuie de poser; j'accapare tout votre temps qui est si précieux. Voulez-
vous que nous interrompions les séances; je les reprendrai plus tard.
— Non, répliqua-t-elle, à moins que cela ne vous ennuie de rester
avec moi ; mais je veux que vous écoutiez mes conseils et non ceux de
M. Tony.
Puis, avec un peu d'impatience :
— Du reste, mon « sanctuaire » a besoin d’être nettoyé, je vais
sonner Céline et vous allez nous aider.
.le me mis à épousseter les chaises, tandis qu'elle s'occupait à autre
chose, ce qui ne l'empêchait pas de dire :
— Vous semble/, un peu ahurie, Anna, de ce que « la grande Rosa
Bonheur » — elle disait cela avec emphase — fasse elle-même le ménage
dans son atelier, quoiqu'elle ait cinq domestiques.
— Mais oui, j’en suis un peu étonnée.
— C'est une habitude que j'ai gardée de mon enfance : votre
estime pour l'auteur du Labourage Hivernais est-elle diminuée de me
voir faire le travail d'une servante?
— Oh ! mademoiselle, comment pouvez-vous croire qu'une Amé-
ricaine puisse cesser d'estimer quelqu'un parce qu elle le voit faire usage
de ses mains? Est-ce que notre principale doctrine nationale n'est pas
le respect du travail ?
— Moi qui suis Française, je pense comme vous. C’est ce qui fait
que j'aime les enfants du Nouveau-Monde; ce ne sont pas des admira-
teurs de la vie oisive.
Quand tout fut en ordre : « J'ai faim, dit-elle, descendons, nous
avons bien gagné notre déjeuner, mais comme M. Tedesco vient cet
après-midi, je ne vous poserai pas. »
J'ai raconté à M. Tedesco que j'avais reçu une invitation pour
1 Exposition de Pittsburg et que je me proposais d'y envoyer le portrait
auquel je travaille. Notre conversation a paru intéresser Rosa Bonheur;
elle aussi veut exposer à Pittsburg, si elle peut terminer à temps ses
Bœufs et Taureaux d’Auvergne.
Mardi, 1 2 juillet.
Mademoiselle m'a envoyée ce matin avec Céline au marché de
Moret. 11 était tout près de midi quand nous sommes rentrées à By. Les
paniers de provisions furent apportés dans l'atelier. Rosa Bonheur écri-
vait ; elle s'interrompit aussitôt pour passer l’inspection générale de ce
ROSA BONHEUR
77
que Céline avait acheté, et ce n'est pas sans une certaine surprise que
je la vis se montrer si bonne ménagère.
Pendant ce temps. Charley et Daisy s'étaient approchés d'un panier
contenant deux canards vivants, qui prirent peur et se sauvèrent.
Vacarme et cris. Céline finit par en rattraper un; elle me le donna à
tenir par les ailes pendant que Posa Bonheur poursuivait l'autre qui
s'était blotti au fond de l'atelier, près de la Foulaison.
LION ET LIONNE.
Dessin de Rosa Bonheur.
— Viens, viens, ma petite bête, lui disait-elle d'une voix caressante,
n aie pas peur, nous n'allons pas encore te manger; tu prendras pendant
quelque temps l'air de la basse-cour. Miss Anna s'est trompée en t'appor-
tant ici, on voit qu'elle n’a jamais tenu un canard vivant Quelle jolie
couleur! ajoutait-elle en lissant les plumes, cela ne vous donne pas envie
de le peindre ?
— Si, mais votre portrait ?
— Qu'allez-vous faire si je vous donne une séance ?
La pensée était claire et je dis, non sans quelque regret :
7«
ROSA BONHEUR
— Suivant votre conseil je préparerai sur une feuille le dessin de
votre tête dans le mouvement du portrait. Voudrez-vous ensuite poser ?
— Volontiers, ce sera vers trois heures.
Pendant la séance, nous avons peu parlé; je me suis appliquée à
dessiner du mieux que j'ai pu, car, à plusieurs reprises, Rosa Bonheur
m'avait reproché un manque de précision dans les détails. J'avais épinglé
à mes cheveux une feuille de papier pour protéger mes yeux contre la
lumière crue, afin de mieux observer les traits de mon modèle, assis à
contre-jour. Rosa Bonheur m'observait d'un œil un peu malicieux.
Il paraît que mon nez dépassait la feuille de papier. Cela l'amusa extrê-
mement.
— Que vous êtes drôle, Anna, j ai envie de faire votre caricature.
Passez-moi votre calepin, de la sorte nous travaillerons toutes deux. Ce
que je ferai sera comique.
Elle se mit à dessiner tout en continuant de rire. Bien que ce fût à
mes frais, je ne songeais qu'à m’en féliciter, cela ne donnait-il pas à son
visage l'expression vive, spirituelle et mordante que j'étais si désireuse
de reproduire. De temps en temps même, je fermais les yeux pour
graver dans mon esprit cet éclair de gaieté. Au moment où j'apportais
le plus d'ardeur à ma besogne, Rosa Bonheur se leva en disant :
— C'est assez pour aujourd'hui ; j'ai fini. Voilà votre portrait ; ce
n'est pas mal, n'est-ce pas?
Elle tendait la caricature. Toutes les deux nous partîmes de rire.
Puis elle se mit en face de mon dessin pour l'examiner longuement. Elle
ne riait plus. Mon cœur battait très fort. Qu'allait-elle dire? Enfin, elle
se retourna et déclara avec un sourire :
— C'est d'un sentiment charmant, tout à fait artistique. C'est plein
de vie, je vous le dis sincèrement. 11 faut montrer ce dessin à vos
maîtres. Ils en seront contents.
Encore émue de ces éloges, j’étais mieux à même, le soir, d'accepter
gaiement les taquineries de la bonne artiste sur ma gaucherie du matin.
— Je vois que vous n'avez jamais eu de basse-cour. A Paris, du
reste, c'est difficile.
— Détrompez-vous, mademoiselle, dans la rue d’Assas, nous avions
un jardin où il y avait quatorze arbres. Cela nous semblait presque la
campagne. Nous avions une poule apprivoisée ; elle se laissait caresser
de la meilleure grâce du monde, et lorsque finalement il nous fallut la
mettre au pot, mes sœurs et moi nous ne pûmes nous résoudre à en
manger.
Rosa Bonheur s'amusa beaucoup de cette histoire de poule. Elle
ROSA BONHEUR
79
avait suivi mon récit avec une attention très vive; son visage en paraissait
tout rajeuni. Je me doutais bien que mon anecdote devait réveiller dans
sa mémoire de plaisants souvenirs de jeunesse. Elle me raconta aussitôt,
en effet, l'histoire d'une dinde et celle d'un singe qu elle avait eus.
ROSA BONHEUR
Dessin par Anna Klumpkc.
— Ce dernier était un petit diable, un vrai touche-à-tout; il volait
le sucre de mon verre d'eau, non pas pour le manger, mais pour le
mettre dans la veilleuse. N'ai-je pas eu la malencontreuse idée d'entre-
prendre de faire son éducation? Il acquit ainsi la manie d'imiter ce
qu il me voyait faire, et tout particulièrement de manier ma palette et
8o
ROSA BONHEUR
mes pinceaux, aussi avais-je une peur bleue chaque fois qu'il entrait
dans mon « sanctuaire », tant je craignais qu'il ne barbouillât mes
toiles. Lorsque Nathalie ou moi nous le grondions, il nous faisait des
pieds de nez. Ne pouvant triompher de ses caprices, je l'ai donné au
Jardin des Plantes, où j'ai eu plusieurs fois le plaisir de le voir gambader
dans la grande cage.
Après dîner, Rosa Bonheur m'a montré quelques daguerréotypes
pris d'après elle lorsqu'elle était toute jeune fille.
— J'ai bien changé, n'est-ce pas, mais j'ai toujours conservé l'habi-
tude de porter les cheveux courts; je ne les avais pas plus abondants
qu'ils ne sont maintenant ; mais, au lieu d'être blancs, ils étaient brun
foncé, avec quelques reflets rouges. Je vous donne ces épreuves, les
voulez-vous ?
— Vraiment, vous me les donnez?
— Que voulez-vous que j'en fasse, elles seront très bien entre vos
mains; j’aime mieux que vous les ayez. Bonsoir, demain je vous don-
nerai une séance.
Mercredi, 1 3 juillet.
Ce matin, Rosa Bonheur m a emmenée avec elle en forêt. Tandis que
Panthère allait au pas, le long d une allée délicieuse, mademoiselle m a
questionnée sur les relations que j'avais à Boston. Après quoi elle m'a dit :
— Vous avez autant de bons amis en France; moi la première,
car je vous aime beaucoup. Vous est-il agréable que je le dise. Et vous,
m'aimez-vous un peu, Anna ?
— Chère mademoiselle
— Je le vois bien. Pour mon compte, je vous ai toujours porté beau-
coup de sympathie.
A notre retour, Rosa Bonheur m'a donné une séance pour me per-
mettre de terminer le dessin. L'ayant examiné :
— Laissez-le comme cela, dit-elle, il est très bien et peut vous servir
pour la peinture.
— Je réclame encore dix minutes pour terminer l’oreille, si vous
le voulez bien, M. Tony en sera plus satisfait.
— Ah! dit-elle d'un ton moqueur, je vois que vous persistez à pré-
férer ses conseils aux miens Mais vous avez raison, poursuivit-elle
un peu nerveusement, seulement quand la « grande Rosa Bonheur »
vous dit : « Laissez le dessin comme cela, il est très bien », il me semble
que cela doit vous suffire. Du reste, la séance est terminée, faites ce que
vous voudrez, je monte travailler.
ROSA R O N 1 1 F. I T R
8 1
J'ai blessé involontairement l’amour-propre de mon modèle et j’en
suis profondément désolée; mais que faire?
Dans l’après-midi, tout en caressant un chat que venait de lui appor-
ter Ml,e Bellan, Rosa Bonheur n'a pu se garder de me dire :
— Regarde/ comme il est bien marbré. Si vous saviez peindre les
animaux, ce serait un modèle plus docile que moi, n'est-ce pas?
— C'est bien vrai, pensais-je, sans toutefois oser répondre.
Jeudi, 14 juillet.
Rosa Bonheur semblait nerveuse ce matin, et m'a déclaré que je ne
LE CHAT ET LA SOURIS.
Dessin de Rosa Bonheur.
devrais pas compter sur elle aujourd'hui. Je n’ai rien répondu. Combien
je regrette de n'avoir pas suivi les conseils de mon cher maître. Si j’avais
un atelier à Moret, je ne serais pas aussi cruellement embarrassée. Pour-
quoi toutes ces études préliminaires? puisque la tête du grand portrait
est presque achevée ? Sans doute, Rosa Bonheur est charmante vis-à-vis
de moi; mais, je le comprends, les séances l’ennuient. Je vais les inter-
rompre et retourner chez ma mère, que j'ai peu vue depuis mon retour
en France.
Au dîner, j'ai fait part de ma décision à Rosa Bonheur. Elle n'a rien
objecté sur l'instant, mais dans le cours de la soirée, en m'offrant un
bleuet détaché d'une grosse botte que le jardinier venait d'apporter, elle
m'a dit affectueusement :
82
ROSA BONHEUR
— Ma mauvaise humeur s'est envolée dans les nuages. Je ne veux
pas que vous partiez ; demain je vous donnerai une séance.
Vendredi, i5 juillet.
Mon dessin se trouvant calqué et mis sur la toile, Rosa Bonheur
m'a donné la séance promise.
J'ai commencé de peindre la tête d'étude. Mademoiselle en a semblé
satisfaite, si bien qu'à la fin de la séance elle m'a dit :
11 faudra que vous me donniez cette étude, car je serais contente
d'avoir quelque chose de vous.
— Je serai bien plus satisfaite encore de vous l'offrir, car votre
désir me rend toute fière, mademoiselle ; je crains même qu'il ne me
fasse ridiculement ambitieuse. Imaginez que je rêve déjà de voir ce
dessin près d'une de vos œuvres, dans quelque musée
Je m'attendais à la voir sourire. C'est au contraire avec un sérieux
presque attendri que Rosa Bonheur répondit :
— Mai s ce serait très bien. Comme cela, nous serions toujours
l une à côté de l'autre. Et quand vous viendrez me rejoindre là-haut,
— ses yeux se levèrent vers le ciel. — ma mère et ma chère Nathalie
vous tendront la main Que la vie est triste! Ah! j'aurai bien de la
peine le jour où vous ne serez plus avec moi ; je me sentirai si seule! Je
n'aurai plus mon Anna !
— Mais, mademoiselle, repris-je en lui prenant la main, je revien-
drai l'année prochaine, au mois dé niai; d ici là, vous aurez le temps
d'avancer quelques-uns de vos beaux projets de composition.
Je posai mes lèvres sur la main fine que je tenais entre les miennes,
et la lui montrant, j'ajoutai ;
— Permettez-moi de vous demander un moulage de cette main
qui a tant travaillé et qui a exécuté de si belles œuvres : ce sera mon
talisman, car je suis convaincue que la main, tout comme le regard,
porte l'empreinte indélébile de l'âme. Elle dénonce le caractère et la
volonté. J'espère réussir à bien interpréter la vôtre dans mon portrait.
— La main est en effet un symbole vivant de notre être, un indice
de la vie que nous menons le fais des vœux sincères pour votre
bonheur et votre succès. Je vous aime comme si vous étiez ma fille,
mon enfant !
Elle m'embrassa, en ajoutant ;
— Dites demain à votre mère que cela me rajeunit le cœur de vous
avoir ; mais ne restez pas à Paris, revenez le soir ; je poserai sûrement
dimanche.
ROSA BONHEUR
83
Dimanche, 1 7 juillet.
Je suis rentrée hier soir, avec un peu de regret de n'avoir pu
demeurer plus longtemps près de ma mère et de mes sœurs. Rosa Bon-
heur a semblé heureuse de me revoir ; elle m a questionnée affectueuse-
ment sur celles que je venais de quitter.
LA MÈRE DE ROSA BONHEUR.
Dessin de Raimond Bonheur.
De bonne heure, ce matin, elle m a emmenée en forêt et m a beau-
coup parlé de son père et de sa mère. Rentrée à la maison, elle est
allée dans un coin obscur de son atelier et en a retiré le portrait d'une
jeune femme :
— C'est ma mère peinte par mon père, me dit-elle d’une voix émue.
II y a beaucoup de choses en vous qui me la rappellent. 11 me semble
s4
RO SA B O N H K U R
que je vois sur cette toile l'ovale de votre ligure et l'expression de vos
yeux. Mettez-vous à côté, que je compare.
Elle me regarda longuement. Ouvrant alors un carton, elle en tira
un dessin :
— Voici encore ma mère dans un costume landais; c’est presque
votre profil. Montrez-moi la photographie que j’ai prise de vous l’autre
jour ?
Il y eut un moment de silence. Au lieu de replacer la toile au fond
de l'atelier, lace au mur, Rosa Bonheur la disposa sur un chevalet en
disant :
— Je tiens beaucoup à ce portrait; que de fois ma mère m’a pro-
tégée au cours de ma vie. — Sa voix prenait un ton de tristesse très
grande. — Je ne pourrai vous poser aujourd'hui, poursuivit-elle, laites
ce que vous voudrez. Je viendrai vous voir vers trois heures.
Une fois de plus, en dépit des promesses, il fallait me résigner à me
passer de modèle. Je me mis aux accessoires. Lorsque Rosa Bonheur
vint me retrouver, elle dit à peine quelques mots de mon travail,
alluma une cigarette, s’étendit sur la chaise longue et se mit à contempler
sa Foulaison.
— Ne finirez-vous pas votre toile pour l'Exposition de 1900? deman-
dai-je.
— Je le voudrais bien, mais il me faut un peintre en bâtiment pour
couvrir le ciel.
— Un peintre en bâtiment, y pensez-vous, mademoiselle ?
— Pourquoi pas, il montera plus facilement que moi sur les
planches, et, pendant que le ciel sera encore frais, je finirai les détails
dans la pâte. Un peintre en bâtiment peut très bien faire ce travail, vous
ne le croyez pas ?
— Mademoiselle, répliquai-je, voulez-vous que je sois votre peintre
en bâtiment? doute boiteuse que je sois, et malgré qu’il me faille une
canne pour marcher, je suis assez alerte pour grimper sur n’importe
quel échalaudage. Si jamais l'envie vous prend de m’engager, faites-moi
revenir d'Amérique.
— Ma chère Anna, c’est entendu, je vous ferai venir exprès. Si ma
Nathalie avait vécu, j'aurais terminé la Foulaison ; elle aussi voulait
taire ce que vous me proposez; elle était si dévouée à ma gloire! elle
avait tant d'ambition pour moi!
Continuant notre conversation sur la Foulaison, je demandai à Rosa
Bonheur si elle était d'avis que, dans un tableau, les détails dussent être
bien poussés.
ROSA BONHEUR
85
— Ah! oui, j aime à exécuter les détails; mais il faut toujours
au premier plan sacrifier le deuxième, qui doit rester relativement dans
le lointain, quoiqu il puisse être terminé sans pour cela nuire à l'en-
semble
— Oh! mademoiselle, dis-je en l'interrompant, permettez-moi de
fixer une expression que je vois sur votre figure.
— Ce qui n est pas cherché, lit-elle avec un sourire, est souvent
beaucoup mieux que ce qui lest. Il y a un vieux proverbe français qui
dit que le style c'est 1 homme; cela veut dire qu’on traduit sa nature
dans ce qu on écrit et dans ce qu on peint.
— Voyons ce que vous avez fait, dit-elle en se levant après un long
moment ; c est fini, n est-ce pas ? car il lait trop chaud pour poser
davantage.
Elle était devant ma toile.
— Mais c'est bien, Anna, voici ce que j'appelle dessiner, et si Dieu
veut entendre ma prière, c'est moi, Rosa Bonheur, qui vous prédis que
vous deviendrez une très grande artiste.
— Que vous êtes bonne de me dire cela. Comme vous me rendez
heureuse, répondis-je émue.
Elle s'approcha de moi :
— Si vous saviez comme vous me rajeunissez, Anna. Comme je
suis heureuse de voir que vous m’aimez, non seulement pour mon art,
mais aussi pour moi-même.
— Chère mademoiselle, je ne puis vous exprimer l'admiration que
j'ai pour vous et pour tout ce qui est sorti de vos mains. C’est un culte
auquel je resterai toujours fidèle
— Vous m'attendrissez Qui sait, peut-être en voyant la tristesse
que j’ai au cœur, ma chère Nathalie s'est-elle dit : « Il faut que j’envoie
à ma chère Rosa une amie sincère » le vous aime beaucoup, Anna,
et votre vieille amie deviendra une mère, une sœur pour vous. Et vous,
vous deviendrez une grande artiste comme moi, je vous le prédis
Descendons au jardin.
Au moment où nous sortions, une voix criarde s'éleva qui appelait :
Rosa ! Rosa !
— C’est Coco qui réclame son morceau de sucre quotidien. — Coco
était un superbe ara, rouge et bleu, qui s’était rappelé à l’attention de
Rosa Bonheur en l'apercevant. — Je n’ose pas trop m’approcher de
son grand bec, poursuivit-elle, car mes efforts pour l’apprivoiser n'ont
pas été très heureux jusqu’ici. Il me lient encore rancune d'une correc-
tion que je lui ai administrée un jour qu’il avait failli me saisir le doigt.
86
ROSA BONHEUR
Cependant, ce petit sauvage possède beaucoup de talents de société.
Il prononce à merveille les commandements militaires : « Portez armes!
un, deux, trois! » Il imite le bruit du tambour d'une façon remar-
quable. Lorsqu’il va pleuvoir, il ne cesse de jacasser et continue de
bavarder aussi longtemps que dure la pluie. C est un aussi bon prophète
que Mathieu Landsberg.
Tout proche de l’ara s'élevait une grande cage : Rosa Bonheur
l'entr’ouvrit et donna quelques caresses à une tourterelle blanche dont
elle n'avait pas à craindre les coups de bec.
— Elle me connaît bien, c'est une vieille amie, elle a près de trente
ans. Que de souvenirs elle vous conterait si elle avait la parole ! Elle
a été l'amie de mes chiens, de mon aigle et de tous mes chats.
Lundi, 1 8 juillet.
Il fait 32 degrés de chaleur !
— Je ne puis vous poser encore aujourd'hui, me dit Rosa Bonheur.
Eaites-moi une petite pochade de vous-même, cela me fera plaisir. Je
monte, car j'ai à retoucher un dessin pour M. Tedesco.
Ces perpétuelles remises au lendemain me contrarient plus que je
ne le saurais dire et je n'ai pas été maîtresse de dissimuler une petite
moue de mécontentement, après le déjeuner, en voyant Rosa Bonheur
se mettre à écrire. Elle s'en est aperçue, mais la manière dont elle s'est
excusée me laisse encore pleine d’attendrissement à l'heure où je
trace ces lignes.
— Si je ne peux vous servir de modèle, c'est parce que j'écris à votre
mère, me dit-elle en même temps qu elle achevait sa lettre. Asseyez-
vous auprès de moi.
Et l’excellente femme me lut ce qui suit :
Chère madame Klumpke,
By, le 18 juillet 1898.
J’éprouve le plaisir de venir vous dire combien je me suis attachée de
l’ânie et du cœur à votre tille, mademoiselle Anna, qui est un ange de bonté.
Malgré mon âge, car je suis plus vieille que vous-même, mon cœur est resté
affectueux, comme était du reste celui de la mère adorée que j’ai perdue à l'âge
de onze ans.
J’ai aussi perdu une amie qui était mon ange gardien et depuis je luttais
entre le désir de quitter la terre et celui d’y laisser encore quelques preuves
du talent que Dieu m’a accordé, et voici que les nobles âmes que j’aime tou-
jours, quoique n’habitant plus ce monde, m’envoient une amie et en même
temps votre affection, je l’espère, et j’en ai même la certitude. Je suis heureuse
1 1 .f
Bi
TIGRE ROYAL DANS LA JUNGLE
ROSA BONHEUR
87
et fière que cette affection me rapproche d’une famille que j’estime si haut et
d’une mère comme vous, qui l’avez formée pour l’honneur et le travail. Aussi
je vous respecte, et vous pouvez, chère Madame, avoir confiance en l’honneur
et en la sainteté de ma profonde affection pour votre fille.
Permettez-moi de vous embrasser comme si j’étais la soeur de vos enfants.
Votre vieille enfant,
Rosa Bonheur.
Mardi, 19 juillet.
Quelque touchée que je sois des sentiments exprimés dans la lettre
de Rosa Bonheur à ma mère, mes vœux sont loin d’être comblés,
puisque je ne puis avancer mon travail, faute de bonne volonté de la
part du modèle. Et voici qu'à l'inverse de mon désir même, et comme
en manière de gageure, mademoiselle m a engagée ce matin à terminer la
petite pochade d'après moi-même qu'elle m’avait demandée hier. Faire
mon propre portrait ! est-ce donc pour cela que je suis venue de Boston.
Voilà qui ne m’enchantait guère : je me mis à l'œuvre néanmoins.
Pendant que des yeux je cherchais mes traits dans la glace accrochée
devant mon chevalet, la vue du portrait de la mère de Rosa Bonheur
vint inopinément les distraire, et ma pensée s'attacha à la ressemblance
que la vieille artiste prétendait voir entre ce portrait et moi. Si je
tirais parti de cette similitude plus ou moins grande des lignes du
visage, pour refaire ce portrait à contre-jour? J’arrangeai aussitôt ma
coiffure à la manière de celle que Raimond Bonheur avait peinte, je
pris la même pose; l'éclairage seul était différent.
Vers onze heures, Rosa Bonheur entra dans l'atelier, non sans une
certaine surprise de me voir ainsi transformée. Elle n'en chercha pas
longtemps la cause.
— Ah! que c'est gentil à vous! Que votre intention est bonne,
s’écria-t-elle en prenant ma petite étude.
Elle se mit alors à me parler de la femme tendrement aimée dont
l'image était sous nos yeux.
— Ma mère était fort jolie. Au soleil, ses cheveux bruns semblaient
couleur de cuivre. Mon père n'a su mettre que de la tristesse sur son
visage Votre pochade me plaît beaucoup.
Ap rès le déjeuner, je terminai donc ma pochade, mais j'attendis
vainement que Rosa Bonheur vînt poser pour le grand portrait dont elle
avait tourné la face contre la muraille.
— Il faut oublier votre travail, avait-elle dit, et le revoir avec un
œil frais. Vous ne le reprendrez que lorsque je vous le permettrai.
88
R OSA BONHEUR
Après cela, comment demander des séances?
Vers deux heures, elle m'a priée de monter avec elle au second étage,
pour voir son travail de la matinée.
— Voici, dit-elle, un fusain que mes amis les Tedesco ont ramassé
dans une vente pour pas grand’chose, en dépit de ma signature. Ils me
l'ont apporté pour que je le retape. C'est ce que je fais, mais ni par
amusement ni par intérêt : par pur souci de ma réputation. Car je
déteste rafistoler ces vieilles croûtes. N'est-ce pas que c'est mauvais?
Soyez franche, j'y tiens.
— Je trouve, répondis-je avec hésitation, que vos bruyères sont un
peu rouges Mais oserai-je vous critiquer?
Sans me répondre directement, elle dit :
— Après ma nomination comme officier de la Légion d'honneur,
j'ai tenu à reprendre ma place au combat : ainsi que noblesse, talent
oblige. Or, depuis quelques années, il s'était déclaré parmi les artistes
un mouvement en faveur du pastel. Je n'ai pas voulu rester étrangère à
ce courant ; il me rappelait des maîtres admirés dans ma jeunesse, au
musée du Louvre, sans pourtant que j'aie jamais pris une seule leçon
de ce genre. Cependant l'idée que l'art est un, quoique divers, m'a
encouragée à me lancer à corps perdu dans cette spécialité. J'ai donc
fait quatre grands pastels, qui ont été exposés l'année dernière à la galerie
Georges Petit. A mon vif étonnement, j'ai aujourd’hui le droit de dire,
comme le héros de Corneille : « Mon premier coup d’essai, ce fut un
coup de maître. » Tenez, voici la photographie du Parc aux moutons,
celles des Bisons dans la neige , du Cerf dans la brume. Cela vous plaît-il ?
Je ne songeai pas à dissimuler mon admiration.
— Vous voyez que votre vieille amie ne manque pa> de poésie !
Croyant voir dans ces paroles quelque chose comme un reproche,
je répondis un peu confuse :
— Vous ai-je froissée par mon observation de tout à l’heure ? Je
n’aurais pas dû vous critiquer.
— 'Tout au contraire, reprit-elle, vous m'avez témoigné là un senti-
ment de sincère amitié. Je veux vous donner ces trois photographies,
après y avoir mis une dédicace. Lt maintenant, allez travailler.
A six heures, Posa Bonheur est entrée comme un ouragan dans
l'atelier :
— Je suis contrariée, c'est une journée de perdue, j'ai abîmé cette
méchante croûte; j'ai envie de me faire sauter la cervelle.
— Attendez que le portrait soit terminé, fis-je en riant.
— Je suis en nage, j’ai envie de me noyer.
CERF DANS LA BRUME.
Pastel, par Rosa Bonheur. (Exposé en 1897 à la Galerie Georges Petit.)
12
9o
ROSA BONHEUR
— Comme Ophélie ? Il me semble que la mort la plus digne d'une
grande artiste, d'une Rosa Bonheur, c'est d'expirer comme le Titien, le
pinceau à la main.
— C'est vrai, fit-elle en relevant fièrement la tête, mais venez voir
combien j'ai raison d'être contrariée N'est-ce pas que j'ai abîmé cette
croûte ?
Rosa Bonheur avait tout simplement transformé la « vieille croûte »
en un pastel délicieux.
— N 'êtes-vous pas d’avis, fis-je en riant, que les grands artistes font
toujours bien quand ils sont mécontents d’eux-mêmes ?
Elle me répondit avec un sourire :
— Je vois que vous avez l'œil juste, je reprends de l'énergie. Ah !
je désirerais faire encore tant de belles choses.
— Pourquoi ne les feriez-vous pas? répliquai-je.
Elle ne répondit rien.
Mercredi, 20 juillet.
Ce matin, malgré l'averse, Rosa Bonheur est sortie avec Panthère,
son domestique et ses deux chiens. Elle est rentrée à neuf heures, toute
trempée.
— Oh ! ce n'est rien, dit-elle, je me suis promenée sous la pluie.
L’effet de cette atmosphère grise était ravissant. Montez avec moi, nous
allons faire du feu pour me sécher.
Pendant que la flamme pétillait^ dans l'àtre, elle a pris à la main son
travail d'hier.
— Le pastel pour M. Tedesco est terminé, je n'y touche plus. Je
vais travailler à mes bœufs rouges.
Il y avait auprès d'elle une étude de cheval.
— Ceci vous plaît-il ? demanda-t-elle. Faites-moi donc une copie
de ce cheval, je veux voir comment vous vous en tirerez. Je vous don-
nerai le mien et je garderai le vôtre. Je vous mettrai aussi une dédicace.
Je veux que vous avez un souvenir de moi.
— C'est trop, beaucoup trop!
— Vous voulez donc me froisser? Quand vous serez à Boston, ma
chère Anna, vous penserez bien quelquefois à moi ; vous ne m'oublierez
pas tout à fait, n'est-ce pas ?
— Comment pourrai-je jamais vous oublier, mademoiselle ? Je tra-
vaillerai en pensant à vous et je m'efforcerai, par mes efforts, de mériter
l'intérêt que vous me témoignez.
ROSA BON HEU R
9*
Jeudi, 2 i juillet.
Enfin, j ai pu avoir une petite séance après la promenade en forêt.
M. I edesco est venu. 11 a été surpris de voir que je fais encore des
études, alors que la tête du grand portrait est presque achevée. Ah! s il
savait à quel point c'est malgré moi.
Il nous a fait signer nos notices pour 1 Exposition de Pittsburg. Je
me demande avec anxiété si je parviendrai à terminer mon portrait à
CHEVAL Al PATURAGE, PAR ROSA BONHEUR.
temps. Il ne reste que quelques semaines d'ici la date d'expédition; les
mains sont à peine ébauchées et il faut bien que la toile sèche.
Après le départ de M. Tedesco, Rosa Bonheur m'a dit :
— Je ne fais pas trop de frais pour les messieurs, ni vous non plus,
mais vous plaisez sans chercher à plaire.
Parlant ensuite de la tète d'étude peinte :
— Vous me la donnerez, n'est-ce pas ? je l'aime mieux que le dessin,
c’est plus personnel. Il y manque peut-être un peu de pâte, mais cela
9 2
RO SA BONHEUR
vient joliment bien. Vous l'enlèverez avec une bonne exécution dans le
grand tableau. Demain, cependant, je veux travaillera mes bœufs rouges.
Car Rosa Bonheur est en pleine période d'inspiration depuis quelques
jours, et il me semble que, si elle me facilite peu l'achèvement de mon
travail, c'est apparemment qu’elle n’entend pas perdre des heures pré-
cieuses. Aussi bien suis-je résolue à interrompre mon séjour à Bv, sous
prétexte de montrer son portrait à M. Tony, après-demain samedi, jour
de réception. Rosa Bonheur a consenti et m'a promis de poser encore
une fois avant mon départ.
Vendredi, 22 juillet.
Rendant notre promenade en forêt, Rosa Bonheur m'a dit :
— Est-il réellement nécessaire que vous alliez demander conseil à
M. Tony? Vous avez donc besoin d'autres avis que les miens?
Je ne répondis rien ; elle ajouta :
— Je croyais que votre admiration pour moi était sincère; mais je
m'aperçois que vous n'avez que de la pitié pour votre vieille amie.
— De la pitié 1 m'écriai-je, j'ai toujours eu une fervente admiration
pour vous, mademoiselle, et pour votre talent ; ce serait plutôt de
l'envie que je devrais ressentir en face de votre gloire. Depuis que je suis
ici, à peindre votre portrait, vous êtes si bonne, si affectueuse pour
moi, que vous me faites oublier le peintre de génie, pour ne me laisser
aimer que la femme. C'est votre faute si parfois j'oublie la distance qui
me sépare de la grande artiste à laquelle je devrais davantage d'égards...
— Laissez donc là votre « grande artiste », fit-elle avec quelque
impatience, et aimez-moi pour moi-même.
— C est ce que je fais, mais vous ne voulez pas le croire.
— J’ai été tellement adulée à cause de mon talent qu'il m'est diffi-
cile de penser que je suis aimée un peu pour moi-même , mais peut-
être que vous , vous êtes sincère !
— Je le suis, croyez-moi. Le souvenir des jours heureux que j'ai eu
le privilège de passer auprès de vous restera ineffaçable, quelque vaste
que soit l'Atlantique qui nous séparera l'une de l'autre.
Après un moment, Rosa Bonheur arrêta la voiture.
— Chère Anna, me dit-elle, je voudrais vous faire aimer le paysage,
on éprouve tant de sensations émouvantes en l'étudiant Dans nos
promenades en forêt, je m'aperçois avec plaisir que vous savez appré-
cier les tons délicats de l’atmosphère mystérieuse du matin. Si peu
d artistes ont réussi à rendre cet effet ! Pourquoi ne vous créez-vous pas
un genre nouveau ?
R O S A BONHEUR
93
Voyant que je ne répondais pas, elle a promis de poser l'après-
midi.
Le déjeuner pris, après m'avoir offert une cigarette et recommandé
de la fumer sans trop faire de grimaces, Rosa Bonheur m'a dit :
— l âchez de me copier et préparez ensuite votre palette.
Je me suis empressée d'aller chercher la grande toile et de
l'installer devant mon
illustre modèle. Encore que
j'aie grand désir de finir la
main et le bras droit, et que
sa blouse facilitât peu ma
besogne, j'ai hésité â la prier
de changer de costume, et
travaillé en silence, tandis
que Rosa Bonheur se
moquait de mon admira-
tion pour M. Tony Robert-
Fleury.
— Cela ne va pas ? me
demande-t-elle ironique-
ment tout â coup.
— Si, mademoiselle,
seulement, je vous serais
reconnaissante de mettre
votre - jaquette ? Cela me
donnerait l’effet que je dé-
sire reproduire.
— Ah! Miss Anna, que
vous êtes extraordinaire !
Pour faire ma bouche, mes
yeux, mes cheveux, il faut
que je mette ma jaquette. Les boutons de ma jaquette vous donnent
donc de l'inspiration ?
Cette réflexion un peu cruelle et que je ne méritais pas me fut
pénible. Quelques larmes que je ne pus retenir tombèrent sur ma palette.
— Ah! vous pleurez, Miss Anna Alors, venez pleurer sur mon
épaule, si cela vous soulage, lit-elle en riant.
— Riez de moi si vous voulez, répliquai-je. J'ai sans doute fort peu
d imagination, mais il me faut toujours avoir l’ensemble de mon tableau
sous les yeux, si je veux travailler avec fruit.
94
ROSA BONHEUR
— Voilà ce que c'est de n'avoir pas fait assez d'études, l'imagina-
tion ne se développe pas. Passez-moi mon costume bleu et « piochez »
bien.
A p rès dîner, je me suis mise à emballer ma toile; ce que voyant,
Rosa Bonheur m'a ordonnée de la laisser ici et de n’emporter que les
études. Elle parlait d'un ton un peu vexé :
— Est-ce que vous dédaignez mes conseils ? Avez-vous plus confiance
en M. Tony qu'en Rosa Bonheur?
— Vous êtes donc jalouse de M. Tony? ai-je répondu un peu
piquée.
— Anna, vous êtes méchante. Vous ne comprenez donc pas combien
je vous estime.
— Pardonnez-moi, je vous en prie.
— C'est bien, n’en parlons plus; mais lorsque vous serez à Paris,
je vous engage à relire la lettre que j'ai écrite à votre mère il y a une
semaine. Bonsoir!
J’eus de la peine à retenir mes larmes. Qu’ai-je donc fait pour la
froisser ainsi?
Samedi, 23 juillet.
Ce matin, au moment où j'allais partir, Rosa Bonheur m’a engagée
à revenir ce soir.
— Ne voudriez-vous donc pas prendre un peu de repos ? Laissez-
moi ne revenir que dans quatre ou cinq jours.
— Non, non, dit-elle, je veux que vous continuiez le portrait; je
vous poserai demain A ce soir, n’est-ce pas?
Une fois de plus mes dispositions étaient à vau-l’eau. Je revins pour
dîner, selon son désir. Elle m'attendait sur le perron.
— 11 me semble, dit-elle en m'embrassant, que vous êtes partie
depuis dix jours. Vous m'avez bien manqué; aussi, pour me distraire,
j’ai choisi quelques études pour commencer un nouveau tableau.
Elle ajouta d'un ton malicieux :
— Eh bien, Miss Anna, qu'a dit le beau Tony?
Ce n'est pas sans une certaine anxiété que je dus lui dire la surprise
éprouvée par M. Robert-Fleury de ne me voir lui présenter que des
études, alors qu'il croyait le portrait achevé. Sur les deux études elles-
mêmes, son impression était que le dessin valait mieux que la peinture.
— Je ne suis pas de son avis, interrompit Rosa Bonheur d'un ton
hautain. Quels reproches vous a-t-il faits pour l'étude peinte?
— Il trouve que les ombres sous les cheveux, près de l'œil, du nez
RO SA BONHEUR
o 5
et du menton, ne sont pas assez froides de coloration ; l’ensemble lui
paraît d'un joli ton, cependant.
— Cela ne valait pas la peine de le déranger, puisque je vous
TIGRE DANS LES GRANDS MONTS.
Aquarelle, par Rosa Bonheur.
avais déjà fait toutes ces remarques. C'est tout ce qu'il vous a dit?
— Non, ce n'est pas tout. Je vous raconterai le reste pendant que
vous fumerez votre cigarette.
C'était justement le point le plus difficile, et, après le premier choc
96
ROSA BONHEUR
que je venais de subir, je me demandais quel accueil allait bien être fait,
par ce caractère volontaire et un peu vif, à la suite des opinions de
M. Tony Robert-Fleury, car s'il avait examiné avec intérêt les photo-
graphies que j'avais faites récemment de Rosa Bonheur, celle où l'illustre
artiste en blouse est debout, tenant sa palette à la main et la couronne
de lauriers sur la tête, l'avait tout à fait enchanté.
— Voilà ce qu'il faudrait faire! s’était-il écrié. Si vous en avez le
courage, recommencez votre travail. Abandonnez la pose assise, prenez
celle-ci, elle a infiniment plus de caractère. Du reste, vos études de tête
pourront servir ; elles sont dans le même éclairage, et les séances que
Rosa Bonheur vous aurait encore données sur le premier portrait, vous
les mettrez sur celui-ci ; seulement, louez un atelier, soit à Moret, soit à
Paris, vous serez bien plus libre et plus indépendante qu'en restant à By.
Je n'avais pas dissimulé combien j'hésitais à soumettre un tel chan-
gement de plans à Rosa Bonheur; il prit alors la photographie et écrivit
au dos :
Admirable ! ! ... C’est comme cela que le portrait doit être fait.
Tony Robert-Fleur y.
Tout en montant à l’atelier, je priai timidement Rosa Bonheur de
jeter les yeux sur ces courtes lignes ;
— Qu'est-ce que tout cela veut dire ? s'écria-t-elle en s'arrêtant.
C'est en blouse maintenant qu'il me veut ? Ne m’avez-vous pas dit qu'il
trouvait très bien la première étude dssise en costume féminin ?
— C'est vrai, mais cette épreuve l'a littéralement ravi; voici pour-
quoi il m'a fortement engagée à changer la pose et à prendre celle de la
photographie.
— Oh! non, par exemple, reprit Rosa Bonheur avec un peu d'irri-
tation; il faut finir le portrait que vous avez commencé et qui marche
déjà très bien.
— Cependant, mademoiselle, il ne s'agit pas de faire deux portraits,
mais un seul.
— Ft l'Exposition de Pittsburg?
— Cela ne fait rien, l'important est que je fasse un bon portrait de
vous. Croyez-moi, chère grande artiste, je n'abuserai pas de votre bonté,
j'ébaucherai la toile dans un atelier que je louerai à Paris ou à Moret.
Quand j'aurai suffisamment avancé mon travail, je reviendrai à By ; les
séances que vous m’auriez données sur le portrait assis me suffiront
amplement pour cette nouvelle toile, au succès de laquelle je tiens, en
*1
I J
ETUDE DE BELIERS, PAR ROSA BONHEUR.
98
ROSA BONHEUR
raison même de l'amitié que vous voulez bien me porter. Toutes mes
études peuvent servir, puisqu'elles sont dans le même éclairage. M. Tony
a dit que je devais faire tout au monde pour réussir un beau portrait, et
c'est pourquoi il a écrit ce mot. 11 trouve la pose superbe. « C'est impos-
sible d'en trouver une plus parfaite comme tenue et comme éclairage »,
m'a-t-il dit. Me le permettrez-vous, chère mademoiselle?
Rosa Bonheur m'avait laissée parler sans rien répondre.
— Et qu'est-ce que M. Tony a pensé de la couronne de laurier
qui est sur ma tète ?
— J'ai dû lui raconter la petite scène de l'autre jour, cela l'a fait
sourire.
— Lui avez-vous dit où je l'avais placée et le vœu que j'avais
exprimé ?
— Non, mademoiselle.
La voix de Rosa Bonheur se lit grave :
— N'oubliez jamais que j'attache à cette simple couronne une
importance plus grande que vous ne pouvez le croire.
Dimanche, 24 juillet.
— J'attends aujourd’hui ma nièce, son mari et leur fils Jean, m'a
dit ce matin Rosa Bonheur en entrant à l'atelier. J’ai commandé hier
une voiture chez Lazare; voudrez-vous venir avec nous? Nous irons
à Barbizon, votre vieux Barbizon, dont vous m'avez parlé si souvent.
Vous me montrerez l'atelier de Rousseau, celui de Millet, l'auberge de
la Clef d'Or, où vous avez travaillé pendant plusieurs étés.
Pouvais-je ne pas accepter? Et pourtant je regrettais la séance pro-
mise.
M. et .\1 c Launay ne tai dei ent pas a ai rivet . Nous montâmes en
voiture aussitôt déjeuné.
Passant près des gorges d’Apremont, Rosa Bonheur a déclaré que
c'était la contrée la plus grandiose de la forêt.
— C'est ici, ajouta-t-elle, que Diaz, Rousseau et tant d'autres ont
travaillé si longtemps; mais que de sujets il reste encore à peindre.
A Barbizon, dans l'atelier vide de Théodore Rousseau, comme je
déplorais l'état d'abandon dans lequel se trouvait la pièce où cet illustre
artiste avait conçu tant de chefs-d'œuvre, Rosa Bonheur, en veine de
bonne humeur, s'approcha d'un énorme tas de haricots qui s'élevait
dans un coin, en prit quelques-uns, les joignit à un morceau de plâtras
qu elle détacha de la muraille lézardée, et me tendit ces objets en disant
ROSA BONHEUR
99
de la manière la plus cérémonieuse — elle l'accentuait d une révérence :
— Ma chère Anna, gardez ceci comme souvenir, car il ne reste pas
d'autre trace de l'artiste admirable dont ce grenier était jadis le sanc-
tuaire.
Au ton sérieux de cette plaisanterie, je répondis non moins grave-
ment en recueillant dans mon mouchoir l'offrande de Rosa Bonheur un
peu étonnée. Ce pauvre platras et ces haricots, je les ai encore.
Rentrées à la maison, les parents de Rosa Bonheur s'étant éloignés,
nous sommes allées nous asseoir sous le grand tilleul, pour assister au
coucher du soleil. Le spectacle était merveilleux. La bonne artiste
m'avait pris la main.
— Je suis si heureuse de vous avoir près de moi ! Vous avez vu
combien j'ai été espiègle aujourd'hui; j'ai certainement épaté ma nièce;
mais elle ne doit pas comprendre pourquoi la gaieté me revient.
Écrivez à M. Tony que je vous poserai pour le portrait debout
quand celui destiné à l'Exposition de Pittsburg sera terminé. Au lieu
d'un, cela fera deux. A ce moment, je le prierai de venir déjeuner avec
moi ; mais prévenez-le bien que, pour faire le second portrait, vous
n'aurez besoin d'aller ni à Paris, ni à Moret, que vous resterez chez
moi — Elle pressa ma main de nouveau, et son visage s’illumina
d'un bon sourire. — Ainsi, je vous aurai un peu plus longtemps,
acheva-t-elle d'une voix qui s'était faite très douce.
Vendredi, 29 juillet.
La semaine s'est écoulée sans rien de bien notable. Rosa Bonheur a
beaucoup travaillé à ses bœufs, et — je le constate à regret — ne m'a
accordé que quelques courtes séances.
Nous avons des journées étouffantes. Malgré cela, mon portrait,
petit à petit, avance. Hier, un orage a éclaté, cela n’a pas empêché Rosa
Bonheur, la pluie passée, de m’emmener avec elle en forêt.
— Que j’aime ce temps gris et frais, disait-elle au retour, il va me
permettre de travaillera mes bœufs sans trop de fatigue Venez voir
ce que j'ai fait hier; vous jugerez de mon travail Comment aimez-
vous le ciel ? Apportez-moi la palette que je vous ai donnée et dont
vous ne vous servez pas : il me la faut pour faire quelques retouches
dans mon ciel.
Je m’empressai d aller chercher la palette. Elle y plaça ses couleurs
et peignit durant quelques instants; après quoi je la vis prendre un cou-
teau et s'apprêter à la gratter.
IOO
ROSA BONHEUR
— Oh! dis-je, laissez cette palette comme elle est; je voudrais la
conserver telle qu'elle vous a servi : les deux faces me seront une source
d'inspiration lorsque je serai retournée à Boston.
— Vous m'aimez donc bien avec sincérité?
— Oui, croyez-le.
Elle me regarda, comme pour scruter au plus profond de ma pensée.
— Je ne puis croire que vous m'aimez sincèrement. Depuis quelques
jours, j'ai beaucoup réfléchi. En me regardant dans la glace, je me suis
dit : « Tu n'es qu'une vieille folle ! »
— Mademoiselle, fis-je en me récriant, le souvenir des jours que j'ai
passés sous votre toit sera pour moi impérissable, et c'est avec une
émotion bien sincère que je les revivrai quand je serai loin de vous.
Depuis cette conversation, j'ai fait des études de plein air; Rosa
Bonheur a travaillé dans son petit atelier, mais nous nous sommes
parlé à peine. Je remarque seulement que parfois elle me regarde avec
une fixité extrême.
HUTTE DE CHARBONNIERS DANS LA FORÊT, PAR ROSA BONHEUR.
Dessin de Rosa Bonheur.
CHAPITRE VII
ROSA BONHEUR ME FAIT PROMETTRE DE VIVRE DESORMAIS
AUPRÈS D’ELLE.
3o juillet.
Assez tard cet après-midi, Rosa Bon-
heur est entrée dans l'atelier où je travail-
lais aux accessoires de la grande toile;
elle a examiné son portrait d’un œil dis-
trait et m’a fait quelques éloges. Puis, se
tournant vers moi, elle a posé ses mains
sur mes épaules, et, tandis que je la regar-
dais avec un peu d’étonnement, elle m'a
dit, d’une voix dans le ton de laquelle la
supplication se mêlait à la tendresse :
— Anna, voulez-vous rester avec moi
et partager mon existence? Je me suis
attachée à vous I.a vie me semblera
bien triste quand vous ne serez plus ici
Je me retrouverai si seule
Vous me rajeunissez le cœur, conti-
nua-t-elle, vous me rendez l'énergie au travail. Je me sentais découragée
de la vie depuis la mort de ma chère Nathalie, car j’ai été bien seule
pendant neuf années, et maintenant vous commencez à remplacer pour
moi celle que je ne pourrai jamais oublier. Ne voudriez-vous pas rester
avec votre vieille amie, qui vous adoptera comme si vous étiez son
enfant, et qui vous aidera à faire de belles choses en peinture?
CPR F EN FORET.
Dessin de Rosa Bonheur.
102
ROSA BONHEUR
Mon cœur battait à tout rompre, et l’émotion m'étreignait la gorge
au point que je ne trouvais rien à répondre.
— Vous hésitez, Anna, vous ne me dites rien ? Ah ! peut-être avez-
vous laissé quelque amoureux de l'autre côté de l'Atlantique ? S'il en est
ainsi
— Non ! non ! ce n'est pas cela qui m'arrête !....
— Alors, qu'est-ce donc qui vous arrête ? Vous pourrez travailler
bien mieux ici qu’à Boston, je guiderai votre pinceau, vous partagerez
mes inspirations. Et vous me rendrez la vie heureuse
Les larmes coulaient de mes yeux ; je répondis enfin :
C'est trop de bonheur pour moi ! Tout ceci est si inattendu, si
imprévu ! Donnez-moi le temps de réfléchir! le vous aime profondé-
ment, je voudrais faire tout pour que vous soyez heureuse ; mais que
penseront votre famille, vos amis? Ils diront : « Voyez cette jeune Amé-
ricaine, comme elle s’est habilement introduite auprès de M1,e Rosa
Bonheur ! »
— Asseyez-vous ici et écoutez-moi. Vous me demandez ce que pen-
sera ma famille ? Ah ! mon enfant, vous oubliez que j'ai soixante-seize
ans, que je ne suis plus jeune comme vous, qui avez encore une mère
et des sœurs pour vous aimer Depuis la mort de Mmc Micas et de sa
fille, je ne me connais plus de parents : ces deux femmes constituaient
ma véritable famille. Il me reste sans doute mon frère Isidore, quelques
neveux et nièces
— Ne seraient-ils pas heureux de vivre auprès de vous?
— Oh ! Anna, pour vivre l’un airprès de l’autre, il faut ressentir une
sympathie mutuelle, et avoir les mêmes idées. Ma famille ne m’a jamais
consultée dans ses affections; je suis libre de faire ce que je veux. Croyez-
vous que si mon frère Isidore voulait prendre chez lui un ami, il vien-
drait me demander si cela me fait plaisir ? Vous êtes vraiment trop
naïve, je n’ai de compte à rendre qu’à moi-même. Quant à mes amis,
ils ne verront certainement que du bien à votre présence à Bv, puisqu'ils
sauront que vous me rendez la vie moins amère.
— Chère mademoiselle, vous n’avez donc personne autre que moi?
— Plus d'une fois, il est vrai, certaines de mes amies m'ont fait
comprendre qu elles seraient charmées de remplacer ma chère Nathalie...
Mai s sans la sympathie profonde qui doit exister de part et d'autre
J'ai préféré vivre seule, toute seule Vous hésitez encore, Anna, vous
ne dites rien ?
J'aurais voulu me jeter dans ses bras, mais je n’osai.
— Je vous en prie, laissez-moi réfléchir, répondis-je suffoquée.
ROSA BONHEUR
io3
— Allez, mon Anna, réfléchissez !
Enfermée dans ma chambre, je me sentis le cœur en proie à un
sentiment indéfinissable. Je venais d'entendre cette glorieuse femme
gémir sur la tristesse de sa vie, sur sa solitude découragée, alors que
tant d’artistes envient sa célébrité et son bonheur, et voilà qu'elle me
demande de demeurer avec elle, de partager sa vie Ne regrettera-
t-elle pas avant longtemps une résolution d’aussi grave conséquence ?
Et ma mère, que va-t-elle penser? Quelle sera, d’autre part, ma position
vis-à-vis des amis et de la famille de Rosa Bonheur? Troublée profon-
dément, je ne savais à quel parti m'arrêter.
Le dîner fut silencieux et nous mangeâmes peu.
Remontées à l’atelier, Rosa Bonheur me lit asseoir à son coté :
— La dernière fois que je vous ai vue avant que vous retourniez
à Boston, j’ai été sur le point de vous ouvrir mon cœur, mais je n’ai
pas osé interrompre le cours de vos travaux. La lettre par laquelle vous
avez demandé à faire mon portrait m'a rendue plus heureuse que vous
ne sauriez le supposer; votre silence m’avait peinée. Heureusement,
vous m’avez écrit à nouveau Quand vous avez été enfin sous mon
toit et que j’ai été sure de votre affection sincère, j'ai prolongé les séances
autant qu’il m’a été possible l’ai en quelque sorte allongé la cour-
roie; je me suis épuisée en subterfuges pour éviter que vous ne finissiez
trop vite.
Ma chère Anna, poursuivit-elle en me pressant la main, si je vous
aime à ce point, c'est parce qu'il y a des moments où vous me rappelez
ma mère. Vous avez l’ovale de sa tête, ses yeux, son profil et jusqu’à ses
mains le me suis souvent demandé si ce n’est pas l'âme de ma mère
qui vous a amenée auprès de moi pour être la consolation de mes der-
niers jours, pour m'aider à faire encore de belles choses avant d aller la
rejoindre Un jour, je vous raconterai sa vie Pauvre mère!
une femme si sainte, que j’adorais, et qui est morte dans la misère, lit
ne savoir ni où la pleurer, ni où la prier! Oui, mon enfant, c’est le
souvenir de ma mère qui se réveille en moi en te regardant Ne vou-
drais-tu pas rester avec ta vieille amie et partager sa vie solitaire, mais
combien heureuse depuis que tu es ici ?
Tremblante d'émotion, je m'étais agenouillée devant Rosa Bonheur.
Elle prit ma tète entre ses mains et, me regardant dans les yeux :
— Oh ! mon enfant, si vous me quittez, je n’aurai pas longtemps à
vivre! J’avais enseveli toute tendresse depuis la mort cruelle de ma
pauvre Nathalie ; mais mon vieux cœur s'est réveillé à cette affection
que je lis dans ton regard. Je sais que tu m'aimes beaucoup et que tu
104
ROSA BONHEUR
resteras avec moi, n'est-ce pas, Anna? Dis-moi que tu m'aimes et
que tu resteras
— Oui, je vous aime et je resterai.
— C'est donc vrai ! s’écria-t-elle en me serrant dans ses bras.
Pendant un long instant, nous mêlâmes nos larmes.
— Laissez-moi me reposer, fit-elle enfin, je suis fatiguée, mais com-
bien heureuse! Bonsoir, mon Anna!
Voici qu'il est près de minuit, .le tremble encore d émotion en écri-
vant ces pages. Puis-je dire tous les sentiments que je sens dans mon
cœur. En vérité, je ne peux croire à cette félicité inattendue de devenir
l'amie, la fille d’adoption de Posa Bonheur.
Dimanche, 3i juillet.
Rosa Bonheur était fatiguée ce matin.
— Je n ai pas beaucoup dormi, me confia-t-elle pendant notre pro-
menade en voiture. Ne croyez pas que ma proposition d'hier soit l’effet
d'une décision prise à la hâte. Je vous ai souvent observée et questionnée
sans que vous vous en doutiez. Plus je vous connaissais, plus je vous
aimais Avec quelle satisfaction je m’apercevais que vous admiriez la
nature de la même manière que moi, que vous partagiez mes idées
artistiques, que vous étiez en communion avec mes convictions reli-
gieuses le cherchais à savoir si vous étiez libre de vos actions, si
vous aviez de la sympathie pour mon pays; enfin, si vous aimiez la
vieille Rosa Bonheur non seulement pour sa peinture, mais aussi
pour elle-même Que notre vie^sera heureuse désormais ! mais vous
pleurez
— 11 me semble que je vis dans un rêve
— Non, mon Anna, c’est une belle réalité le vais prévenir mes
amis
— Ne voulez-vous pas me permettre, auparavant, d écrire à ma
mère, et d’attendre sa réponse?
■ — Si vous le voulez.
Je me suis retirée dans ma chambre, pour songera la façon dont il
va me falloir annoncer cette nouvelle à ma mère. 11 vaut mieux, je crois,
que j'aille la lui faire connaître de vive voix.
Dans l'après-midi, M. Tedesco est venu à la maison avec sa fille.
La figure de Rosa Bonheur était rayonnante, cependant elle n'a dit
mot, suivant sa promesse. Mme Gauthier est venue aussi; nous avons
parlé peinture et de quantité d'autres choses, mais de nous, rien.
M. Tedesco a été enchanté du tableau des Bœufs rouges. Après
■ 4
io6
ROSA BONHEUR
son départ, j'ai montré à Rosa Bonheur la lettre que j'ai reçue de
M. Tony Robert-Fleury, en réponse à celle par laquelle je lui avais
annoncé qu'il m'était permis de faire deux portraits. Il m'en félicitait
dans les termes les plus cordiaux et remerciait mademoiselle de son
invitation.
— J'ai bien été un peu jalouse de votre maître, dit Rosa Bonheur
en me rendant la lettre, car il me semblait que vous préfériez ses avis
aux miens. La modestie avec laquelle il vous offre ses conseils à l'avenir
me touche infiniment. Son père a laissé à la postérité de bien émouvants
tableaux d'histoire. C’était un homme éminent. Il a présidé, pendant
plusieurs années, la distribution des prix de la modeste école de dessin
pour jeunes filles que j'ai dirigée. Je serais enchantée de dire au fils
que je n'ai pas oublié la bonté de son père pour la jeune artiste que
j'étais alors.
Mardi, 2 août.
Hier matin, auprès du Long-Rocher, le cabriolet suivait lentement
une allée sablonneuse, longeant ces grandes masses si bizarrement cou-
vertes de mousses et entourées de bruyères; Rosa Bonheur relâcha les
guides.
— Regardez, Anna, ces vieux génévriers ! ces bouleaux qui font
une touche brillante dans cette belle nature : souvent, parmi les vieux
arbres, il en est qui semblent morts; mais voici que, réchaulfée par un
soleil bienfaisant, la sève monte soudain ; alors, du milieu des branches
mortes, il en surgit une nouvelle qm se charge de feuilles. N’avez-vous
pas vu cela bien des fois sur les marronniers des Tuileries et des Champs-
Elysées ? Le vert tendre de ce rameau est d’autant plus apparent qu'il
est entouré des tons violacés de l’arbre mort. Ainsi, ma chère Anna,
mon vieux cœur s'est réveillé auprès de votre jeunesse.
Je rêve pour vous de grands succès. Je veux que vous arriviez à
faire le paysage comme je le vois, dans la brume, avec cette atmosphère
mystérieuse. 11 ne faut pas pour cela, bien entendu, que les portraits
soient négligés, mais créez-vous un genre
Vous avez un œil lin, ne vous laissez pas trop influencer par les
autres artistes; agissez d’après votre sentiment, copiez naïvement ; faites
des études, des pochades de deux heures, pas plus, et avec cela vous
composerez vos tableaux. De la figure en plein air, des notes rapides de
paysages Je vous aiderai : je vous ferai partager mon expérience. Je
veux que vous vous imposiez et qu’un jour vous soyez digne d'être à
côté de moi.
ROSA BONHEUR
i°7
— Oh! ma chère amie, vous avez trop de confiance en mes forces,
vous attendez trop de moi
— J’ai des ambitions maternelles pour vous, mon enfant; il me
semble que vous pourrez devenir la continuatrice de ma vie, de mon
intelligence, de mon art Mais descendons, je vais attacher Grisette,
et nous allons nous asseoir.
Dans le silence de cette belle forêt, Rosa Bonheur continua :
— Que de fois, ma chère Nathalie et moi, nous sommes venues
ici Ensemble, nous revivions les incidents de notre vie qu'elle avait
l'ambition d’écrire, car si son œil n’avait pas la sensibilité affinée qui
permet aux grands peintres de voir la coloration délicate et charmante de
la nature, en revanche, elle possédait à haut degré un vrai talent d'écri-
vain. Si Nathalie n'avait pas été si souvent malade, elle aurait certaine-
ment écrit l'histoire de ma vie C’est à vous, Anna, que je veux confier
cette tâche. Pendant nos moments de loisir, je vous raconterai une foule
de détails au courant de la pensée, à bâtons rompus Vous prendrez
des notes. Plus tard, nous les arrangerons et nous les relirons ensemble.
— Quelle mission vous me confiez ! Je ne suis pas une femme de lettres.
— Ne m'avez-vous pas dit que chaque soir vous écriviez vos impres-
sions de la journée et les conseils que je vous donne?
— C'est vrai, mais ce ne sont que des pochades M. Gambart
n'écrit-il pas un volume sur vous?
— 11 rédige ses mémoires, et c'est à cause des toiles de moi qu'il a
vendues et des gravures qu'il a éditées d’après mes tableaux que je
trouve forcément place dans son ouvrage.
— Néanmoins, vos biographies sont déjà nombreuses. Celles de
M irecourt, de Bois-Gallais, de votre neveu ? M. Deslandes, de Lisbonne,
recueille aussi des notes, je crois, 'l’out récemment, ne lui avez-vous
pas envoyé des détails sur votre histoire?
— M. Deslandes est un savant des plus distingués, un littérateur,
un critique dont j’estime infiniment le jugement, reprit Rosa Bonheur,
mais, ma chère Anna, c’est un homme. Je ne pourrai jamais raconter à
qui que ce soit de son sexe l’enchaînement des détails de ma vie. Non
seulement vous serez ma voix, mais encore celle de ma chère Nathalie.
Vous pourrez écrire sur elle ce qu elle ne pouvait dire d’elle-même, n ous
nous compléterez toutes deux Et puis, dans aucune de mes biogra-
phies, on ne parle du culte que j’ai voué à la mémoire de ma pauvre
mère, et c’est à mes yeux la plus grande des imperfections.
Maintenant que vous connaissez toutes mes raisons, nous allons
prévenir Mme Klumpke.
io8
R OSA BON II EU R
Cet après-midi,
Posa Bonheur a écrit à ma mère :
Chère madame Klumpke,
By, 2 août 1898.
Je vous adresse cette lettre, d’abord pour vous exprimer ma gratitude pour
l’affectueuse lettre qui a fait réponse à la mienne, et je joins cette lettre à celle
de votre chère Anna, ma chère confrère comme artiste peintre, pour vous faire
part de mes sentiments de profonde amitié pour mademoiselle votre fille, dont,
bientôt pendant deux mois, j’ai pu apprécier la nature loyale, franche et hono-
rable. Partageant les mêmes idées et malgré la différence de nos âges, je lui ai
proposé de vivre toutes les deux de la même vie heureuse de travail et de calme,
continuant cette même existence que nous vivons depuis qu’elle est venue ici
faire mon portrait. Dans sa lettre, M,le Anna vous fait part de nos projets.
Quant à moi, chère madame Klumpke, je vivais bien seule et bien décou-
ragée de cette vie, depuis que j’ai eu le malheur de perdre la meilleure et la plus
vénérée des amies, Ml,n Nathalie Micas, que rien ne peut me faire oublier; mais
je sens que la bonne affection que je crois partagée par mademoiselle votre fille
me fera retrouver, jusqu’à la fin de ma vie, le bonheur du travail et le désir de
laisser encore quelques jours de succès artistiques avec l’estime des nobles
cœurs.
Croyez, je vous prie, chère madame, à ma sympathie et veuillez me consi-
dérer un peu comme une de vos filles.
R. Bonheur.
Mercredi, 3 août.
Ma mère a dù recevoir ce matin la lettre de Posa Bonheur en même
temps que la mienne. Qu’a-t-elle pu en penser?
Après dîner, j'ai aidé ma vieille amie à faire quelques agrandisse-
ments de vues de la forêt.
A
Etes-vous heureuse, Anna, de rester auprès de moi ? m’a-t-elle
dit. Ne regrettez-vous rien ? Bien sûr, n’avez-vous personne là-bas, en
Amérique, qui vous aime?
— Si, répondis-je en riant. J’ai même été demandée en mariage
avant mon départ de Boston, et mon prétendant a promis d’attendre la
réponse jusqu’à mon retour Rassurez-vous, mademoiselle, j’ai beau-
coup d'amis, mais je ne me marierai jamais.
— S’il vous reste quelques hésitations, n'est-ce pas, c’est à cause de
ce que ma famille ou mes amis pourront penser?
— C'est vrai, répondis-je, car ils croiront toujours que c’est par
intérêt et non par affection que je reste auprès de vous
— Mais, Anna, vous avez assez de talent pour ne pas être une charge
pour moi; vous ferez comme Nathalie, vous partagerez certains frais de
R O S A HO N II F U R
ioo
maison Nous conserverez ainsi votre indépendance, tout en vivant
sous mon toit Si vous trouvez moins facilement à faire des portraits
CHÊNES DANS I.A FORÊT DE KO N T A I N E B L E A I’ .
Aquarelle de Rosa Bonheur.
à Paris, ch bien, vous peindrez les femmes et les enfants du village, en
plein air; il y a tant de sujets émouvants 1 Vous m’aiderez à terminer
ma Foulaison , qui sera peut-être mon chant du cygne.
Quel bonheur de vivre désormais toujours ensemble, n'est-ce pas,
I 10
RO SA BONHEUR
mon Anna? C’est une alliance qui n'entraînera de responsabilités que
pour nous-mêmes. Nous travaillerons bien; nous gagnerons notre vie
chacune de notre côté. Nous nous donnerons les jouissances que nous
pourrons nous procurer par notre travail. Depuis que je sais que vous
restez avec moi, je prends intérêt à tout, je veux m’occuper de tout.
J'entends qu’on vous respecte et qu’on vous obéisse comme à moi-même.
Quand nos deux toiles pour l'Exposition de Pittsburg seront terminées,
nous ferons des changements dans la maison, nous nous installerons
pour l'hiver. Avec quelle ardeur nous allons « piocher » ! Dieu m'ai-
dera à guider vos inspirations. A votre âge, je « piochais » ferme. Je veux
qu’un jour vous soyez digne d’être à côté de moi.
— Mais vous, vous êtes arrivée au sommet de la gloire.
— Au sommet de la gloire, — elle hocha la tête, — on n’y arrive
jamais. Quoi qu’on fasse, il reste toujours à 1 artiste quelque chose à
perfectionner. N ous verrez comme vous deviendrez forte. C'est main-
tenant mon unique, mon plus ardent désir, je veux faire de vous une
seconde Posa Bonheur.
— Chère grande artiste ! m’écriai-je, vous n’y pensez pas, je ne peins
pas des animaux, mais des hommes.
— Est-ce que les hommes ne sont pas des animaux, lit-elle en sou-
riant. Mais considérons la question de plus haut, que l'on peigne des
hommes, des animaux ou des paysages, ce sont les mêmes principes qui
s’appliquent dans tous les cas. En disant que je veux faire de vous une
seconde Posa Bonheur, je ne prétends pas dire que vous ferez, un second
Marché aux chevaux. Je sais bien que vous resterez toujours Anna
Klumpke, avec votre propre personnalité; mais, en suivant ma méthode
de travail, vous gravirez un degré de plus.
— Chère amie, vous n'avez pas besoin d’invoquer l’amour de l'art
pour me faire chérir une situation qui me permettra de recevoir chaque
jour vos précieux enseignements. Si l'on m’accuse de demeurer auprès
de vous par raison d’intérêt, eh bien, puisque vous m’aimez, ce que
l'on dira me sera indifférent. Ma conscience est pour moi.
— Ne suis-je pas là pour vous défendre, Anna? Ma famille me
connaît. Il est bien naturel que nous nous soyons attachées l’une à
1 autre ? Nous avons les mêmes pensées sur ce qui est beau dans la nature;
nous défendons les mêmes idées, nous ressentons les mêmes sympathies.
Vous me rendez la force et l’entrain nécessaires pour faire encore de
belles choses. On comprendra tout cela.
A l’égard des personnes de ma famille, de mon frère, de mes neveux,
de mes nièces, vous serez gentille et aimable, n’est-ce pas? mais je vous
ROSA BONHEUR
1 1 1
préviens qu'il est inutile d'essayer d'amener un rapprochement intime
entre eux et moi. Ils m’ont témoigné davantage d’affection sans doute
depuis la mort de ma Nathalie, mais sans pour cela effacer entièrement
l'impression du passé.
Cependant, Anna, si jamais vous veniez à aimer un homme et que
vous désiriez l’épouser, il vous serait toujours loisible de me quitter.
Cela m'attristerait beaucoup de vivre sans vous, mais je ne veux que
votre bonheur. Vous êtes libre comme l'air que nous respirons.
— Je vous ai dit que je ne me marierai jamais, repris-je, et je contai
à Rosa Bonheur comment, à cause de mon infirmité, mes parents
m'avaient avantagée dans leur testament après m'avoir élevée dans
l’idée que je coifferais sainte Catherine. Cela était de nature à m'enlever
beaucoup des soucis de l’avenir. J'ajoutai que, du reste, mon art n'était
pas sur ce point sans me donner des garanties. Les connaissances que
j'avais acquises, je les devais à une heureuse ambition de ma mère. Elle
appartient à une famille d artistes. Le souvenir particulièrement d'un
de ses grands-oncles maternels, Ernest Riepenhausen \ et celui de ses
deux fils, peintres aussi, qui travaillaient toujours ensemble et sur la
même toile, l’avait engagée à me vouer à la carrière artistique. C’est
pourquoi j'avais pris des leçons de peinture, autant du moins que le
pouvaient permettre nos allées et venues entre l'Amérique et l'Europe.
Le jour où j'avais obtenu une troisième médaille à l’Exposition
universelle de 1889, ma mère, dans sa joie de mon succès, avait déclaré,
avec un accent de profonde conviction, que c’était pour moi le premier
échelon de la gloire. Avec un pareil horoscope, mon cœur n'avait pu
faire moins que d’être conquis d'une façon absolue : ce jour-là, je m’étais
mariée à la peinture. Rosa Bonheur m’avait écoutée avec attention.
— Anna, lit-elle avec gravité quand j’eus fini, voulez-vous travailler
avec moi comme le faisaient les deux frères Riepenhausen, et m'accom-
pagner loyalement jusqu’à la fin de ma carrière pour recueillir mon
dernier soupir ?
1. Ernest Riepenhausen, né à Gœttingue en i~65, reçut en 1800 le titre de graveur du
gouvernement royal de Hanovre. C’était un homme de talent, grand érudit dans les choses de
l’antiquité en môme temps qu’ami intime de Goethe. Le burin de Riepenhausen a popularisé
à ce point dans son pays les œuvres de Hogarth, que beaucoup d’Allemands se sont imaginés
que le grand peintre moraliste anglais était un de leurs compatriotes. Les deux fils de Riepen-
hausen furent envoyés à Rome aux frais du roi de Westphalie pour y copier les oeuvres des
grands maîtres de la Renaissance. On les connaît surtout comme peintres d’histoire de l’école
romantique, à laquelle ils restèrent fidèles toute leur vie, tout en subissant néanmoins 1 in-
fluence de Raphaël. On lit dans la Biographie Michaut, à propos des peintures de Polygnote
de Delphes : « C’est un ouvrage qui perpétuera le nom des frères Riepenhausen, placé sous
l’égide du grand nom de Goethe. »
I 2
ROSA BONHEUR
— Oh! ma chère amie, pourquoi parlez-vous de la mort? Mais
vous savez bien comme je serai heureuse de travailler avec vous, de
vivre auprès de vous.
Vous êtes assez résolue pour vous engager à ne jamais me quitter?
— Oui, certainement, et vous pouvez être assurée que je tiendrai
religieusement ma parole; ni mère, ni sœurs, ni personne n'auront la
puissance d influer sur ma décision.
— Ce sera un pacte, un vrai pacte, fit-elle en riant.
— Comme celui de Méphistophélès lorsqu'il demande à Faust de
lui abandonner son âme, répondis-je en riant aussi.
— C'est ainsi que je l’entends. La chose est décidée, n'est-ce pas ? Ce
sera le mariage divin de deux âmes?
— Puisque vous m'adoptez dans votre cœur, je vous serai toujours
fidèle.
— Merci, Anna, je sais maintenant que vous ne me quitterez pas,
quoi qu’il advienne. Vous me rendez bien heureuse, car lorsqu’on a du
talent et qu’on est v ieille comme moi, il est difficile de croire qu'on est
aimée pour soi-même. J'espère que vous ne regretterez jamais d’avoir
renoncé au mariage pour rester auprès de la vieille Posa Bonheur.
Vendredi, 5 août.
Rosa Bonheur attend pour demain la visite de M. Lelèvre de
Londres, de sa femme et de sa tille. Demain aussi viendra la réponse
de ma mère, et l'impatience que j'éprouve de la connaître ne va pas
sans une certaine inquiétude.
Samedi, <"> août.
Déjà les invités étaient arrivés lorsqu'au moment de nous mettre à
table, nous avons reçu chacune une lettre, Rosa Bonheur et moi ; le
temps nous a manqué pour nous communiquer nos impressions. Durant
le déjeuner, mademoiselle a fait à elle seule presque les frais de la
conversation, y mettant toute sa bonne grâce et tout son charme. Nous
avons ensuite passé à l'atelier, et Rosa Bonheur a promis à M. Lefèvre
de terminer prochainement le tableau des Chevaux sauvages.
— N ous pourriez l'exposer en même temps que le portrait que fait
Miss Anna, ajouta-t-elle.
M. Lefèvre regarda longuement mon travail, et donna son assen-
timent à la proposition.
— Nous avons trouvé, mon mari et moi, Rosa Bonheur beaucoup
plus gaie que la dernière lois que nous 1 avions vue, me dit M"ie Letèvre
ROSA BONHEUR
1 13
quand nous nous trouvâmes à part. .1 espère, mademoiselle, que vous
pourrez rester encore quelque temps auprès d'elle? Elle rajeunit. Elle
doit vous aimer beaucoup.
— Rosa Bonheur m'aime beaucoup, en effet, madame.
ROSA BONHEUR,
par Anna Klumpke.
Je n'osai taire connaître encore ma résolution de demeurer avec la
grande artiste jusqu’à la fin de sa vie, car la lettre de ma mère venait de
me montrer qu'il restait à vaincre une opposition bien nette.
La famille Lefèvre partie. Rosa Bonheur m’a fait lire aussitôt les
lignes qu'elle avait reçues.
i5
'4
ROSA BON II EU R
— Cette lettre est très affectueuse, sans doute, mais ce n’est pas du
tout ce que j'attendais. La vôtre est-elle plus favorable à nos projets?
— Non, hélas! répondis-je. Je vais vous la traduire.
— Votre mère s'imagine que la proposition que je vous ai faite n'est
pas sérieuse, lit Rosa Bonheur quand j'eus terminé. Elle n'approuve
pas que vous renonciez à la situation que vous vous êtes créée à Boston.
Puisqu’elle vous donne rendez-vous pour mercredi prochain chez votre
sœur la doctoresse1, vous lui porterez une nouvelle lettre de moi.
Vendredi, i 2 août.
Les journées que je viens de passer ont été des jours de lutte et
d'anxiété.
Mercredi, au moment de partir pour Paris, Rosa Bonheur m'a
remis un pli ouvert en disant :
— Vous lirez ce que je dis à votre mère. Ce n'est pas une réponse
à la lettre que j'ai reçue, mais à celle qu elle vous a envoyée. Pénétrez-
vous bien des raisons que je lui donne, afin de vous défendre et de la
convaincre. Souvenez-vous que je ne pourrais plus vivre sans vous ;
votre famille ne me connaît pas comme vous
— Ne vous tourmentez pas, répliquai-je, soyez persuadée que je ne
vais pas à Paris pour y chercher un consentement dont je n’ai plus
besoin, puisque j'ai engagé ma parole de ne jamais vous quitter
— Qui sait! s'écria Rosa Bonheur, si votre famille ne se laissera
pas influencer par la mauvaise opinion qu’a le monde, en général, des
lemmes qui vivent ensemble. C’est contre ces préjugés que j’ai lutté
toute ma vie. Heureusement, j’ai trouvé en vous l’interprète dont j'ai
besoin pour que la postérité me juge avec impartialité.
Si vous vous sentez faiblir, partez ; mais songez, mon Anna, que
c'est ma mort que vous signerez en abandonnant la vieille Rosa Bonheur.
Quelques heures plus tard, j’étais au milieu des miens, et la lettre
dont je m’étais chargée fut lue à haute voix.
Chère madame,
By, par Thomery, 8 août 1898.
Je réponds, ainsi que je dois le faire, sincèrement et loyalement, à votre
lettre du 5 août.
Ma proposition à M"1' Anna, votre fille aînée et aimée, n'est pas faite à la
légère; à mon âge. — et je suis beaucoup plus âgée que vous-même, chère
madame Klumpke, — on connait tout de la vie. Je sais qu’il est juste et
1. Mmo Jules Déjerine, née Augusta Klumpke.
ROSA BONHEUR
1 1 5
probable que je quitterai ce monde avant M"° Klumpke ; je ne voudrais donc,
pour rien au inonde, la mettre dans une fausse position.
Si elle décide de vivre auprès de moi, je compte donc, en amie lovale et
honnête, régler par notaire une situation très nette pour elle en ce qui pourrait
lui appartenir chez moi, où elle sera considérée comme chez elle. Avec ma
R A v A j o .
Tète de chien, par Rosa Bonheur.
compagne chérie, Mlle Nathalie Micas, nous avions pris toutes nos précautions,
et sa mère aussi, à cause des familles réciproques, pour éviter tous désagré-
ments d’intérêts matériels, et ordre dans nos affaires particulières.
Quant à moi, j’ai une véritable tendresse pour votre très noble fille, et si je
l’aime autant, c’est après avoir deviné sa belle nature, sa belle âme et même
sa naïveté d’enfant.
Vivant seules chacune de notre côté, ne serait-il pas plus heureux pour
nous de nous réunir, pour mener une heureuse vie; cultivant le même art et
ROSA BONHEUR
1 1 G
ayant chacune notre indépendance, car je crois, Dieu merci, avoir trop de fierté
et d’honneur pour m’imposer en quoi que ce soit. Miss Anna est libre comme
l’air et je suis la première à penser comme vous, chère bonne mère que vous
êtes: j’engage votre chère Anna à garder son atelier de Boston et ses relations
distinguées.
Votre chère lettre ne peut que me faire vous estimer davantage, car il entre
dans mon vieux cœur un peu de sentiment maternel pour votre Anna. Qu’elle
vous consulte donc, ainsi que ses sœurs : je n’en suis nullement fâchée, au
contraire; c’est très sérieux, et avant tout j’aime votre chère Anna pour elle-
même, je vous en donne ma parole d’honneur.
Elle vous remettra après-demain elle-même cette lettre, ne voulant rien
déterminer avant vos conseils. Je sais ce que vaut votre famille, illustre par vos
filles, qui sont toutes des femmes de haute intelligence et du meilleur monde ;
moi, chère madame, je ne suis guère mondaine; mais, par mon talent et mon
honneur, je suis digne d’être l’amie de votre famille comme de vous-même.
Voilà tout ce que je puis vous dire, je sais que vous êtes la meilleure des
mères, et j’éprouve pour vous affection et respect.
Rosa Bonheur.
Sauf ma sœur Dorothée, qui, après m'avoir donné raison, sortit
aussitôt de la pièce, tout le monde se tourna contre moi. Je ne m’at-
tendais pas à ce blâme presque unanime, et j'en fus péniblement affectée.
Dans un esprit que je ne saurais évidemment que louer, mon beau-
frère1 insista sur le sacrifice que je faisais de ma situation à Boston,
dépeignant d’une façon brillante l’avenir artistique qui m’attendait dans
mon pays.
— Qui vous dit que ce n'est pas un caprice passager de vieillard.
Un prétexte quelconque ne la fera-t-il pas changer d'idée un jour ou
l’autre? Et si vous cessez de vous accorder, comment vous tirerez-vous
de la situation dans laquelle vous vous mettez. Songez qu'elle est sur le
déclin de la vie.
— Si par malheur nous nous brouillons, répliquai-je, je retournerai
à Boston. Grâce à l’expérience que j’aurai acquise auprès d’une artiste
si justement populaire dans toute l’Amérique, il ne me sera pas difficile
de trouver des portraits. J'aurai, en outre, la ressource de fonder un
cours dans lequel j'enseignerai aux jeunes filles ce que j'aurai appris
auprès de l’incomparable Rosa Bonheur.
— Je ne doute pas, dit ma mère, que tu ne sois capable de recon-
quérir un rang artistique aux États-Unis, mais as-tu réfléchi à la situa-
tion qui sera la tienne chez Rosa Bonheur? 11 me semble que tu es trop
lière pour accepter les fonctions de demoiselle de compagnie.
— Certainement, répondis-je, mais j’ai un rôle plus glorieux à
i. Le Dr Jules Déjerine, aujourd’hui professeur à la Faculté de médecine.
RO SA BONHEUR
"7
remplir : je serai non seulement l'amie et l’élève de la grande artiste,
mais aussi l’interprète de ses idées.
— Tout cela est très beau, mais ses amis et sa famille diront que
tu vis à ses dépens.
— Je les laisserai dire ce qu’ils voudront ; j'aurai du reste un
atelier à Paris pour faire mes portraits
— Ah 1 ma fille, ce ne sera pas aussi facile ni aussi productif que
tu le crois, car il ne faut pas t’imaginer que les portraits vont courir
après toi à By. Une fois prise la résolution de consacrer ta vie à
Mlle Rosa Bonheur, il te faudra accomplir ton devoir jusqu’au bout.
Réfléchis bien, il est encore temps.
Voyant que je restais inébranlable, ma mère ajouta :
— Tu peux faire part à Rosa Bonheur de nos arguments, et si
elle persiste à te garder chez elle, je prie Dieu de t’assister dans ton
dévouement, afin que tu parviennes à lui assurer une vieillesse heu-
reuse.
Hier, je suis revenue à By, où ma vieille amie m'attendait, impa-
tiente de savoir l’opinion définitive des miens.
— Je comprends les inquiétudes de votre mère, lit-elle quand j’eus
achevé le récit de ce qui précède, moi aussi j'ai réfléchi depuis votre
départ. Vous êtes jeune et je suis vieille, mais je vous aime sincère-
ment; ce n'est pas un simple caprice de femme. Pourtant, je sens que
je suis égoïste. Je ne voudrais pas vous savoir malheureuse; vous êtes
libre de partir, puisque votre famille ne veut pas consentir à notre
bonheur; il faut que je vous le dise cependant, j'en mourrai de chagrin.
— Ne vous ai-je pas promis de vous accompagner loyalement
jusqu'à votre dernier jour ici-bas ? m’écriai-je en la pressant dans
mes bras.
— Ah ! mon Anna, vous êtes ma vie ou ma mort ! Si plus tard
vous voulez vous marier, vous continuerez à aimer votre vieille amie,
n’est-il pas vrai ? Vous ne l’oublierez pas.
— Je ne vous oublierai jamais, n’en ayez crainte, répondis-je, car
je vous aime de tout mon cœur. Jusqu'à présent, je n’osais vous mon-
trer mes sentiments. Il m’est bien permis de les avouer aujourd'hui.
Ah ! si vous pouviez comprendre l’admiration que j’ai toujours eue
pour vous ? C’était un vrai culte ! Et penser que me voici devenue
votre fille d’adoption! que vous m'aimez tant !
— Oui, je vous aime, ma chère Anna, à ce point que je prie Dieu
que nous ne nous quittions pas même dans la tombe.... Bonne nuit,
mon enfant, et dormez en paix.
ROSA BONHEUR
1 18
Ce matin. Rosa Bonheur a écrit à ma mère :
Chère madame Klumpke,
By, le 1 2 août 1898.
Depuis hier, depuis le retour de votre chère fille, Mlle Anna, nous avons
bien causé et c’est après avoir bien réfléchi l'une et l’autre que nous avons
décidé d’associer nos vies.
Seule et séparée jusqu’à présent, isolée, ma vieillesse était bien triste.
Mlle Anna m’a fait part franchement des craintes maternelles que vous
éprouviez si je venais à mourir. J’ai donc l’intention d’arranger nos affaires le
plus tôt possible, de façon à garantir toute l’indépendance honorable de l’amie
qui m’est envoyée en ce monde, et vous connaîtrez ma très noble affection pour
votre fille et la sincérité de mon âme, qui comprend si bien votre alfection
maternelle, car je vous aime davantage en voyant les craintes que vous auriez
le droit d’avoir si je n’étais pas digne de votre Anna, de vous et de votre famille.
Soyez donc bien assurée que je suis bien digne de l’affection de votre Anna,
qu’elle sera honorée et heureuse avec moi et vous ne pourrez pas faire autre-
ment que de m’aimer d’après ma conduite avec elle. Car, je vous le dis encore,
je suis digne d’être son amie, la vôtre et celle de votre famille.
Permettez-moi de vous serrer sur mon vieux cœur en attendant que je
puisse vous voir.
Votre très affectionnée,
Rosa Bonheur.
LA FORÊT EN AUTOMNE.
Aquarelle, par Rosa Bonheur.
ÉTUDE POUR « LA FOULAISON », PAR ROSA BONHEUR.
CHAPITRE VIII
ROSA BONHEUR ME CONFIE LA MISSION DÉCRIRE SA VIE.
[—
J ai cru devoir donner un compte
rendu quotidien, ou peu s’en faut,
de ce que fut notre vie au château
de By durant quelques semaines de
l'été de 1898, non point tant à cause
de la place très grande que ces jour-
nées gardent dans mon souvenir —
ce à quoi je ne saurais prétendre
intéresser le lecteur — que pour
montrer Rosa Bonheur parlant et
agissant en une circonstance où l’in-
dépendance de son esprit, la force
de sa volonté et la bonté de son
cœur, se manifestèrent aux veux de
tous, se révélant à moi-même qui,
jusqu’alors, n'avais connu d’elle que
la séduction et la vigueur de son
talent, de telle manière que le cours de ma vie en fut modifié, et que
mon affection, qui depuis longtemps déjà lui était acquise, s’accrut
d'une dette de reconnaissance, et trop peu de temps après, hélas, se
changea en le plus durable des regrets.
Il ne conviendrait pas de poursuivre avec autant de minutie la
TETE DE CHEVAL.
Dessin de Rosa Bonheur.
I 20
ROSA BONHEUR
narration de ce que tut l’existence que Rosa Bonheur et moi nous avons
dès lors vécue au château, existence paisible et pour la plupart des
jours forcément un peu monotone, en dépit de tout ce qu’un labeur
d’artistes présente de nouveauté et de poésie dans sa quotidienne répé-
tition. Avant de commencer ce qui constitue l'objet spécial de ce livre,
la vie de Rosa Bonheur, je me bornerai à noter quelques incidents
auxquels je fus mêlée et les entretiens à la suite desquels je fus amenée
à entreprendre un tel travail. Quant à ceux qui ont trait directement à
son histoire, ils trouveront leur place naturelle à la fin de ce livre.
Non sans peine, j’étais parvenue à terminer le portrait de la noble
femme. En compagnie du tableau qu’elle-même avait peint, il s'en était
allé à l'Exposition de Pittsburg, et moi-même j’avais formé le dessein
de le suivre de près outre Atlantique. Puisque j'avais promis à Rosa
Bonheur de vivre désormais auprès d'elle, il importait que mes intérêts
à Boston fussent définitivement réglés, car j’avais jusqu'à ce moment
conservé là-bas mon atelier. Rosa Bonheur, bien qu’à regret, avait
consenti à mon départ, et déjà je faisais mes préparatifs, lorsque survint
le déplorable naufrage de la Bourgogne qui, comme on sait, entraîna
la mort de cinq cents passagers. Partirai-je donc ? Rosa Bonheur ne put
s'y résoudre.
— Vous êtes folle de vous exposer à de pareils dangers ? Que devien-
drais-je, et qui écrirait ma biographie si mon Anna venait à disparaître
dans les dots ? Envoyez votre procuration : les choses s’arrangeront
sans vous.
Et pourtant j’aurais bien vouli/régler en personne mes affaires de
Boston ; mon absence allait entraîner pour moi, je ne m'y trompais pas,
un assez grave préjudice; d'autre part, il m’eût été fort agréable de
revoir les personnes amies dont j’avais pris congé pour peu de mois et
que je reverrais désormais je ne savais quand. Mais je vis Rosa
Bonheur si inquiète à mon sujet que je ne pus me décider à lui infliger
une contrariété aussi grande. Je renonçai à partir.
M. G ambart, auquel M. Lefèvre avait parlé du portrait que j’avais
peint, venait de me proposer de l'acquérir; cette œuvre m'était deve-
nue si précieuse par les souvenirs qui s'y rattachaient, que je ne m'en
serais certainement séparée à aucun prix, si Rosa Bonheur elle-même
ne s était faite près de moi l'avocate de son vieil ami.
— Je vous poserai pour un second portrait, disait-elle en manière
de consolation. S’il est mieux réussi et qu’il plaise davantage à M. Gam-
bart, eh bien, vous le substituerez au premier, en mettant comme
condition qu’il en publiera une gravure.
RO SA BONHEUR
121
En attendant, je me mis à travailler au portrait en blouse, selon la
pose dont la photographie avait tant plu à M. Tony Robert-Fleury;
mais lorsque je demandai à Rosa Bonheur de vouloir bien poser, elle
me répondit :
— Je vous donnerai quelques séances, mais vous pouvez toujours
terminer cette toile d’après vos études. Je n'aimerais pas figurer au Salon
en blouse; c’est dans mon costume féminin que je veux que mon image
soit transmise à la postérité. Le portrait que j'ai en tête différera des
UNE HALTE DANS LA FORÊT, PAR ROSA BONHEUR.
deux autres. Je tiendrai sur mes genoux mon petit Charlev. Vous aurez
bien le courage de le peindre toute seule ?
Ne vous ai-je pas dit, poursuivit-elle, l'histoire du taureau qui
m'accompagne dans le portrait que Dubufe a fait de moi en 1 856 ?
L’artiste m’avait représentée tout d'abord appuyée sur une table ; dès
la seconde séance, j’ai réclamé; c’est alors qu’il a eu l'idée de me faire
peindre, à la place de ce meuble inerte, la tète d'un taureau vivant.
M. Gambart avait commandé ce portrait ; il fut ravi du changement
apporté à la toile, et la gravure s’est du reste bien mieux vendue avec
ma signature.
M. Gambart désirerait peut-être que je fasse pour vous aujourd’hui
16
122
ROSA BONHEUR
ce que j’ai fait pour Dubufe et aussi pour Mme Consuélo Fould. Si j'écou-
tais ce vieil ami, en effet, je passerais une bonne partie de mon temps,
non seulement à embellir mes portraits, mais encore à augmenter par
mes animaux la valeur commerciale de paysages faits par d'autres
peintres. Maintes fois il a essayé de me convertir à ses idées là-dessus;
il est même allé un jour jusqu’à m’envoyer deux tableaux, avec des
indications détaillées pour y placer des animaux.
Peut-être, ma chère Anna, va-t-on vous accuser maintenant de ne
plus faire que des Posa Bonheur? Mais Van Dyck n’a-t-il pas peint
son protecteur à satiété, sans que personne ait jamais osé lui en faire le
reproche? Des portraits de Charles Ipr, il y en a au Louvre, à Dresde, à
Rome, à Vienne, à Turin et au château de Windsor. Le pinceau d'un
artiste a bien le droit d'avoir de la reconnaissance
M. G ambart n’apprit pas sans un certain déplaisir que je préparais
pour le Salon de 1899 un second portrait de Rosa Bonheur, et il voulut
m'obliger à renoncer à mon projet. Mademoiselle n’entendit pas que
j’eusse la peine de défendre ma cause. Elle lui écrivit :
Vous n’avez pas le droit, mon cher monsieur Gambart, en achetant un
portrait, d’exiger qu’un artiste ne puisse en faire dix autres d’après la même
personne, si ce ne sont des copies absolument semblables. Dans le cas actuel,
il serait plus simple de garder le portrait que vous avez acheté. Ce portrait est
très beau, d’un effet original, artistique, et malgré l’àge avancé du modèle,
supérieur à celui de Dubufe.
Un soir du mois de septembre, après une promenade en forêt durant
laquelle Rosa Bonheur m’avait beaucoup parlé de M"c Micas, son amie
défunte, elle me demanda de lui montrer le cahier sur lequel je notais
mes impressions quotidiennes.
— Je suis curieuse, dit-elle, de me rendre compte de votre style, et
de la manière dont vous racontez notre vie et les propos que j’ai tenus
devant vous. Sans doute, vous avez déjà consigné nombre de détails inté-
ressants, et je n'aurai qu'à les compléter pour arriver rapidement aux
événements importants de mon histoire. Quant à vos impressions per-
sonnelles, je serais enchantée de les connaître.
Depuis le jour où l'excellente femme avait appris que je relatais ses
actes et ses propos, je m’attendais à la demande qui venait de m’être
faite, et j'escomptais à l'avance l’embarras qu elle ne pouvait manquer
de provoquer chez moi. Mon cœur battait très fort, en effet, lorsque je
remis entre ses mains le journal auquel j'ai emprunté la plupart des
pages qui précèdent. Rosa Bonheur parcourut plusieurs feuillets avec
ROSA BONHEUR
123
une grande attention et sans faire aucune remarque. A mesure qu'elle
avançait, mon anxiété augmentait, et je me demandais si la naïveté de
ma rédaction ne lui paraissait pas ridicule, blessante peut-être, que
sais-je: De temps a autre, elle relevait sa belle tête grise, et me consi-
dérait d'un œil scrutateur.
Arrivée enfin à la dernière page, elle ferma le cahier, se leva et s'en
fut s asseoir devant sa table de travail. Là, elle prit une feuille blanche,
et, non sans une certaine appréhension, je la vis tracer avec lenteur des
lignes dont le secret me paraissait redoutable. Le bon sourire dont s’illu-
mina son visage au moment où elle en écrivit les derniers mots me
rassura pleinement, et c'est avec un joyeux attendrissement que bientôt
je les parcourus.
AyA IK,
O'i-CLyS^N
*
— Cette affection divine ne vieillit pas, dit-elle quand j'eus fini de
lire, elle dure au delà de notre existence terrestre. Rien n'est aussi grand
ni aussi pur. L'amitié de l’âme est la vraie parenté ; elle est supérieure
à celle que Dieu nous donne, puisqu'au lieu de l'accepter de ses mains,
nous la choisissons nous-mêmes.
Dans les affections de famille, il manque souvent la communion
des esprits. Ce sont les bonnes âmes qui vous ont envoyée auprès de
moi; j’ai pour vous une tendresse extrême et vous pouvez dire que
124
ROSA BONHEUR
jamais vous ne serez aimée plus que je vous aime. Ah ! pourquoi
nous sommes-nous rencontrées à un âge où je n’ai plus que quelques
années à rester ici-bas!
— Le Titien et Carlo Maratta n’ont quitté leur palette qu'à cent ans.
Vous ferez comme eux, vous peindrez encore en 1922.
— Je ne le pense pas, mais remercions toutes deux l’Esprit infini
de nous avoir fait rencontrer.
Me rendant alors le manuscrit, elle ajouta :
— Lorsque le cœur y est, les mots viennent aisément au bout de la
plume, en quelque idiome que l'on s’exprime. Je crois maintenant que
vous retracerez mon portrait de cette manière aussi bien que vous l'avez
fait avec votre pinceau. Et vous publierez vos impressions sur moi ;
vous les joindrez au récit de ma vie : ce sera le meilleur moyen de
faire connaître avec sincérité les circonstances qui nous ont rappro-
chées, le développement progressif de l’affection que j’ai conçue pour
vous et de celle que vous m'avez témoignée.
C'était une des grosses préoccupations de l'illustre femme, la ques-
tion de sa biographie; elle y revenait fréquemment au cours de nos
longues causeries. Certain soir, dans son atelier, assises devant sa table
de travail éclairée d’une lampe, nous devisions à mi-voix. Rosa Bon-
heur reprit le sujet qui lui tenait à cœur.
— Bien des auteurs de talent, dit-elle, ont écrit à mon sujet une
foule d’anecdotes. Malheureusement, mes biographes ont toujours laissé
dans l'ombre l'amitié que j’ai éprouvée pour ma chère Nathalie et le
culte que j'ai voué à la mémoire de ma pauvre mère. A ceux qui m'in-
terrogeaient, j’ai toujours répondu avec la plus entière bonne foi ;
cependant, je ne pouvais jamais oublier que je parlais à des hommes.
Si je vous ai choisie pour être mon interprète auprès de la postérité,
c’est parce que vous êtes une femme et que je puis m'ouvrir à vous
avec une confiance plus entière. Vous comprendrez que Nathalie et ma
mère ont formé à elles deux mon étoile polaire. Vous saurez exprimer
mes pensées avec toute la délicatesse qui est le privilège de notre sexe.
D'autre part, vous appartenez à la nation américaine. C'est là que la
femme occupe depuis longtemps la situation exceptionnellement favo-
rable que j'ai toujours rêvée pour mes sœurs françaises. Mon féminisme
et mon costume ne sont pas faits pour vous surprendre. Vous en expli-
querez facilement les causes. Je vous dirai tout, je ne vous cacherai
rien, je ferai comme la dévote qui est devant son confesseur. Aussitôt
que vous aurez achevé votre travail, vous me le montrerez ; je me
ROSA BONHEUR
I2D
rendrai compte alors de ce que j'ai omis et des détails qu'il me faudra
ajouter à mon premier récit.
L'effort qui vous sera nécessaire pour écrire en une langue qui
LES CERFS DE ROSA BONHEUR.
Dessin.
n’est pas la vôtre me fera du moins connaître telle que je suis à ceux
des amis des arts qui, pendant ma longue carrière, m'ont prodigué de
si touchantes marques de sympathie. Mais loin de moi la prétention de
laisser des mémoires comme certains se plaisent à le faire. Simplement
et naïvement, je vous raconterai le détail des événements qui ont
ROSA BONHEUR
1 26
exercé une influence heureuse ou non sur mon voyage en ce monde.
Toute flattée que je fusse de la confiance de ma noble amie, la
tâche qui m’incombait me paraissait bien lourde. Souvent déjà, le soir,
lorsque je consignais sur mon livre les impressions de la journée, je m’étais
prise à sourire devant les maladresses de ma rédaction ; seule la pensée
que ces lignes ne tomberaient jamais sous d’autres yeux que ceux de
quelques amies avait pu m'engager à continuer en dépit de tout. Mais
HARDE DE CERFS EN FORÊT.
Dessin de Rosa Bonheur.
voilà que ces pages sans apprêt, il me faudrait les publier; bien mieux,
transcrire d’une façon méthodique les confidences que Rosa Bonheur
allait me faire désormais sur les phases diverses de sa vie 1 Je ne com-
mençai pas sans un certain effroi ; du moins, au cours de ces narra-
tions quotidiennes, ai-je éprouvé la jouissance très grande de revivre
avec elle la carrière de la noble femme. Ses épreuves, je les ai subies;
ses succès, je m’en suis réjouie; à chaque pas de son récit, j'ai vu
palpiter la belle âme de Rosa Bonheur; j'ai partagé son culte pour la
mémoire de sa mère, son affection pour sa Nathalie. Et puis, je son-
geais que ma responsabilité devant mes lecteurs futurs serait atténuée
ROSA BONHEUR
127
de ce fait que l'illustre femme reverrait mon œuvre. Hélas! pouvais-je
prévoir que si tôt je resterais seule à l'écrire?
Rosa Bonheur avait-elle le pressentiment d'une fin prochaine ? Je
me refuse à le croire. Cependant, pourquoi sa hâte à me faire inces-
samment la confidente de ses pensées intimes et de ses souvenirs?
Depuis qu'elle n'est plus, le découragement s’est glissé dans mon
âme : souvent j'ai pensé que j'avais accepté une responsabilité au-dessus
de mes forces. Au milieu de mes doutes, quelque chose néanmoins
m’a engagée à la persévérance, c’était, lorsque je classais mes documents,
que je recueillais mes souvenirs, comme une voix amie qui dans le
silence de la nuit me disait : « Courage, mon Anna, continue à écrire ».
Je n'ignore pas combien je suis restée au-dessous de la difficile
mission dont ma grande amie m'avait chargée. Si le lecteur comprend
mal les nobles ambitions de Rosa Bonheur, si sa reconnaissance envers
la famille Micas lui semble exagérée; s'il n'est point ému du culte voué
par la grande artiste à la mémoire de sa mère, ce n’est pas à elle qu'il
doit s’en prendre, mais à son humble interprète.
La deuxième partie de ce livre renferme la suite des conversations
de Rosa Bonheur. Je les ai transcrites sans les interrompre autrement
que par un petit nombre de récits, des citations et des notes indispen-
sables à la clarté de l'ouvrage, persuadée que le lecteur prendra un
intérêt plus vif à recueillir ces propos, en quelque sorte des lèvres
mêmes de celle qui les a tenus.
TIGRE DU BENGALE.
Dessin de Rosa Bonheur,
*
. •
R O S A BONHEUR DANS SON ATELIER (1899).
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE IX
ANCE A BORDEAUX. — LA VENUE A PARIS.
Avant de commencer à vous faire le
récit de ma vie, il est juste que je remercie
Dieu de m'avoir accordé une existence heu-
reuse et exceptionnelle, et d'avoir permis que
lame de ma chère mère exerçât sur ma des-
tinée une protection de tous les instants.
Son souvenir ne m'a jamais quittée;
j'attribue à son inspiration tout ce que j’ai
pu faire de bien et de bon au cours des
soixante-seize années que j'ai passées sur la
terre.
Sur sa naissance plane encore aujour-
d'hui un mystère que je n'ai pu éclaircir.
Les marques d'estime que j'ai reçues à diffé-
rentes époques de plusieurs têtes couron-
neés sont telles que je ne puis, en conscience,
les attribuer uniquement a mon talent.
Ma mère est née à Altona le 2 mars 1797, si j’en crois un extrait de
LA FAMILLE. L ENF
/f
\
TETE DE LION.
Dessin de Rosa Bonheur.
l7
1 3o
ROSA BONHEUR
baptême retrouvé dans les papiers de ma famille1. Elle a été baptisée
dans cette même ville quatre jours après sa naissance, sous le nom de
Christine-Dorothée-Sophie Marchisio dit Marquis, et n’avait que deux
ans lorsque M. Dublan de Lahet la fit venir chez lui, à Bordeaux, en
même temps qu'une nourrice d'outre-Rhin.
M. Dublan, dont je viens de prononcer le nom, était fils d’un finan-
cier qui avait été trésorier du roi sous Louis XV ; lui-même avait été
page de Marie-Antoinette.
A son retour de l’émigration, il ne retrouva que quelques débris de
la fortune de son père, qui lui permirent néanmoins de vivre d'une
façon honorable jusqu’à la fin de ses jours 2.
M. Dublan appelait ma mère sa nièce et sa pupille, et il la fit élever
avec ses propres enfants.
Quand ma mère eut une dizaine d’années, on commença son éduca-
tion, et ce fut une éducation très soignée de grande dame. On lui donna
des leçons de composition, de littérature française et de langue espa-
gnole. Elle apprit aussi à chanter, à danser, à jouer du piano, et, plus
tard, elle eut comme maître de dessin un artiste qui excellait dans l’art
de faire vibrer les jeunes intelligences.
Ce modèle des maîtres était bien proportionné, beau garçon, avec
des cheveux blonds et bouclés. Dans tout Bordeaux on l’appelait 1' « Ange
Gabriel », mais son vrai nom était Raimond Bonheur3.
Lorsque ma mère songea à l’épouser, M. Dublan fit quelque résis-
tance, parce qu’il ne trouvait pas que la position du jeune professeur
répondît aux espérances qu’il avaiCconçues pour sa pupille. Le mariage
eut lieu cependant (21 mai 1821)4.
1. Voici, traduit du latin, l’extrait du registre des baptêmes de la communauté catholique
d’Altona, délivré le 6 novembre 1824 par M. Jos. Versen, curé :
« L'an mil sept cent quatre-vingt-dix-sept, le 2 mars, est née et le 6 du même mois a été
baptisée Christine-Dorothée-Sophie, tille légitime de Laurent-Modeste-Antoine Marchisio
dit Marquis, et de Marie-Anne Triling. Le parrain fut Antoine Paris et (sic) Christine-Doro-
thée-Sophie, sa femme. »
2. M. Dublan de F.ahet habitait à Bordeaux dans la rue de l’Intendance et s’occupait de
commerce ; il avait aussi une propriété à Quinsac.
3. Raimond-Oscar-Marie Bonheur, fils de François Bonheur et de Marie Pérar, naquit à
Bordeaux le 20 mars 1796. Elève de Pierre Lacour, directeur de l’école municipale de dessin,
il fut quelque temps professeur au collège de Confolens, puis, jusqu’au moment de son départ
pour Paris, dans un pensionnat de sa ville natale.
L’église Saint-Seurin possède de lui deux tableaux : Saint Amand et Saint Seurin.
4. L’acte de mariage de Raimond Bonheur est ainsi conçu :
« Le vingt-un mai mil huit cent vingt-un, après midi, par devant nous, adjoint au maire
de la ville de Bordeaux, délégué pour remplir les fonctions d’officier de l’état civil, ont com-
paru en l’hôtel de ville, pour être unis par le mariage, d’une part, M. Raimond Bonheur,
surnommé en famille Oscar, peintre d’histoire et professeur de dessin, âgé de vingt-cinq ans,
ROSA BONHEUR
1 3 1
Mon père avait alors vingt-cinq ans et ma mère vingt-quatre. Vous
avez devant vous le premier fruit de leur union ; on le nomma Rosalie.
Lorsque mon avènement à la vie se produisit dans la bonne ville de
Bordeaux, le 16 mars 1822 \ dans la rue Sainte-Catherine, il n’y eut
auprès de mon berceau aucun astrologue pour tirer mon horoscope.
Mais depuis mon installation à By, j’ai pris goût à observer la marche
des corps célestes et la curiosité m'est venue de savoir la manière dont
les astres étaient disposés lors de ma naissance.
J’ai appris ainsi que le cœur du ciel était occupé par le signe bien-
faisant du Bélier et que Mars trônait majestueusement. C’était de bon
né à Bordeaux le vingt mars mil sept cent quatre-vingt-seize, y demeurant, rue d’Entre-deux-
Places, 5q, fils de sieur François Bonheur, sans profession, et de Marie Pérar, habitants de
cette ville. Et demoiselle Sophie, âgée de vingt-quatre ans, née à Altona, en Allemagne, en
l’année mil sept cent quatre-vingt-dix-sept, demeurant à Bordeaux, rue Poissac, 1, fille de
père et mère inconnus, ainsi qu'il résulte d’un acte de notoriété reçu par le juge de paix du
troisième arrondissement de Bordeaux, le vingt-huit avril dernier, homologué le quatre du
courant par jugement du tribunal de première instance de cette ville, desquels acte et juge-
ment il nous a été remis expéditions en forme, pour tenir lieu d’acte de naissance de la future
épouse, d’autre part. Lesquels comparants voulant s’unir en mariage, agissent comme majeurs;
le premier du consentement de ses père et mère ici présents et la dernière libre et maîtresse
de ses droits et actions, n’ayant aucuns ascendants connus. En conséquence, ils nous requièrent
de procéder à la célébration de leur mariage, dont les publications ont été faites devant la
principale porte de l’hôtel de ville, les six et treize du courant, à l’heure de midi. Et attendu
qu’il ne nous a été signifié aucune opposition.
» Après avoir donné, aux parties et aux personnes qui les assistaient, lecture des pièces
ci-dessus mentionnées et du chapitre six du titre cinq du code civil, nous avons reçu des
contractants, l’un après l’autre, la déclaration qu'ils veulent se prendre pour époux, et avons
prononcé publiquement, au nom de la loi, que M. Raimond Bonheur, surnommé en famille
Oscar, et la demoiselle Sophie, sont unis en mariage. Dont acte fait au bureau de l’état civil,
en présence des sieurs Jean Corbin, employé des contributions directes, cours d’Albret, 1 3 5 ;
Pierre lluau, commis de la marine, allées des Noyers, 3q ; Marie-François Choppv-Desagel,
professeur, fossés du Chapeau-Rouge, 20, et Édouard Subercazaux, domicilié à Tauriac
(Gironde), médecin, témoins majeurs. Lecture faite du présent, les époux, la mère de l’époux
et les témoins ont signé avec nous ; le père a déclaré ne savoir. »
(Suivent les signatures.)
1. L’acte de naissance de Rosa Bonheur est ainsi conçu :
« Le dix-huit mars mil huit cent vingt-deux, à midi, est comparu le sieur Oscar-Raimond
Bonheur, âgé de vingt-six ans, professeur de dessin, demeurant rue Saint-Jean-Saint-Seurin,
n° 29, lequel nous a présenté un enfant du sexe féminin, né avant-hier soir à huit heures, de
lui déclarant et de dame Sophie, son épouse, et auquel enfant il donne le prénom de Rosalie.
Fait en présence des sieurs François Bonheur, aïeul paternel de l’enfant, cuisinier, même
maison, et Guillaume Laville, commis, rue Castel-Moron, n° 3, témoins majeurs. Lecture
faite du présent, le père et le dernier témoin ont signé avec nous ; le premier a déclaré ne
savoir.
» Signé : O. -R. Bonheur, père. — I. avili. e.
» Marianne Pérard-Bonheur (grand’mère). »
Au moment de la naissance de sa fille, Raimond Bonheur habitait donc au n° 29 de la
rue Saint-Jean-Saint-Seurin, aujourd’hui rue Duranteau, et non pas rue Sainte-Catherine,
ainsi que le croyait Rosa Bonheur.
ROSA BONHEUR
1 32
augure pour moi, semble-t-il, puisque, sans connaître cette circon-
stance, c'est en peignant des moutons que j'ai débuté dans la carrière
artistique.
C’est peut-être à l'influence de ce signe du Zodiaque que je dois
mon caractère indépendant, grâce auquel j'ai fini par triompher de tous
les obstacles que les astres avaient prédits à leur manière : car, au
Levant, se trouvait le signe effrayant du Sagittaire, d’autant plus redou-
table qu'à l'Occident on voyait le signe également funeste du Taureau,
symbole de l’aveugle fureur.
Dans ce signe se trouvait le Soleil ; la Lune, tout à fait à son
déclin, en était très voisine, ainsi que Vénus. Cette disposition fâcheuse
aurait paralysé mon essor, car Vénus, planète consacrée à la grâce et à
l’amour, se trouvait sous la domination spéciale de Saturne, astre des
méchants et des jaloux.
Si je m’étais mariée, j'aurais été absorbée par le soin de mon inté-
rieur, comme l'a été ma mère. Ce qui m’a sauvée, c’est l'intervention
de Mercure, dieu du commerce, qui se trouvait en conjonction avec
Pollux, une des plus nobles étoiles du ciel.
Ma mère commença par m’allaiter; mais, comme j’étais une enfant
très vigoureuse, chez laquelle la dentition avait été précoce, je lui mor-
dis le sein, et cet accident l’engagea à me confier, bien qu'à regret, à une
brave paysanne qui m’éleva à la cuillère.
Ma nourrice m’adorait ; elle allait elle-même à l’étable traire la
vache qui lui paraissait la meilleure.
Ce zèle semble avoir excité la jalousie de ma mère, car au moment
où elle attendait la naissance de mon frère Auguste1, elle écrivait à son
amie Victoire Silvela :
Chère Victoire,
Dimanche, 12 septembre.
Ma Rosalie dort sur le lit du petit Jules, et moi je vous écris, assise à votre
pupitre. Je viens de dîner avec la Abuelita, avec laquelle j’ai barbouillé l’espa-
gnol tant que j’ai pu ; vous vous doutez comme je m’en acquitte.
Vous me manquez bien, chère Victoire. J’ai encore beaucoup de choses à
préparer et que surtout je n’ai pas de nourrice. Il m’en est venu une aujour-
d hui qui demeure à la Souille, avec laquelle je pourrais bien m’arranger. Je le
voudrais ; elle a l’air d’une brave femme ; elle est fraîche et bien portante ; son
enfant, qui n’a que neuf mois, est de toute beauté ; elle court autant que Rosalie .
enfin, elle me convient parfaitement, nous sommes en déficit pour le prix
Mais, chère Victoire, je vous ennuie de mes détails de ménage ; il me semble
1. M. Auguste Bonheur, né le 21 septembre 1824, est mort le 21 février 1884, à l’Age de
60 ans.
ROSA BONHEUR
1 33
toujours que toutes mes affaires vous intéressent autant que moi les vôtres. Au
surplus, vous aurez un jour les mêmes soucis en tête; il faut espérer cependant
que vous ne serez pas obligée, comme moi, de donner un lait étranger à votre
enfant. Dieu veuille que vous ne vous le voyez pas enlever pour le confier à des
mains mercenaires. Je ne vous le cache pas, malgré qu'on dise qu’on ne saurait
avoir trop de reconnaissance pour une nourrice qui a eu bien soin de vos
M. DUBLAN DE LAHET.
D’après une miniature
enfants, je sens que je ne pourrai jamais aimer les miennes. Je ne puis sup-
porter la nourrice de Rosalie ; je voudrais pouvoir lui faire beaucoup de bien,
mais qu’elle ne vienne jamais à la maison : cette femme m’arrache l’âme quand
je la vois caressant Rosalie comme si cette enfant lui appartenait
Nous habitions ordinairement avec le grand-père et la grand'mère
Bonheur, pépé et mémée, comme on dit là-bas, et je me rappelle les
bonnes promenades que nous faisions ensemble le dimanche à la cam-
pagne, où nous dînions; en réalité, mes premières années se passèrent
1 34
ROSA BONHEUR
moitié à la ville, moitié à Quinsac, chez M. Dublan, où nous faisions
souvent de longs séjours.
Aussi loin que mes souvenirs peuvent remonter, je vois encore
l'empressement avec lequel je courais au pré où l’on mettait paître les
bœufs. Ils ont failli me corner bien des fois, ne se doutant pas que la
petite fille qu’ils poursuivaient devait passer sa vie à faire admirer la
beauté de leur pelage.
J’avais pour les étables un
goût plus irrésistible que jamais
courtisan pour les antichambres
royales ou impériales. Vous ne
sauriez vous douter du plaisir
que j’éprouvais à me sentir lécher
la tête par quelque excellente
vache que l’on était en train de
traire !
Ma tante Elisabeth, sœur de
mon père, prétendait que mon
goût pour les animaux venait tout
simplement de ce que la chambre
de ma mère était tapissée de sujets
bucoliques.
Les fils de M. Dublan allaient
à la chasse. Ma grande joie était
de les suivre et de voir sauter les
lapins de garenne. Une fois même,
ayant voulu faire comme eux,
sauter un fossé, je suis tombée
dans la vase et l’on eut beaucoup
de peine à m’empêcher d’être
engloutie comme le fut devant moi un de mes souliers.
Au lieu d’apprendre à lire et à écrire, je préférais m’amuser avec
les petits paysans. Je leur dessinais dans le sable tous les hôtes de notre
basse-cour.
Les leçons de français étaient pour moi des moments toujours très
pénibles; la sueur me perlait sur le front pendant que ma mère s’épui-
sait sans succès à me seriner l’alphabet. Un jour, cependant, elle eut
une idée lumineuse : elle me dit de dessiner un âne à coté d un A,
un bœuf à côté d’un B, un chat à côté d un C, et ainsi de suite jus-
qu’au Z, auquel répondait un zèbre, animal que je n avais jamais vu.
M M E RAIMOND BONHEUR,
Peinte par son mari.
ROSA BONHEUR
1 35
mais qui ressemblait à un cheval bariolé par un maquignon fantaisiste.
Cette intelligente leçon de choses fut une révélation pour mon
cerveau enfantin; mais cela ne m'arrêta pas de crayonner avec ardeur
une foule de sujets; j’essayais de faire des tableaux comme mon père
et je barbouillais sur toutes les places vides que ma main pouvait
atteindre.
Mon père m’ayant expliqué
qu’il faisait poser devant lui les
personnes pour les dessiner, l’idée
me vint tout naturellement de
l imiter et d’adosser mon polichi-
nelle à une chaise, après quoi je
me mettais à le copier.
Comme presque tous les en-
fants, j’étais très curieuse de savoir
comment j’étais venue au monde ;
un jour, j’interrogeai M. Dublan
sur ce point qui m'intriguait si
fort. Sans hésiter un instant, il me
répondit : « C’est un bateau à
vapeur qui t'a apportée à Bor-
deaux ». Mon esprit fut si vive-
ment frappé que, dès le lendemain,
je m’en allai sur les sables de la
Garonne, pour voir si les bateaux
à vapeur qui passaient ne m'appor-
teraient pas par hasard un petit
frère ou une petite sœur. Je ne
voyais naturellement rien venir,
mais cela ne m'empêchait pas d’y
retourner, comptant bien avoir plus de chance. Un certain jour, je finis
par m’y endormir ; une vague m’aurait enlevée si ma nourrice, qui me
cherchait, ne m’avait rattrapée et apportée à la maison complètement
réveillée, mais toute ruisselante.
Un soir, tandis que je me promenais avec ma mère sur les bords
de la Garonne, voyant scintiller dans l'eau l'image de la lune et celle
des étoiles, je me mis à serrer de toutes mes forces la main effilée qui
tenait la mienne, en m’écriant : « Maman, allons jusqu’au bout de la
terre, là nous les verrons bien mieux ».
Si ma mère faisait des emplettes et qu'on lui rendait de la monnaie,
RAIMOND BONHEUR.
Peint par lui-même.
ROSA BONHEUR
1 36
je croyais qu'elle achetait de l’argent. Elle avait beau me donner des
explications, je n'y comprenais jamais rien.
Je me rappelle aussi que tous les dimanches ma mère me mettait
en blanc. Combien j'étais hère de ma robe, de mes pantalons qui la
dépassaient et de mes souliers rouges! Mon père m'a peinte ainsi. Je
vous assure que ce jour-là je serrais avec joie mon polichinelle sur ma
poitrine et mon porte-crayon dans ma main.
Souvent ma mère se mettait à son clavecin pour jouer et chanter
tout à la fois. M. Dublan l’accompagnait avec sa flûte. Tant que durait
le concert, je restais assise à terre, et gravement je faisais des découpures
dans une bande de papier. C’était un berger, près de lui son chien, à
la suite une vache, un mouton et enfin un arbre.
Un jour le duo me sembla plus suave que d'ordinaire ; je vis
M. Dublan se pencher vers la tète adorable de ma mère et lui adresser
quelques observations. Je l'entendais qui disait : « Sophie, encore plus
pianissimo ». Cette petite scène avait interrompu mon découpage et
poussée par je ne sais quel sentiment, je m'étais glissée tout près de ma
mère et je l'observais avec délice. De temps en temps, elle me jetait un
regard tendre. Tout d’un coup, touchée de mon extase, elle me prit sur
ses genoux, plaça mes petits doigts sur les touches de l'épinette et se
mit à chanter avec mon accompagnement improvisé. Puis elle examina
avec soin mes découpures. Quelle émotion douce envahit tout mon
être lorsque, avec un sourire, elle me pressa sur son cœur, et me couvrit
de baisers en m’appelant sa «grande Rosa ». Ah! quel heureux temps
c’était là pour moi
Mes parents avaient pour amis deux familles espagnoles, les Sil-
velas et les Figueras. C’est à Victoire Silvelaque ma mère faisait part du
petit sentiment de jalousie qu’elle éprouvait à l’égard de ma nourrice.
Chez eux l’on rencontrait plusieurs de leurs compatriotes, entre autres
le poète Moratin1, qui jouait volontiers avec moi et m’appelait son
« joli petit chou ».
Les Silvelas quittèrent Bordeaux vers 1828 et vinrent s'établir à
Paris, d’où ils engagèrent bientôt mon père à suivre leur exemple.
Poussé par le désir de mieux gagner sa vie, mon père les écouta
volontiers, car il lui était né un second fils, Isidore2, et il ne trouvait
1. Moratin (Leandro-Fernandez de), poète classique et auteur dramatique. Né à Madrid
en 1760, il mourut à Paris en 1828. Ses comédies, le Vieillard et la Jeune fille, le Café, qui
sont de 1792, et son ouvrage, Origines du théâtre espagnol, lui font un nom dans la littérature
de son pays. Lors de l’occupation française, Moratin s’était rallié au roi Joseph, ce qui le
contraignit à l’exil lors de la restauration de 1814.
2. M. Isidore Bonheur, ne le i5 mai 1827, est mort le iy novembre 1901.
ROSA BONHEUR
i3 7
pas que Bordeaux fût un champ suffisant pour la réalisation de ses
projets d’avenir. Il vint donc à Paris, nous laissant tous les trois avec
notre mère chez le bon M. Dublan (1828).
Persuadé qu'il allait facilement acquérir et fortune et réputation,
mon père était arrivé plein d’enthousiasme dans la capitale. Plutus
parut d’abord lui sourire en effet, et il nous réclama avec une hâte tout
PÉPÊ ET MÉMF.E, GRANDS-PARENTS PATERNELS DE ROSA- BONHEUR.
Dessin de Raimond Bonheur.
artistique, qui parut bien un peu précipitée au prudent M. Dublan.
Ce n'est que sur les instances de ma mère, que ce tuteur, aussi sage
que bienveillant, se décida enfin à nous payer nos places à la diligence.
Il nous accompagna jusqu’à la voiture. Et je me souviens que, dans
l'insouciance ingrate de notre âge, nous ne prêtions qu'une attention
bien distraite aux larmes et aux soupirs de ce bon vieillard et de sa
gouvernante, la bonne Mme Aymée (1829).
Après deux jours et trois interminables nuits, nous arrivâmes à
18
1 38
ROSA BONHEUR
Paris pour tomber dans les bras de notre père chéri, dont il nous
semblait que nous étions séparés depuis une éternité.
J'étais alors dans ma septième année, mon frère Auguste entrait
dans sa cinquième et ma mère portait dans ses bras Isidore, qui n'avait
pas encore deux ans.
Dans la rue Saint-Antoine1, en face de la maison que nous habitions,
se trouvait une boutique de charcutier. En plein étalage, au milieu du
lard et des saucisses, était exposé, en guise d’enseigne, un petit sanglier
de bois sculpté et enluminé. Quoique ce fût loin d’être un chef-d’œuvre,
l’animal me semblait vivant, et chaque fois que je sortais je m’apitoyais
sur son sort, car j’étais bien persuadée qu'il attendait son tour d'être
dépecé.
Paris me paraissait un Bordeaux fort agrandi, mais beaucoup plus
laid ; le pain y était trop fade et tout, jusqu’au soleil, me semblait gâté,
et puis je n’avais plus ma terre, mes arbres et mes animaux !
Les Silvelas, qui tenaient une pension pour jeunes gens, venus
i. N° 5ü-52, autrefois 1 5 3 .
ROSA BONHEUR
i39
pour la plupart de 1 Espagne et de l’Amérique du Sud, avaient été d'une
aide précieuse pour mon père à ses débuts, en lui procurant des leçons
a donner. Mon père se forma ainsi une pet i te clientèle qui tant bien que
mal, mais plutôt mal que bien, nous permit de vivre.
ROSA BONHEUR A QUATRE ANS, PAR RAIMOND BONHEUR.
Cependant je grandissais, mes frères faisaient de môme, et nous
n'avions d’autre institutrice que notre mère, lorsque M. Antin, un vieux
janséniste, qui tenait une école dans la maison, proposa à mes parents
de nous prendre comme élèves. Sa proposition fut tout de suite acceptée,
et voilà comment j’eus d’abord pour camarades des petits garçons.
Heureusement que cela ne m’effrayait guère; j’étais bien habituée à
140
ROSA BONHEUR
tenir tête à mes frères et lorsque nous allions jouer sur la place Royale,
c'est moi qui étais le plus garçon de tous.
La Révolution de Juillet m’a laissé un souvenir très vif; ma petite
sœur Juliette venait de naître (19 juillet), lorsqu'on commença à se
battre partout dans notre quartier, et je me rappelle fort bien avoir vu,
devant notre porte, une pièce d’artillerie tirer dans la direction de la
Bastille. Sa première détonation eut même cet effet, par l’ébranlement
qu'elle causa, de jeter mon frère au bas de la porte cochère sur laquelle
il était grimpé. J'ai vu aussi la garde royale charger sur les insurgés et
ceux-ci la repousser en jetant de grands cris.
Ces années-là furent loin d'être heureuses pour nous. Nous étions
quatre enfants et mon père ne trouvait plus de leçons à donner; le
choléra qui survint en i832 n'améliora pas notre sort. J’ai encore
présent à l'esprit le lugubre spectacle de ces charrettes chargées de morts
qui, toute la journée, circulaient dans les rues.
Il nous avait fallu quitter la rue Saint-Antoine pour aller demeurer
dans la rue des Tournelles une vieille maison Louis XIII, où il y avait
un grand escalier de pierre. Nous habitions au-dessus d’un croquemort,
et cela me faisait peur lorsque j'étais seule.
De la rue des Tournelles, nous avons été sur la place de la Bastille1 2,
ensuite à la rue Taitbout.
A la fin de i83o, ma mère avait été rappelée en toute hâte à Bor-
deaux, près de M. Dublan tombé malade. Malgré la précipitation avec
laquelle elle nous quitta, c’est à peine si elle arriva à temps pour
recueillir son dernier soupir. Kn la Voyant, le vieillard, qui déjà était
presque moribond, se dressa péniblement sur son lit et lui dit :
— Sophie, tu es ma fille, ma propre fille, viens embrasser ton père
mourant.
Poussant des sanglots et se précipitant, ma mère couvrit de baisers
désespérés le visage déjà convulsionné du père qu'elle venait de
retrouver.
— Et ma mère, ma mère, qui était-elle ? dis-le moi, mon père, je
t’en supplie.
— Mon enfant, j'ai juré de ne jamais le révéler, mais tu trouveras
dans le secrétaire des papiers qui te le diront.
M. Dublan voulait parler encore, mais il ne put proférer un mot.
Affolée par la douleur, ma mère fut tout entière à le soigner, c'est-à-
1. N° 3o. Raimond Bonheur semble avoir quitté la rue Saint-Antoine au mois d’oc-
tobre i83o.
2. i83i.
ROSA BONHEUR
i4'
dire à prolonger pour quelques instants cette vie qui s’éteignait. Par un
miracle de tendresse et d’amour filial, elle y parvint pour quelques
Mme RAIMOND BONHEUR ET SES ENFANTS ROSA ET AUGUSTE).
Dessin de Raimond Bonheur.
heures, pendant lesquelles c’est à peine si elle prit garde à ce qui se
passait autour d’elle (18 décembre i83o).
Lorsque son père fut mort, crispé, glacé et qu'on 1 eut mis au
cercueil, elle songea enfin au secrétaire et aux précieux papiers. Au
142
ROSA BONHEUR
moment de l'ouvrir, elle s’aperçut alors, à sa grande stupéfaction, que
cette serrure venait d'être forcée ! 1
La mort de M. Dublan fut pour ma mère le commencement de la
détresse. En même temps qu’elle retrouvait son père, elle perdait son
protecteur. Aucune aide ne pouvait plus venir de Bordeaux, par suite
de l’effraction du secrétaire. La disparition des papiers qui devaient
lui révéler le secret de sa naissance et lui donner sans doute des droits
à une portion de l'héritage de son père, cette disparition était la ruine
pour elle.
Dès lors commença pour nous une vie de misère.
i . M. Jean-Baptiste Dublan de Lahet avait C2 ans quand il mourut. 11 était veuf de Jeanne-
Kéty Guilhem, et habitait fossés de l’Intendance, n° i5.
ETUDE I) AGNEAU, PAR ROSA BONHEUR.
M O U K L O N S .
Dessin lie Rosa Bonheur.
CHAPITRE X
RAIMOND BONHEUR SAINT-SIM ONIEN.
I.A MORT DUNE MÈRE ( I 833).
Vous n’êtes pas sans
savoir que quelques mois
après la mort du célèbre
philosophe Henri de Saint-
Simon1, ses disciples fon-
dèrent une association reli-
gieuse pour la propagation
de ses doctrines. Ce grand
homme, qui dans sa jeunesse
avait porté les armes pour
affranchir l'Amérique, n'a
voulu reconnaître à son
retour dans la vieille Europe
qu'une seule espèce d'aris-
tocratie. Ce n'était pas celle
à laquelle il avait le droit de
prétendre, puisqu'il descen-
dait de Charlemagne, mais
l’aristocratie des penseurs,
un mot de tous les producteurs
T K TE DE CHAMEAU.
Dessin de Rosa Bonheur.
des ingénieurs, des poètes, des peintres, en
i. Henri, comte de Saint-Simon (1760-1825), connut, au commencement du xixe siècle,
un plan de réorganisation générale de la société. Religion, famille, propriété, travail, rien
n’échappait à scs vues réformatrices. La partie la plus remarquable de ses projets concernait
'44
ROSA BONHEUR
dont le labeur est utile à l’humanité. A la mort de Saint-Simon, en
1825, les adeptes de la foi nouvelle, dont Enfantin et Olinde Rodrigues
étaient devenus les plus ardents propagandistes, se réunirent pour créer
une sorte de couvent
laïque dans une vaste
maison qui existe en-
core à Ménilmontant.
Au mois de juin
i83o, les chefs de ce
mouvement de réor-
ganisation sociale
publièrent une liste
de leurs affiliés. Ils
étaient au nombre
de soixante-dix-neuf,
parmi lesquels figurait
mon père.
Car mon père
avait une nature d’apô-
tre ; il se plaisait à
répandre partout les
connaissances qu’il
avait acquises, les re-
marques qu’il avait
faites, en un mot tout
ce qui lui paraissait
utile. C’était un véri-
table serviteur de
l’humanité.
Quoiqu’il nous
chérît avec l’impétuo-
sité de son caractère,
ce qu’il cherchait
avant tout, c’était
l’amélioration de la
société. Jamais il ne perdit de vue les idées généreuses pour songer à
ses intérêts personnels. Le jour où mon père manifesta l’intention de
LE PERE ENFANTIN,
CHEF DE LA RELIGION SAINT-SIM ONIENNE.
(Costume dessiné par Raimond Bonheur.)
Fac-similé d’une lithographie de Leclerc (1832).
1 association des travailleurs et l'influence prédominante qu’il accordait à la science et à l'in-
dustrie dans la société nouvelle. La ruine de sa fortune et l’insuccès de ses doctrines l’ame-
nèrent, en 182.3, à une tentative de suicide ; il continua son apostolat jusqu'en 1825.
ROSA BONHEUR
'45
s’enrôler dans la phalange des Saint-Simoniens, ma mère ne fit aucune
opposition; au contraire, voyant là un moyen de le rendre plus heureux,
elle l’encouragea à suivre ses inspirations; elle alla même jusqu’à pro-
poser de s’enrôler
comme son mari.
Dans les pre-
miers temps de l'ins-
tallation, alors que
l'on espérait que
l’institution allait se
développer à pas de
géants et se répan-
dre dans toutes les
parties du globe, le
Conseil des apôtres
avait conçu pour Pa-
ris un vaste plan de
propagande. Dans
chacun des douze
a r rond issem en ts
dont il se compo-
sait alors, l’on avait
décidé d’établir un
centre permanent
de prédication.
Au temps où les
événements que je
vais vous raconter
se déroulaient, je
n'avais pas assez
d expérience pour
comprendre ce qui jeune dame saint-simonienne.
se passait ; mais de- Fac-similé d’une gravure de Maleuvre.
puis, j'ai voulu me
rendre compte des influences qui avaient formé mon caractère, et j'ai
acheté les principaux ouvrages relatifs au Saint-Simonisme. Ce qui était
obscur pour moi en 1 832 s'est subitement éclairé. J ai compris ce qu il
y avait de noble dans la nature de mon père, mais aussi les angoisses
et les douleurs de ma pauvre mère, et j'ai revécu un drame émouvant
dont les péripéties ont exercé une influence incroyable sur ma vie.
19
146
ROSA BONHEUR
Le personnel des divers foyers de lumière saint-simoniens devait se
composer réglementairement de trois personnes. En premier lieu, un
médecin du corps, puis un médecin de l'âme, qui était l'apôtre saint-
simonien, en troisième lieu un adjoint.
Si ce beau plan avait reçu un commencement d'exécution, ma mère
aurait occupé un rang d'adjoint dans l’état-major de l’armée sacerdotale.
Mais les difficultés financières étaient immenses. Le Collège des apôtres
ne put établir que quatre commissions de propagande; mon père figura
dans l’une d'elles en qualité d’adjoint ; quant à ma mère, il ne fut plus
question de rien pour elle, sinon de s'occuper du soin de ses enfants.
Autour des chefs saint-simoniens, le Père Enfantin1 et le Père
Bazard, les « Pères Suprêmes », s'étaient groupés beaucoup d'hommes
qui depuis sont devenus illustres. C'étaient les Pereire, les Talahot, les
Hippolyte Carnot, les Olinde Rodrigues, les Edouard Charton, les
Jean Raynaud, les Émile Barrault et tant d'autres.
D’une façon plus ou moins directe, toutes les idées qui agitent
encore aujourd'hui l’esprit des classes laborieuses sont sorties de ce
prodigieux mouvement.
AP rès la rupture survenue entre Bazard et Enfantin, mon père
demeura fidèle à celui-ci et à la Famille.
Leur maison de Ménilmontant n’était pas du tout un atelier de pro-
duction ; c'était, si je puis m'exprimer ainsi, un séminaire dans lequel
les apôtres devaient se préparer à leur glorieuse mission avant de se
disperser, comme ceux du Christ, pour porter la bonne parole à tous
les points de l'horizon. Les disciples de cette religion nouvelle étaient
presque tous des jeunes hommes vigoureusement constitués. Ils laissaient
pousser leur barbe, et cela leur donnait un aspect majestueux. Leur
costume était fort pittoresque : ils portaient en effet un pantalon blanc,
1. Enfantin (Barthélemy-Prosper) (1 796-1864) devint, après la mort de Saint-Simon, un
des plus ardents propagandistes de l’idée sociale nouvelle. A la suite des journées de Juillet,
ayant associé ses efforts à ceux de Bazard, le fomentateur du mouvement carbonariste contre
le gouvernement de la Restauration, Olinde Rodrigues les proclama Pères Suprêmes. Les
vues politiques de Bazard devaient bientôt le séparer d’Enfantin, qui rêvait la rénovation de
la société par la douceur et l'affection, et, à la fois prêtre et médecin, réformait le mariage et
prétendait assurer la bonne harmonie des époux par l’intervention de ceux de ses adeptes qu’il
investissait des fonctions de prêtres et de confesseurs. A ce moment, la Famille devint une
véritable église, dont Enfantin était le seul pontife, l’Élu de Dieu, la Loi vivante. Pour régler
les conditions de l’harmonie des deux sexes, il importait qu’une femme fût associée au ponti-
ficat suprême, et l’on se mit à la recherche de la Femme-Messie, la Mère. Malgré les attaques
de ses anciens amis, Enfantin voyait chaque jour s’accroître le nombre de ses fidèles ; des
missions étaient envoyées au loin. Les poursuites de i832 coupèrent court à toutes ses
espérances. Après son retour d’Égypte, où la plupart de ses compagnons s’étaient faits
musulmans, Enfantin fut successivement maître de poste, membre de la commission d’Algérie,
directeur de la Compagnie de Paris-Lyon, et, par intervalle, rédacteur au journal le Crédit.
ROSA BONHEUR
147
un gilet rouge et une tunique d'un bleu violacé1. Détail curieux qui
montre jusqu’où ils poussaient le symbolisme, le gilet était boutonné
par derrière, afin qu’aucun d eux ne put s'en vêtir tout seul. A leurs
yeux, c'était un moyen de les rappeler chaque jour à la pratique de la
fraternité.
Comme coiffure, ils avaient adopté le béret, en souvenir de la grande
Révolution.
Le Conseil des apôtres décida que les Saint-Simoniens seraient
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FABRÉ-PALAPRAT. ENFANTIN. I.’aBBÉ CHATEL.
Fac-similé d’une lithographie satirique de l’époque (:833).
partagés en plusieurs sections, dans lesquelles chacun prendrait sa part
du travail quotidien nécessaire à l’entretien de la maison commune. Les
uns ciraient les bottes, les autres balayaient les chambres, quelques-uns
s’occupaient de la lingerie. Il y en avait qui étaient chargés de la cuisine
ou bien de servir à table.
1. M. Paul Bonnefon croit pouvoir affirmer que le dessin de ce costume fut donné par
Raimond Bonheur lui-même (Raimond et Rosa Bonheur, dans l'Art , 23e année, 3e série,
t. III, p. 422).
ROSA BONHEUR
1 48
On avait aussi formé une brigade de jardiniers; c'est dans cette
dernière section que figurait mon père.
A ces rénovateurs du genre humain il fallait de quoi vivre. Leurs
ressources consistaient en dons que faisaient les adhérents à la doctrine
ou leurs admirateurs.
Toutes les fois qu'il le pouvait, le Collège des apôtres contrac-
tait des emprunts avec des capitalistes confiants dans l'avenir de
l'institution naissante. Mais le service financier fonctionnait d'une
façon fort irrégulière. Je me rappelle avoir entendu dire à ma mère
que le Père Bouftard, trésorier général, avait besoin de plus de
200.000 francs et qu'il n'avait en caisse que y5 francs au commence-
ment de mai i832.
La visite des amis particuliers avait lieu le mercredi ; les femmes
des Saint-Simoniens ne manquaient jamais d'aller voir leurs maris et
d amener avec elles leurs enfants. Ma mère faisait comme les autres,
c'est ainsi que je me suis liée avec les enfants des hommes célèbres
dont je vous ai donné les noms.
Pour ces pèlerinages hebdomadaires, ma mère me coiffait du bonnet
saint-simonien, et cela m'a valu plus d'une fois d'ameuter dans la rue
des gamins qui me jetaient des pierres en se moquant de ma coiffure et
de son gros gland. Je me rappelle combien mon père était heureux de
nous voir porter les couleurs de la Famille de Ménilmontant, comme il
faisait fête à sa femme et avec quel empressement il lui tendait l’offrande
qu'elle venait chercher et qu'il accompagnait toujours de bonnes paroles.
Oh ! les bonnes paroles! elles ne manquaient jamais. Dans les moments
difficiles, mon père était d’une véritable éloquence; il réchauffait l'âme
de ma mère en lui faisant entrevoir le prochain triomphe du nouveau
christianisme.
Le public était admis aux visites du dimanche ; il y avait quelque-
fois même, d’après ce que l’on m’a dit, jusqu’à dix mille spectateurs,
qui restaient séparés de nous par un simple cordon et qui suivaient avec
passion les exercices du nouveau culte.
La première cérémonie publique eut lieu le 6 juin 1 832 , au moment
même où, dans la rue Saint-Martin, le canon tonnait contre une barri-
cade défendue héroïquement par une poignée de républicains.
Le ciel, splendide jusque-là, se couvrit subitement; de violents
coups de tonnerre retentirent et j'ai entendu un des apôtres s'écrier en
regardant Enfantin : « Père, il y a à la fois deux orages ».
La solennité à laquelle nous assistions était la prise d'habit. Les
uns après les autres, les apôtres venaient devant le Père Enfantin, qui
LES MOINES DE MENILM ONTANT
ou
LES CAPACITES SAINTSIMONIENNE S.
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Fac-similé d une lithographie de l'époque, montrant Raimond Bonheur (n° 1 1 ) occupé aux travaux de jardina
ROSA BONHEUR
1 5o
leur disait, en les regardant comme l’eût fait un grand-prêtre : « Vous
sentez-vous la force de revêtir ce costume ? »
Mon père s’approcha à son tour ; je n'ai pas compris ce qu'il disait,
mais depuis j’ai lu son discours dans une brochure. Vous la trouverez
à la Bibliothèque de l’Arsenal à laquelle le Père Enfantin a légué ses
collections. Mon père n'osait accepter le vêtement apostolique, il s'ex-
primait en termes touchants sur la position malheureuse dans laquelle
se trouvait sa famille. Rassuré cependant par la présence de Talabot
dans le corps des apôtres, il accepta enfin les insignes sacerdotaux.
Le 9 juillet eut lieu, en grande
pompe, l’inauguration des travaux
du Temple. La Famille se réunit
sur la pelouse pour attendre l’ar-
rivée du Père Enfantin, qui sortit
de la maison avec un brillant cor-
tège. A cause de sa belle voix
sonore et de sa noble prestance,
mon père était chargé de faire
l'office de héraut d’armes, et ce
fut lui qui annonça solennelle-
ment : « Le Père ! ».
Dans cette cérémonie furent
exécutés, pour la première fois,
les chants liturgiques composés
par Félicien David. Ces paroles et
cette harmonieont produit sur moi
une impression si vive, qu'il me
semble encore les entendre, lorsque je songe à ces lointains événements.
Par une coïncidence curieuse, c’est précisément ce jour de fête que
le Parquet avait choisi pour lancer deux assignations contre les Saint-
Simoniens.
Le Père Enfantin et les quatre principaux apôtres furent bientôt
envoyés devant la cour d'assises, pour répondre d'un délit contre les
bonnes mœurs et l'ordre public. Ils étaient, en même temps, poursuivis
devant le tribunal de police correctionnelle pour escroquerie.
L’affaire tut appelée devant la cour d'assises le 28 août. Ces persécu-
tions avaient rendu mon père plus ardent encore qu’il n’était auparavant.
Revêtu de son grand costume, il se rendit à la cour d’assises, faisant
cortège à ceux des apôtres qui avaient été choisis par le ministère public
comme les boucs émissaires des péchés de l’association.
LA BÉQUÉE (1841).
Dessin de Rosa Bonheur.
RO SA BONHEUR
1 5 1
Mon père était un des quarante témoins qu'Enfantin amenait pour
sa défense. Ainsi que les trente-neuf autres, il refusa cependant de
déposer. Indigné, en effet, des procédés du parquet, le Père leur
avait intimé l’ordre de garder le silence; quant à lui cependant, il
proclama hautement son intention de transformer la morale publique,
et pour ses conseils présenta deux femmes, que la Cour n’accepta pas,
naturellement.
Marchant à pas majestueux derrière le Père Enfantin, à travers
une foule agitée des sentiments les plus divers, mon père fit à deux
reprises différentes, avec tous ses frères, le trajet de la maison de
Ménilmontant au calvaire du Palais de Justice.
Condamnés par le jury le 29 août, les accusés rentrèrent silencieux
et la tête haute dans l’asile de la Famille persécutée. Le 3o octobre, ils
en sortirent de nouveau pour se rendre à la police correctionnelle où,
cette fois, on les acquitta.
Cet heureux résultat fut célébré dans un banquet au restaurant
du Veau qui tête , qui se trouvait sur le boulevard du Temple et était
assez renommé dans les annales de la gastronomie parisienne.
La condamnation en cour d’assises, en dépit de la fermeté d'âme
des adeptes, avait singulièrement empiré la situation de la Famille.
Rares étaient les journaux qui, comme le National , tout en repoussant
les doctrines saint-simoniennes, attaquaient le jugement comme portant
atteinte à la liberté de penser.
ROSA BONHEUR
1 5 2
Les ressources diminuèrent, et lorsque, au commencement de
décembre, le Père Enfantin et scs co-accusés entrèrent à Sainte-Pélagie,
ia maison de Ménilmontant était presque déserte. 11 fallut songer à se
séparer.
Les apôtres se partagèrent en deux groupes : l’un qui prétendait
continuer en France la propagande entreprise; l'autre, beaucoup plus
nombreux, qui voulait aller répandre en Orient la doctrine persécutée.
Duveyrier et d’Eichthal étaient les chefs de ce dernier groupe, qui se
partagea lui-même entre l'Egypte et la Grèce.
Mon père ne put faire partie ni de l’un ni de l'autre de ces essaims
de prédicateurs : sa famille à élever lui rendait la chose impossible.
Mais il en éprouva un regret très vif et plusieurs fois, dans les moments
d’exaltation, je l'ai entendu dire qu'il n'y avait que l’Eglise catholique
pour comprendre que des hommes et des femmes qui veulent se con-
sacrer à une grande cause doivent dès l'avance prendre leur parti du
célibat.
Lorsque mon père entamait ce sujet, ma mère fondait en larmes;
elle me prenait dans ses bras et m'embrassait convulsivement. J’étais
trop jeune alors pour comprendre le sens de ces paroles, mais je les ai
gardées gravées d’une façon ineffaçable dans mon esprit ; elles n'ont
point été sans influence pour m'écarter du mariage.
Si vous voulez vous faire une idée du sentiment de bienveillance
universelle qui régnait dans l'esprit de mon père, allez à la Bibliothèque
Nationale, vous y trouverez un article qu’il publia dans un journal fondé
après la dispersion de la Famille samt-simonienne. C'est le premier et
le dernier numéro d’une feuille intitulée : Le Carnet du Théo-gyno-
démophile, mot qui veut dire : « l’ami de Dieu, de la femme et du
peuple1 ».
Morale : Une vérité entre mille.
En religion, en politique, en morale, les opinions qui nous divisent ne
sont en réalité, pour qui ne considère rien superficiellement, que l’expression,
le moyen incomplet de la même volonté imparfaitement conçue, imparfai-
tement exprimée, imparfaitement jugée, et qui mérite notre bienveillance, notre
respect plutôt que notre vaniteuse haine, car cette volonté qui anime de géné-
reux champions est bonne, son but est le même : le bien-être, le salut de tous.
Oui, ces divisions entre les partis, qui les rendent hideux et honteux de
leurs excès, qui les étourdissent, qui les aveuglent, tout cela est une fermen-
i. Dans le catalogue se trouve, au nom de Raimond Bonheur, cette pièce, qui porte la cote
Zp. i3go ; c’est un petit cahier de iC pages in-8°, imprimé en 1 833 chez Cordier et. signé par
E. Javari, R. Bonheur et G. Biard.
ROSA BONHEUR
i 53
tation, un laboratoire où se travaillent, se tamisent, s’expérimentent et s’épurent
le bien-être, le salut de l’humanité, et du choc qui se produit entre les opinions,
naît la lumière qui les harmonise chaque jour.
Mais le mal est dans cet orgueilleux penchant à imposer violemment notre
opinion particulière, sans avoir assez raison de l’ensemble, du temps et du lieu
où nous sommes placés. Le mal est de ne voir de vérité, de justice qu’en nous
et de ne voir dans les autres que des vices contraires.
Le mal est de ne pas assez nous rendre compte de la bonne volonté,
plus ou moins lumineuse et plus ou moins clairement exprimée, qui anime des
hommes si bien faits pour se fortifier dans l’union. Je parle de ceux qui, de
bonne foi, ont pris une bannière et non de ceux qui s’en font un moyen de satis-
faire leur cupidité, et malheureusement dans tous les partis il y a de dangereux
égoïstes. Ceux-là sont les plus cruels, les plus criminels, qui se font un jeu
d’obscurcir à dessein une bonne volonté, de semer la division par des arguments
qu’ils savent être faux, qui abusent de la faculté interprétative et font de
mauvaises et subtiles définitions. Ce sont de tels hommes dont les intentions
déloyales ont fait souvent avorter le progrès des lumières et fait plus d'une fois
couler le sang humain qui a inondé la terre. Mais ces turpitudes indignes de
l’humanité sont emportées par l’entraînement providentiel des choses et la
justice grandit et nécessite de meilleurs jugements et des actes mieux ordonnés.
R. Bonheur.
Malgré la réputation dont jouissait mon père, il ne trouva, à la suite
du naufrage de la Famille, que très peu de leçons à donner. Et pourtant
il avait quatre enfants à nourrir! Dans les moments de répit que lui
laissait ma petite sœur Juliette, qui avait à peine deux ans, ma mère
courait le cachet de musique à vingt sous. C'était là ses seules sorties,
à moins que ce ne fût pour se rendre aux Halles, de grand matin, afin
d’avoir à meilleur compte les légumes qui faisaient la base presque
exclusive de notre nourriture. Notre position était lamentable.
Dans mon insousciance, j'étais loin de me douter de notre détresse
et je priais souvent ma mère de chanter, comme elle le faisait autrefois
à Bordeaux. Elle s'y prêtait toujours de bonne grâce et, chaque fois,
ce que j'entendais me mettait comme en extase. Lin jour, sa voix me
parut plus triste qu’à l’ordinaire et je ne pus m'empêcher de lui dire :
— Maman, arrête-toi, il me semble que tu chantes dans les rues
pour recevoir des sous.
— Enfant que tu es, me répondait-elle. Eh bien, prends ce bâton
et danse.
Et je dansai, heureuse de voir que ma mère me souriait tout en se
replaçant à sa table de travail. Car elle travaillait beaucoup, non seu-
lement pour entretenir les vêtements de toute notre maisonnée, mais
aussi pour fabriquer des jarretières de pacotille qui lui étaient encore
20
i-s4
ROSA BONHEUR
moins bien payées que ses cachets de musique. C'est à peine si, en sacri-
fiant sa santé à ce labeur ingrat, elle arrivait à ajouter douze sous par
jour à notre famélique budget.
Par surcroît de fatalité, je tombai malade, et il me semble encore
voir ma mère se pencher sur moi pour me faire boire mes potions.
Sa main se posait sur mon front brûlant, et je mettais mes deux bras
autour de son cou, baisant longuement ses beaux yeux humides de
larmes Hélas ! les fatigues qu'elle éprouva du fait de ma maladie
achevèrent d'épuiser sa constitution, déjà terriblement éprouvée par la
misère supportée avec tant de fierté Fille mourut. Après avoir été
élevée comme une princesse, elle n'a même pas eu de tombeau Nous
étions si pauvres, qu'il fallut la laisser enterrer à la fosse commune 1
Ah ! ce que c'est que la vie 1 Ma mère, la plus noble et la plus fière
des créatures, succombant à la fatigue et à la misère, pendant que mon
père rêvait au salut du genre humain Quand j’ai obtenu mes succès
et gagné de l’argent plus que je n'en pouvais dépenser, combien n'au-
rais-je pas donné pour savoir en quel lieu pleurer ma mère et rendre
honneur à ses restes, mais il était trop tard !
i. Les funérailles de Mme Bonheur eurent lieu le Ier mai 1 8 3 3 et ses restes furent déposés
à la fosse commune du cimetière Montmartre, ainsi que l’atteste le registre d’entrée.
CROQUIS D ALBUM, PAR ROSA BONHEUR.
LES GLANEUSES.
Croquis de Rosa Bonheur.
CHAPITRE XI
l'éducation . — rai mono bonheur templier.
UN PENCHANT IRRÉSISTIBLE POUR LA PEINTURE.
Après la mort de ma mère,
Mme Avinée, qui l’avait élevée avec un
dévouement absolu, reportant sur les
enfants l’affection qu elle portait à celle
que nous pleurions, conçut l'idée géné-
reuse de me prendre auprès d’elle à
Bordeaux. Mais j’avais déjà onze ans,
mon père préféra lui confier ma sœur
Juliette qui n'en avait que trois, et
bientôt après m'emmena habiter avec
lui sur le quai de l'Ecole.
Le départ de Juliette me laissait
seule à la maison, mon père, qui
donnait des leçons de dessin dans
>
une pension, en ayant profité pour y
faire entrer à la fois mes deux frères.
étude de sanglier. Ce fut ma tante Elisabeth qui s’oc-
Dessin par Rosa Bonheur. cupa de moi ; elle me confia à une
de ses amies, Mme Pèlerin, qui habi-
tait aux Champs-Elysées, dans l’allée des Veuves, et j'allai à l’école
chez les sœurs de Chaillot.
Ce que fut mon existence à ce moment-là, Eugène de Mirecourt 1 a
ROSA BONHEUR
i î>6
raconté au long de la petite brochure qui m'a été consacrée dans la série
des Contemporains que l'on publiait alors 1 :
Le Bois de Boulogne..., dit-il, ne ressemblait guère à ce qu’en a fait de nos
jours le génie du luxe et des améliorations.
Ce n’était qu’un fourré de jeunes arbres, assez mal peignés, et succédant
d’une façon médiocre aux vieilles futaies de chênes, de hêtres et de bouleaux,
abattus en 1 8 1 3 par messieurs les Cosaques.
Des avenues larges et poudreuses coupaient à angles droits ces insipides
taillis, peu fréquentés dans la semaine, si ce n’est par le duel ou par le
suicide.
Quelques rares bourgeois, habitants de Neuilly ou des villages circonvoi-
sins, y venaient chercher un peu d’ombre pendant la canicule. On pouvait
encore y rencontrer çà et là quatre ou cinq amateurs d’équitation, montés sur
des rosses indignes, ou un égal nombre de bambins, déserteurs de la « mu-
tuelle », qui se consolaient de la férule ou du bonnet d’àne en chassant aux
papillons ou en dénichant des merles.
Malgré ses ombrages rôtis par le soleil, malgré sa tristesse et sa solitude,
le Bois de Boulogne avait cependant alors une admiratrice fervente.
C’était une jeune fille, âgée de dix ans à peine.
Elle ne connaissait rien de plus magnifique au monde que cette promenade
et venait y passer régulièrement tous les jours que le Bon Dieu faisait sans
brouillard et sans pluie.
Avec ses traits éveillés, ses brusques allures, ses cheveux ras et sa face
toute ronde, on l’eût prise pour un des héros de l’école buissonnière dont nous
parlions à 1 instant même, si une robe écourtée, recouvrant à mi-jambe un
pantalon d'étoffe brunâtre, n’eût été l’indice de son sexe
Visitant les berges et les lisières, elle faisait d’énormes bouquets de
marguerites et de boutons d’or, ou bien elle s’enfoncait au milieu du taillis, se
couchant sur l’herbe, passant des heures entières à écouter le chant des fauvettes,
à observer les magnifiques effets du rayon de soleil qui filtre sous les rameaux,
ou à contempler, rêveuse, les grands nuages blancs et roses que le couchant
sème dans l’azur.
D’autres fois, s’arrêtant au bord du chemin, elle dessinait sur le sable,
avec une branche d’arbre, tout ce qui frappait ses yeux, chevaux et cavaliers,
bêtes et gens, promeneurs et promeneuses, encadrant ses personnages dans des
horizons de fantaisie, tout peuplés de moulins et de chaumières.
Bientôt sa composition l’absorbait de telle sorte qu’elle ne voyait pas les
badauds groupés autour d’elle.
Ceux-ci tombaient des nues et s’extasiaient devant la précision des figures
que traçait la jeune fille sur la poussière de la route.
Un d’entre eux lui dit un jour :
— Sais-tu que tu dessines fort bien, ma petite?...
— Certainement, monsieur, répondit l’enfant d’un air résolu. Papa aussi
dessine bien... C’est lui qui m’a donné des leçons!
i. Eugène de Mirecourt. Les Contemporains. Rosa Bonheur. In-3î Paris, Havard, i856.
ROSA BONHEUR
5 7
Inutile de dite que la jeune artiste du Bois de Boulogne était Mlle Rosa
Bonheur.
Dès 1 enfance, elle révélait ses dispositions prodigieuses.
Son pèie, Raimond Bonheur, avait du talent comme artiste.
En ce qui me concerne, mon père était du moins un maître trop
intelligent pour ne pas avoir reconnu mes dispositions artistiques, mais
une douloureuse expérience l'avait si bien averti des difficultés que
TÊTE DE CHEVAL.
Croquis de Rosa Bonheur à l’àge de i3 ans.
présente la carrière, même pour un homme, qu'il redoutait pour sa
fille une profession aussi hasardeuse. Non sans apparence de raison, il
lui sembla bien préférable de me mettre en apprentissage chez une
couturière, Mme Ganiford. Le fâcheux était que l’obligation de rester
toute la journée courbée sur l’aiguille me paraissait intolérable; ne
pas lever la tête, ne pas dire un mot, n'avoir d’autre distraction que
de me piquer les doigts, comment mon tempérament nerveux eût-il pu
se résigner à cela ? Aussi, dès que la maîtresse était occupée avec une
cliente, je m’échappais de son atelier, j'allais dans celui où son mari
fabriquait des capsules fulminantes, et je l'aidais à tourner la roue ; ce
métier de gros écureuil me plaisait beaucoup mieux que de faire des
ourlets. Bientôt mon père se rendit compte de ma répugnance insurmon-
table à manier l'aiguille et force lui fut bien de me reprendre chez lui.
Pendant quelque temps, j'essayai d’un autre métier, celui de colo-
riste. C'était chez M. et Mme Brisson ; mon père les connaissait; ils
coloriaient au patron des gravures de modes, des armoiries, des vues
kaléidoscopiques : ce travail
me plaisait assez et me per-
mettait de gagner quelques
sous ; mais cela ne put durer
longtemps. Mmc Brisson était
pourtant une excellente
femme, un peu originale, il
est vrai. Jugez-en : elle avait
trois fils et ne pouvait se
consoler de n'avoir aucune
fille. Pour se faire illusion,
elle avait eu l'idée cocasse de
leur donner à la maison des
noms féminins : l'un d'eux,
le plus jeune, qui était mon
meilleur camarade, s’appelait
Eléonore.
Vers cette époque,
M. Geoffroy Saint-Hilaire, le
célèbre directeurdu Muséum,
fit à mon père la commande
d’une série considérable de
planches représentant des
pièces d'histoire naturelle.
Son temps se trouva dès lors
absorbé par ce travail et par ses leçons et il dut renoncer à s'occuper
lui-même de mon éducation, et comme il ne voulait pas, cependant,
que je croupisse dans l’ignorance, il eut l’excellente idée de faire une
nouvelle tentative à mon sujet, et me fit entrer dans l'institution dirigée
par le bon M. Gibert et par son épouse, rue de Reuilly. Eà encore il
payait, je n ai pas besoin de le dire, de la même monnaie que pour la
pension de mes frères.
Dans cette maison, j'ai fait le diable ! Si l'on m’y avait laissée,
j'aurais transformé toutes ces petites lilles en autant de garçonnets. Ma
ROSA BONHEUR
1 1’9
nature indépendante déplaisait à i\lme Gibert, et ce n’est pas surprenant.
Au lieu d appiendre mes leçons, par exemple, je passais mon temps à
crayonner sur mes cahiers tous les animaux de l’arche de Noé. Ou
bien je faisais de mes professeurs des caricatures très idéales, que j'atta-
chais au bout d une ficelle; à l’autre extrémité je mettais une boule de
papier mâché, je lançais le tout au plafond et voila le professeur pendu !
Mes camarades riaient à gorge déployée; quant à moi, naturellement,
j'étais punie avec sévérité, mais
je recommençais toujours,
parce que je m’apercevais qu’on
ne me rendait jamais mes cari-
catures et qu’on paraissait
même lesgarder précieusement.
Peut-être étaient-elles trop res-
semblantes ?
Malgré lui, mon père était
bien obligé de me donner le
premier prix de dessin, mais il
savait par ses collègues que
j’étais la dernière dans toutes
les autres branches d'études.
Peu de temps après la
mort de ma mère, il était entré
dans l'ordre des Templiers,
une des nombreuses sociétés
secrètes qui avaient, avant 1 83o,
conspiré contre le trône des
Bourbons et dans les rangs de
laquelle s’étaient engagés l’élite
des Français épris de progrès et de liberté. Cette association se pré-
tendait l'héritière directe des moines guerriers dont elle avait pris le
nom.
Dans les premières années du xive siècle’, un farouche roi de France
en avait fait brûler vifs plus d'une douzaine sur le terre-plein du Pont-
Neuf, à l’endroit même où se trouve actuellement la statue de son
meilleur successeur, le bon Henri IV, que vous aimez comme moi, j’en
suis sûre.
Les chevaliers du Temple conservaient précieusement un Evangile
de leur façon, qu'ils prétendaient le seul authentique. Ils avaient des
i . En 1 314.
ROSA BONHEUR
F. N COSTUME DE TEMPLIER.
i6o
ROSA BONHEUR
pratiques étranges et mystérieuses. Leur grand-maître, à cette époque,
était un médecin célèbre, ami particulier de mon père, qui l'avait ren-
contré dans un petit café voisin de chez nous, le café du Parnasse, dont
le propriétaire avait été autrefois le beau-père de Danton. Ce savant
s’appelait Fabré-Palaprat; il s'était adonné à la science de l’électricité
et fut l'un des fondateurs de la Société galvanique de Paris, s’efforçant
de faire apprécier les expériences deVolta, auxquelles beaucoup de gens
refusaient alors d'attacher aucune importance.
Fapré-Palaprat avait été décoré de la Légion d'honneur pour sa
bravoure pendant la défense de Paris en 1814, et la décoration de
Juillet le récompensa plus tard de son rôle dans les trois célèbres
journées de i83o.
Je me souviens qu’un jour, mon père étant venu me chercher à la
pension, me conduisit le soir à la chapelle des chevaliers, dans la cour
des Miracles, pour faire de moi une petite Templière, pour me rebap-
tiser, comme on disait dans la langue mystique de l’ordre. La cérémonie
consistait à faire passer le néophyte sous une voûte d'acier, formée par
les glaives que les chevaliers, rangés deux à deux, entrecroisaient symé-
triquement au-dessus du chemin que mes petites jambes avaient à
parcourir.
Les officiants, très nombreux, à ce qu'il me parut, étaient vêtus
d'un long manteau blanc, portant à l’épaule une grande croix d'un rouge
écarlate. Ils avaient la tête couverte d'un casque terminé par une pointe
aiguë. La chapelle, où l’on célébrait cette cérémonie extraordinaire,
était éclairée d'une lumière faible et tremblotante : on percevait les
sons lointains d'un orgue qui paraissaient venir des profondeurs de la
terre. Je ne comprenais rien, bien entendu, à ce qui se passait autour
de moi, mais il me semblait que j'étais transfigurée. D'une faible enfant,
j'étais devenue une vaillante chevalière!
Il faut bien dire que, les nuits suivantes, j'eus une peine infinie à
m’endormir dans mon petit lit de pensionnaire. Une fois même, par
un beau clair de lune, dont les vitres du dortoir étaient tout illuminées,
je n'y pus tenir. Je me levai et. sans presque m'habiller, mais en ayant
grand soin de boucler autour de ma taille un sabre de bois dont on
m'avait fait cadeau, je me glissai furtivement hors de la pièce et descen-
dis au jardin. Là, avec des airs de Don Quichotte, je commençai de
me promener majestueusement.
Il y avait, au long des allées, un grand nombre de magnifiques roses
trémières; j'en fis autant de Sarrasins qu’il s'agissait de combattre : alors,
tirant mon arme redoutable de son fourreau de carton, je me mis à
RO SA BONHEUR
lô [
trappei d estoc et de taille, jusqu à ce que la dernière rose trémière fût
couchée sur le sable.
Quand j'eus fini de pourfendre les ennemis de mon Dieu et de ma
patrie, ce qui avait exigé assez longtemps, je me sentis tout à fait fati-
guée, au point que j’eus de
la peine à remonter jusqu'à
ma couchette. Je m'endor-
mis profondément, avec la
conscience du devoir accom-
pli, et ne me réveillai qu’à
l'heure habituelle. Le matin,
étant descendue à la salle à
manger rejoindre mes com-
pagnes, je vis toutes ces
demoiselles avec des tètes
longues comme cela ! J’avais
oublié mon triomphe de la
nuit, et, d’un air innocent, je
demandai la cause de cette
émotion.
— Ce qu'il y a ! s’écria
Mm8 Gibert d'un air furieux,
tu le sais bien ; n’est-ce pas
toi, polissonne, qui as coupé
mes roses trémières ! Je le
dirai à ton père, car nous
ne pouvons plus te garder!
Cet excès d’enthousiasme
chevaleresque et l'expulsion
qui en avait été la consé-
quence décidèrent de ma
vocation et de mon avenir.
Quand, à la suite de cette aventure, je rentrai à la maison, mon père plaça
devant moi un modèle en plâtre, des crayons et du papier, et me dit :
— Ma fille, puisque tu ne sais faire que des bonshommes, voici
désormais tes outils; tâche d’apprendre à t'en servir, afin de gagner ta
vie et de faire ton chemin honorablement.
Malgré le ton sévère de ces recommandations, qui répondaient si
bien pourtant à mes désirs, j’étais ravie. Enfin ! j'allais pouvoir crayon-
ner à ma guise, sans que personne vint me gronder.
« MON PROFESSEUR DE DANSE. »
Aquarelle, par Rosa Bonheur.
2 1
IÔ2
ROSA BONHEUR
Dans notre petit atelier de la rue des Tournelles, où nous étions
revenus habiter, je travaillai avec acharnement, copiant avec amour les
plâtres que mon père me mettait entre les mains, et ne m'interrompant
pas même lorsque des amis venaient nous voir. Lorsqu'il rentrait, le
soir, c'était pour venir aussitôt regarder mon travail de la journée; il le
corrigeait, plus sévèrement, je crois, que celui de ses élèves, mais s'il
m'arrivait de faire un dessin
passable, je voyais combien il
était heureux de me féliciter de
mes progrès.
Un jour, mon père vint à
laisser à la maison sa boîte à
couleurs; je m'en emparai sur
le champ. Descendant quatre à
quatre l'escalier, j'achetai pour
deux sous de cerises, et, reve-
nue à l'atelier, je me mis à
peindre ma première nature
morte sur une petite toile déni-
chée dans un coin. Je vois en-
core la surprise de mon père :
« C'est très bien, me dit-il en
m'embrassant, continue à tra-
vailler avec persévérance, tu
deviendras une véritable ar-
tiste ». Il me caressait les che-
veux et ajoutait d'un ton plus
ému : « Peut-être, ma fille,
trouverai-je en toi la réalisa-
tion de mes ambitions artis-
tiques ! »
Peu de temps après, il voulut bien m'installer au musée du Louvre.
Ma joie fut si grande, de songer que désormais il me serait permis de
travailler dans ce sanctuaire autant qu'il me plairait, que tout au long
de la première journée, ma main ne cessa de trembler comme la feuille,
au point que je tus incapable de donner un seul coup de crayon. Lorsque
je rentrai, le soir, mon père s’aperçut de mon trouble : « Qu'as-tu donc,
me dit-il, es-tu malade ? » Je me jetai dans ses bras toute en larmes et
m'écriai : « Je suis si heureuse que je n'ai pu dessiner aujourd’hui,
mais tu n'auras plus à te plaindre d'une telle paresse. »
AU LOUVRE : LA VIEILLE DEMOISELLE-
Lavis de Rosa Bonheur.
ROSA BONHEUR
iG3
Mon père, vous le pensez bien, m'avait recommandé de garder la
meilleure tenue au milieu des rapins qui travaillaient comme moi dans
la belle salle de sculpture : je ne m’en faisais pas faute, et il paraît
même que je marchais d'un pas militaire qui retentissait merveilleu-
sement sur les dalles. A cause de cela, les élèves des Beaux-Arts m’ap-
pelaient « le petit hussard » ; de
cette manière au moins, j’arrivais
à les tenir à distance.
Si quelques-uns se moquaient
de moi, je prenais ma revanche
en faisant leur caricature. J’ai
gardé des échantillons de mon
savoir-faire à cette époque, où
j'avais à peine quatorze ans : en
voici. La vieille fille que vous
voyez là n'était pas de mes per-
sécuteurs, tout au contraire, elle
était pleine de bonté pour moi et
m’aurait volontiers défendue en
cas de besoin.
Mes journées tout entières se
passaient au musée. Pour déjeu-
ner, à midi, un sou de pommes
de terre frites et deux sous de
pain faisaient mon affaire ; je ne
buvais que de l’eau, dont j’allais
m'approvisionner à la fontaine,
avec une petite gourde qui avait
bien dix centimètres de hauteur.
Le soir, mon père ne faisait pas
beaucoup plus de cuisine. Il m’en-
voyait chez une gargotière du
voisinage, faire remplir de bouillon
AU LOUVRE : UN R A PIN.
Aquarelle de Rosa Bonheur.
une boîte à lait; avec du pain, cela
constituait tout notre dîner.
Avant de me coucher, j’apprenais l'histoire de France dans un livre
que mon père m’avait acheté et qui lui avait coûté vingt-neuf sous. C'était
un tableau synoptique qui allait des Gaulois à la troisième année du règne
de Louis-Philippe. Non content de m’y faire apprendre les grands faits
historiques de mon pays, mon père exigeait que je prisse des sujets de
compositions dans les événements qui frappaient le plus mon imagination.
ROSA BONHEUR
Je me souviens d'un certain après-midi où, en manière de prome-
nade, mon père m'avait emmenée à pied de Paris au Mont-Valérien,
qui, à cette époque, était dominé par une construction très ancienne, un
grand monastère, entouré d'un vieux cimetière. Arrivés là, mon père
s'arrêta au milieu des tombes, sans doute pensant à ma mère qu'il avait
perdue peu d'années auparavant.
En sortant du cimetière il se mit à marcher sans parler, tout absorbé
dans ses pensées ; moi je le suivais comme un chien suit son maître.
Et je songeais qu'un jour aussi, je le perdrais ; j'en étais toute attendrie ;
alors mon affection pour lui me suggéra l’idée de placer mes pieds dans
la trace des siens. D'ou me venait cette pensée, surprenante chez une
enfant ? Peut-être de ma mère.
Le soir, à la maison, pour me distraire des préoccupations qui ne
nous manquaient pas et de l’obsédante pensée de ma pauvre mère
absente, il m'arrivait quelquefois de copier, à la lueur de la lampe, des
plâtres d’animaux. Bientôt je m’aperçus que ce mode de travail avait un
avantage très sérieux pour moi ; les ombres se détachaient avec une
vigueur telle, que les formes des bœufs, des moutons, des chevaux, se
gravaient dans mon esprit avec une facilité surprenante. Beaucoup de
ces modèles étaient du sculpteur Mène h un homme de grand talent et
un ami de mon père. Ces moulages merveilleux m'ont tellement
intéressée que bientôt je me suis exercée à modeler moi-même des
animaux pour m’en servir dans mes compositions. Je maniais la truelle
avec autant de facilité que la brosse. J'ai créé ainsi tout un troupeau,
des brebis, des moutons, des béliers, des bœufs, des taureaux, des
chevaux et des cerfs. Ces animaux étaient tous de petite taille, vous le
pensez bien. C’est moi qui ai donné les premières leçons de modelage
et de sculpture à mon frère Isidore.
— Cherche ta voie, ma fille, ne cessait de me répéter mon père,
cherche ta voie, aie l'ambition de dépasser Mme Vigée-Lebrun, dont
tout le monde parle en ce moment. Elle est, comme toi, la fille d'un
peintre, et elle a si bien fait qu'à vingt -huit ans elle fut admise à
l’Académie Royale et qu elle est aujourd'hui membre de l’Académie de
Rome, de celles de Saint-Pétersbourg et de Berlin.
Ces paroles me hantaient nuit et jour. Je les méditais longuement.
Suivre la même voie que cette femme me paraissait une folie cependant.
Ne pourrais-je pas me rendre célèbre, dis-je une fois à mon père,
en me bornant à peindre des animaux?
— Certainement, fît-il, et je te répondrai comme un roi de France :
i. Mène (Pierre-Jules), 1810-1880.
ROSA BONHEUR
i G 5
« Si Dieu le veut, tu le peux. » Que ce soit là désormais ta devise.
Depuis ce jour, je me suis attachée à copier spécialement les dessins
de Salvator Rosa et de Cari Dujardin. Les tableaux dans lesquels
figuraient des chevaux, des chiens ou des moutons, avaient toutes mes
préférences. C’étaient Paul Potter, Wouvermans, Van Berghem, qui
m'attiraient plus que tous les autres peintres. Je l’ai raconté dans le
Ladies Home Journal 1 : les vieux maîtres exerçaient sur moi une fasci-
>
nation irrésistible. Aussi ne saurais-je assez conseiller aux commençants
LA FIANCÉE DU SOLDAT.
Aquarelle peinte par Rosa Bonheur à l'âge de 16 ans.
de se meubler la tête d’études, c’est la vraie grammaire de l’art et le
temps ainsi employé ne peut être que très profitable.
Les rapins qui s’étaient moqués de moi cessèrent leurs railleries
du jour où ils virent que je faisais de bonnes copies.
Enfin, l’on acheta mon premier travail : j’en reçus cent francs. Vous
devinez ma joie. Du coup, je crus ma fortune faite ! C est comme cela
pourtant que peu à peu je suis arrivée à remplir la bourse de mon père.
Tenez, voici un daguerréotype pris à cette époque : l’album que
j'ai à la main était mon compagnon inséparable ; j y croquais tout
ce qui passait devant mes yeux. Mes cheveux bruns avaient des
reflets de cuivre, comme ceux de ma mère. C'est après sa mort que 1 on
i. Décembre 1896.
ROSA BONHEUR
1 66
commença à me tondre ; qui donc aurait pris soin de mes boucles ?
La petite robe à carreaux que vous me voyez là, avec une pelisse, était
tout mon uniforme. Vous pouvez vous convaincre, par ce daguerréo-
tvpe, que dans ma jeunesse je ne courais pas les rues de Paris vêtue en
garçon, ainsi que le prétendent certains de mes biographes... C'est
seulement après mes premiers envois au Salon, quand j'ai entrepris
d'étudier les bœufs dans les abattoirs et les chevaux dans les marchés,
que j'ai enfourché des culottes.
Ma vie avec mon père était un mélange de scènes de tristesse et
d'incidents comiques. Son atelier
était rarement balayé; c'était un
tohu-bohu, un pêle-mêle, un vrai
capharnaüm. Quand il recevait de
l'argent, il le jetait dans tous les
coins, de peur de le dépenser trop
vite. S'il venait à en avoir besoin,
il me disait : « Viens, fille, tâche
de me déterrer une pièce de cent
sous ».
C'est dans ce pauvre milieu que
me trouva Nathalie Micas, la jeune
fille qui devait occuper une place
si considérable dans mon existence.
J'avais quatorze ans à cette époque,
elle en avait deux de moins, mais
sa taille était plus élevée. Sa famille,
établie depuis longtemps à Paris,
était d’origine portugaise. Un de ses grands-oncles avait été chevalier
de l'ordre de Saint-Louis et lieutenant -général dans les armées de
Louis XV et de Louis XVI.
Victime de la Révolution, qui avait englouti tout son patrimoine,
M. Micas avait été obligé de se faire typographe. Plus tard, il s'établit
fabricant de gaines et d’étuis, et sa femme dirigea un petit atelier d’une
vingtaine d’ouvrières dans la rue de Montmorency, n° q3.
Un jour, mon père le vit entrer dans son atelier. M. Micas venait
lui demander de faire le portrait de sa fille : « 11 faut m’accorder un
tour de faveur, monsieur, dit-il sur un ton fort triste, parce que la
pauvre enfant ne restera pas longtemps de ce monde. » Il parait que sa
petite Nathalie était d’une santé très délicate et qui donnait de grandes
inquiétudes.
ROSA BONHEUR A SEIZE ANS.
ROSA BONHEUR
u,7
Les séances commencèrent immédiatement, ce fut le départ d'une
vie nouvelle.
L’expression du visage de la jeune malade m’inspira dès l’abord un
sentiment de surprise indéfinissable : au cours d’une des dernières nuits,
j'avais vu en rêve cette jeune fille pâle et brune qui descendait un vieil
escalier et s'avancait vers moi.
>
Un nouvel étonnement m'était réservé quelques jours plus tard,
LE BERGER ET SES MOUTONS.
Tableau peint par Rosa Bonheur à l’àge de 19 ans.
quand je fis ma première visite à l'appartement des Micas : l'escalier
de la maison, c’était celui de mon rêve; je le reconnus sur le champ,
.le ne pus m’empêcher de faire part à Mme Micas de cette étrange coïn-
cidence, et cela nous conduisit naturellement, Nathalie et moi, à rappeler
quelques-uns de nos souvenirs d'enfance. Quelle fut ma surprise d’ap-
prendre que nous nous étions déjà rencontrées. Une fois, c'avait été au
cours d'une de ces visites du dimanche, où j'accompagnais ma mère à
la maison de Ménilmontant. Certain jour que je m'étais amusée, avec
d'autres enfants de Saint-Simoniens, à lancer des pommes par-dessus la
muraille à un groupe de petits garçons et de petites filles qui étaient de
1 68
ROSA BONHEUR
l'autre côté; il paraît que Nathalie était du nombre de ces gamins, qui
nous réjouissaient tant, lorsque nous les voyons se disputer nos libé-
ralités.
C'était Nathalie encore, cette petite fille que l'on promenait tous
les jours sur la place Royale, et qui bien des fois m'avait amusée à
cause de l'abat-jour vert que ses parents lui mettaient sur le front pour
garantir ses yeux malades de l’éclat trop vif du jour! Cet abat-jour vert
avait le don d’exciter les rires des petits galopins de l'école Antin, et je
n'en étais pas le moins turbulent, vous le savez.
Mm0 Micas assistait souvent aux séances de portrait, et plusieurs fois
elle se montra touchée jusqu'aux larmes de tout ce que je lui disais de
ma mère et du culte véritable que je gardais pour sa mémoire. Cette
excellente femme me prit en amitié et s'attacha désormais, autant qu'il
lui fut possible, à me faire oublier la perte irréparable que j'avais faite.
Comment la bonté qu'elle me témoignait n’eût-elle pas gagné mon affec-
tion et ma confiance? C'est à elle que je fis la première confidence d'un
rêve dont je n'avais pas osé parler à mon père.
Une nuit, il m’avait semblé voir ma mère debout à côté de mon
lit; elle était vêtue d'une robe blanche, ses cheveux bouclés flottaient
sur ses épaules. Si grande que fût mon émotion, elle n’égala point ma
joie, et je me dressai précipitamment pour me jeter dans ses bras. Une
étrange torpeur paralysa mes membres à ce moment-là. Je m'écriai
cependant : « Chère maman, tu n'es donc pas morte ? »
Ma mère se mit à sourire en faisant de la tête un signe de dénégation,
puis elle posa sur ses lèvres l'index de sa main gauche, et, tout en me
regardant avec des yeux pleins d'amour, elle s’etfaça aussi rapidement
qu’elle m’était apparue. Le souvenir de ce songe, de cette vision, a été
ma consolation pendant toute ma carrière. Depuis lors, je n’ai cessé de
garder la conviction que ma mère s’était montrée à mes yeux dans le
dessein de me faire comprendre qu’elle était toujours vivante auprès de
moi. Que de fois, dans les moments difficiles, j'ai senti les effets de sa
protection ! Oh ! oui, c'est elle qui a été mon ange gardien, la sainte
que j’ai toujours invoquée et vers laquellè se sont élevées mes prières
Mon père faisait payer ses toiles un prix dérisoire; c’était pour lui
bonne aubaine quand il parvenait à obtenir cent cinquante à deux cents
francs pour un portrait. Lorsque celui de Nathalie fut achevé, M. Micas
se décida à faire faire le sien et celui de sa femme. L'effet premier de
ces rencontres fréquentes fut bientôt de rendre les deux hommes les
meilleurs amis du monde : peut-être étaient-ils naturellement faits pour
sympathiser, mais la sollicitude de mon père pour la petite Nathalie,
ROSA BONHEUR
169
dont M. Micas avait été profondément touché, fut certainement pour
beaucoup dans l’éclosion de tels sentiments.
Si notre logis était souvent en désordre, mes vêtements étaient loin
de recevoir les soins dont ils avaient besoin. Nathalie voulut se charger
d’une tâche à laquelle je m’entendais très mal : elle prit l’habitude, à cet
effet, de venir un peu plus tôt et de partir un peu plus tard. En compen-
sation. je lui donnais des leçons de dessin ; elle y prenait beaucoup de goût
du reste, et montrait des aptitudes réelles; j’étais très fière de mon élève.
M. Micas et mon père voyaient avec une égale satisfaction l’affection
l’heureuse famille.
Lavis peint par Rosa Bonheur à l’âge de 19 ans.
grandissante de leurs enfants. Mon père donnait a Nathalie le nom de
Nanette ; plus poétiquement, M. Micas m appelait « sa petite fleur
des bois ».
Vers cette époque, mon père fut amené a taire la connaissance de
plusieurs personnages dont la protection lui fut très utile : M. feuillet
de Conches, M. Germain-Leduc, sans compter la famille Czartorisky.
J'ai vu venir à la maison la princesse Adam Czartoriska : elle taisait de
belles broderies, qui étaient vendues au bénéfice des Polonais réfugiés en
France, — ils étaient nombreux alors; mon père lui a dû plus d un
élève, et moi-même j’ai été donner quelques leçons le dessin à sa tille,
la princesse Ida. Oh ! c étaient là des heures bien employées! Nous les
passions à faire des glissades d’un bout à 1 autre de la grande galerie.
i?o
ROSA BONHEUR
J’étais pourtant déjà jeune fille, mais je n’avais pas perdu le goût des
jeux garçonniers : je crois bien qu’à vingt ans il m’est arrivé de jouer
encore aux chevaux avec mon frère Isidore.
Il vint aussi à notre atelier une petite dame anglaise très drôle, qui
était la femme de l'amiral Cockburn, celui qui reçut à bord du Belle-
rophon Napoléon, lorsqu’il dut s’embarquer à Rochefort pour l'Angle-
terre avant d’aller à Sainte-Hélène. Un jour, elle voulut m’emmener à
Versailles et je lui dus à cette occasion ma première robe blanche.
Entre temps, nous avions été habiter rue de la Bienfaisance (i83y-
1 838), ensuite 29, faubourg du Roule ( 1 838), avant d’aller rue Rum-
<> Assemblée d'aspirants, soupirants, pleins d'espoir. Coups-d'oeil profonds de part et d'autre. Observations
délicates de la part du père et de la mère, grande envie d'apprécier de la part des demoiselles, mais timidité délicieuse
qui permet aux prétendants de savourer d'avance les charme* des 200.000.000 000 demoiselles. »
LES DEMOISELLES A MARIER.
Croquis de Rosa Bonheur.
ford, i3 (1841), mais il s'était auparavant produit un grand changement
chez nous. Mon père, qui semblait tourmenté d’une grave préoccupa-
tion, me regardait parfois d une façon qui m’intriguait. Souvent aussi,
à la nuit tombante, il m’emmenait avec lui dans la ville et s’arrêtait
toujours devant la même maison; là, il attendait patiemment qu’une
jeune femme en sortît. A peine avait-elle paru, qu’il lui prenait le bras,
et tous deux se promenaient de long en large pendant plus d une heure.
J’aurais bien désiré savoir ce qu’ils disaient, je n’osais m’approcher
cependant et je restais à une distance si respectueuse que je ne pouvais
rien entendre.
Je ne m’amusais guère, et pour distraire mon ennui, j’en étais réduite
à aller sous un réverbère observer les papillons qui, attirés par la
lumière, venaient se précipiter dans la flamme. Ces pauvres petits
ROSA BONHEUR
171
insectes, il en est qui tombaient morts devant moi ; pour éviter qu'ils ne
fussent écrasés par les pieds des passants, je les ramassais, j’en rem-
plissais ma poche, puis, arrivée à la maison, je mettais les petits cadavres
dans une boîte en carton qui leur servait de tombeau.
Certain soir, mon père me fit pénétrer sous la porte cochère aux
alentours de laquelle nous avions monté la garde si souvent. II me fit
DANS LES LANDES : PAGE DE CROQUIS, PAR ROSA BONHEUR.
grimper l escalier et m introduisit chez cette jeune femme, à peine mon
aînée de neuf ans et qui avait un lils presque aussi grand que moi. Après
m'avoir présentée, mon père me dit que dorénavant cette dame me ser-
virait de mère, car il allait 1 épouser, et que notre intérieur seiait tenu
d'une façon plus convenable ; en attendant, il désirait que je me rendisse
à Bordeaux chercher ma sœur qui vivrait désormais avec nous 1 .
I. Mm« veuve Peyrol, qui fut la seconde Mmc Bonheur, était née Marguerite Ricard, le
5 mai 1 8 1 3 ; elle est morte en 1887, à l'âge de 74 ans.
ROSA BONHEUR
1 72
Vous ne me croiriez pas si je ne vous disais que le coup fut très
rude, bien qu’il ne me surprit point ; aussi est-ce avec une grande satis-
faction que je m'éloignai pour quelque temps d'un intérieur où la nouvelle
venue allait régner en maîtresse ; même je trouvai le moyen de pro-
longer mon absence, en prétextant des excursions artistiques. J’ai fait du
reste, à cette époque, des études très sérieuses de bergers montés sur
leurs échasses ; n’empêche que mon père, finissant par craindre de ne
pas me voir revenir à Paris, m'écrivait les lettres les plus pressantes
pour me rappeler.
Un de mes gros sujets de préoccupation pendant mon séjour à
Bordeaux avait été le mystère qui planait sur la naissance de ma pauvre
mère, et je m’étais proposé de profiter des circonstances pour interroger
là-dessus la vieille Mme Aymée, pensant bien, non sans raison, que si je la
décidais à parler, je saurais bientôt tout ce que je désirais connaître.
Par malheur, je me heurtai à une volonté obstinée de garder le silence.
Ne voulant pas m'avouer vaincue, je commençai des recherches à la
mairie. Mme Aymée voyait avec impatience le mal que je me donnais.
— Arrête-là tes démarches, me dit-elle enfin, à quoi cela te ser-
vira-t-il de savoir le vrai nom de ta grand'mère ? Tout ce que je puis
te dire, c'est que c'était une grande dame et que tu dois respecter sa
mémoire en t’abstenant de pénétrer son secret. Promets-moi de ne plus
t'occuper de toutes ces vieilles histoires.
Et je le lui promis, bien qu'à regret.
— Du reste, poursuivit-elle, qu'est-ce que cela peut te faire, est-ce
que tu ne sais pas que si tu descends par ta mère d'une race royale, par
ton père tu viens d’une famille de cuisiniers.
J'ai su plus tard que Mme Aymée avait toujours eu de grandes craintes
au sujet du valet de chambre de M. Dublan, qui lui aussi était au courant
du mystère de ma famille. Chose inexplicable, cet homme fut, dit-on,
mystérieusement assassiné, en même temps qu'un maire de Bordeaux.
Il m'est arrivé plusieurs fois, au cours de ma longue carrière,
d'avoir facilité de recommencer mes recherches avec une quasi certi-
tude de réussite. La parole donnée à Mmc Aymée m’a toujours arrêtée.
Ce que j'avais promis était sacré pour moi.
Comme on le suppose bien, Mmc Aymée m'avait beaucoup ques-
tionnée sur ce qu'était ma vie à Paris et sur l'intérieur de mon père,
aussi ai-je eu toutes les peines du monde à obtenir d'elle qu elle me
laissât emmener ma sœur. Songez qu'elle avait élevé Juliette depuis
1 âge de trois ans, et que ma sœur venait d’atteindre sa seizième année.
Mm0 Aymée l'aimait comme son enfant, et ce fut pour elle un grand
ROSA BONHEUR
i73
crève-cœur de s’en séparer. Lorsqu’elle vint nous conduire à la diligence,
elle était toute en larmes et la dévorait de ses baisers.
Quelle que fût mon appréhension en rentrant chez mon père, rue
Rumford, je m'aperçus du moins que notre intérieur était beaucoup
mieux tenu qu'autrefois.
Il se trouva que ma sœur Juliette, tout comme moi, était heureu-
sement douée pour le dessin ; mon père la fit travailler dans son atelier
avec moi et mes deux frères. 11 avait donc sous ses yeux toute une
couvée d’artistes, qui devait plus tard rendre son nom célèbre.
J’étais le moniteur général de la petite troupe ; cela soulageait
CROQUIS HUMORISTIQUE DE ROSA BONHEUR.
(M. Bourges, marchand de tableaux, et son pot-au-feu.)
d'autant mon père. M. Micas, par contre, désapprouvait tout a lait un
tel arrangement; c est que, avec une perspicacité remarquable, il
escomptait pour moi un autre avenir que celui de maîtresse de dessin.
Le temps que je consacrais à enseigner à mes frères et sœur ce que je
savais déjà lui eût paru beaucoup mieux employé a me perfectionner
dans mon art, aussi conseillait-il à mon père de louer un atelier où je
travaillerais seule et où, par conséquent, je pourrais donner libre cours
à mes inspirations.
Mon père objectait la dépense, question toujours capitale chez nous,
mais qui n empêcha pas la bonne mère Micas de se mettre en campagne
et, après de persévérantes recherches, de me dénicher un local dans une
grande caserne artistique de la rue de 1 Ouest, 56. Cet atelier semblait tait
174
R OS A BONHEUR
exprès pour moi; le prix en était si modéré que mon père dut renoncer
à faire aucune objection. N'était-ce pas moi, du reste, qui faisais bouillir
la marmite à la maison ; la vente de mes tableaux devait suffire à peu
près à tout. Oh ! je ne regardais pas au prix de mes toiles; j'étais bien
heureuse de prendre tout ce qu'on m'offrait, et je faisais des tableaux
pour trois cents francs, sauf à me rattraper sur la quantité, car il me
fallait de l'argent pour venir en aide à mon cher père que je savais
atteint de la maladie de cœur qui devait l'emporter quelques années
plus tard ?
APRÈS BOIRE.
Croquis de Rosa Bonheur.
CHAPITRE XII
LES PREMIERS SUCCÈS. LE DÉBUT AU SALON ( I 8 4 I ) .
VOYAGES EN AUVERGNE.
Lorsque j’ai commencé à vendre ma
peinture, mon père me donna le conseil de
signer Raimond, car, à son dire, le nom
de Bonheur avait Pair d'une dérision pour
nous. « Ne serait-ce pas faire injure à ma
mère, lui dis-je ? Mon ambition est, au
contraire, d’illustrer le nom qu’elle a porté,
de telle sorte qu elle se trouve associée à la
renommée que je pourrai acquérir. Elle
m’appelait Rosa dans ses moments de ten-
dresse, c'est Rosa Bonheur que je veux
signer. » Puis-je regretter aujourd’hui de
m’être montrée fidèle à sa mémoire1 ?
Mon père me sermonnait souvent, du
reste; il me reprochait mes allures gar-
çonnières, mon indépendance de carac-
tère et d’esprit, sans compter la franchise sans détour de mes propos.
1. Les livrets du Salon portent : en 1841, Rosalie Bonheur ; en 1842, Rosalie R. Bonheur;
en 1843, Rosalie Bonheur ; à partir de 1844, Rosa Bonheur.
i-6
ROSA BONHEUR
« Ah ! me disait-il, tu n’as point l’art de dire les choses à moitié, toi,
et tu n'entends rien à la diplomatie. La niaiserie des brebis timides t’a
paru absurde, et c’est pourquoi tu ne veux pas te contenter de leur sort;
sache bien cependant que le rôle du cheval ombrageux n’est pas meilleur :
après avoir eu la fumée aux naseaux et l’écume au frein, faute d'avoir
pu se résigner au mors et à la bride, il devient bientôt une simple rosse.
Avec du talent et de la modestie, on peut arriver fort bien à se faire
estimer et à conquérir de nobles amitiés Ce n’est pas, tu t'en doutes,
que j’aie grande vénération pour les formes et pour les habitudes
du monde, ce bon ton prétendu, ces formules de conversation originel-
lement belles, mais qui se changent en grimaces. Certainement, je
méprise tout cela, parce que c’est le masque de bien des hypocrisies. Il y
a là toutefois une tradition qui est suivie par la société avec plus de
justesse qu'on ne pense. Cette société n'est pas toute fausse dans ses
formes, pas plus que tous ceux qui disent des patenôtres ne sont des
tartufes; la plupart sont, au contraire, de braves gens, respectables à
tous égards. Il te faut garder la mesure des hautes convenances; le
style débraillé, genre bousingot, ne paraît pas propre à donner idée
d'un jugement élevé; il en est de même de ce grand laisser-aller,
exempt de mesure, qui fait regretter le tact exquis de la femme, .le dis ceci
parce que je veux que rien n’altère cette brillante auréole que donne le
talent qui fait tant d’envieux cruels et jaloux 11 en est de ceci comme
de la politique : que de gens sont prêts à tout briser, et qui n’ont pas
le moindre plan pour nous refaire un abri solide le lendemain. C'est la
pierre d'achoppement, à notre époque. Édifier a toujours été plus lent
que détruire Mais je connais ton bon cœur, ma fille, et je sais qu’il
modifiera ta manière de voir en ce qui concerne des habitudes puériles
et stupides peut-être, si l’on n’en juge que les apparences, mais qu’il est
nécessaire de respecter néanmoins et de mieux approfondir Point
de singerie ni d'exagération, du vrai, du beau, de la dignité, c’est se
sentir dans le sentier divin qui nous élève au-dessus des brutes et des
gens pires que les brutes Je laisse là ce sermon, qui n’est qu'un épan-
chement de mon pauvre cœur paternel, jaloux de voir sans tache mon
bien le plus précieux. »
Ce sont à peu près les termes d’une lettre qu'il m'écrivait. Pauvre
père, mon indépendance de caractère lui donnait bien du fil à retordre!
Et pourtant, si je lui résistais parfois, c’était précisément parce que je
l’adorais et que je sentais la nécessité de le défendre contre lui-même;
il était si bon et si facile à exploiter !
J’avais dix-neuf ans (1841) lorsque, pour la première fois, il menga-
ROSA BONHEUR
i
//
gea à présenter au Salon deux de mes œuvres qui lui paraissaient dignes
d’ètre admises. Chèvres et moutons , c'était le titre de l'une d'elles: l'autre
représentait Deux lapins. Je les vois encore. Toutes deux furent accep-
tées ; je n'ai pas besoin de vous dire combien je fus heureuse et fière.
Il en fut de même l’année suivante pour trois toiles1 2 3 et une petite terre
cuite qui était une brebis tondue.
J'ai exposé aussi en i8q3 ' et en 1844^, toujours des animaux. Dans
TÈTE DE BÉLIER ( I 8 4 5 ) , PAR ROSA BONHEUR.
mon cher petit atelier, j'en étudiais successivement tous les types, au
triple point de vue myologique, ostéologique et physiologique 4 ; je me
préparais aux dissections que j’ai exécutées plus tard, lorsque 1 amour
1. Salon de 1842 : Animaux dans un pâturage, effet du soir ; Vache couchée dans un
pâturage ; le Cheval à vendre ; une Brebis tondue (terre cuite).
2. Salon de 1843 : Chevaux sortant de l’abreuvoir; Chevaux dans une prairie, et un Taureau
(plâtre).
3. Salon de 1844 : Vaches au pâturage, bord de la Marne ; Moutons dans une prairie ;
la Rencontre, paysage avec animaux, et un Ane.
4. A cette époque, Rosa Bonheur notait l’emploi de ses journées sur de minuscules cale-
pins, bourrés de dessins, de croquis. Pour certains jours, on y lit des lignes comme celles-ci :
« Étude de ciel le soir et le matin, du côté de Clamart. — Les enfants faisant du feu. —
23
ROSA BONHEUR
? 178
de l'art m'a poussée à fréquenter les abattoirs. Je lisais les ouvrages d'ana-
tomie avec le plus grand soin, tout en prenant des notes. Quelquefois
même je rédigeais, comme aide-mémoire, des tableaux synoptiques.
Nathalie venait tous les matins me retrouver dans mon petit atelier;
nous travaillions, nous
vivions là en tête-à-tête,
sans recevoir la visite d'au-
cun flirteur.
Avec quelle sollicitude
cette brave amie s'ingéniait
àme faire gagner du temps!
C'est elle qui, par exemple,
calquait mes dessins et les
reportait exactement sur
la toile, car son ambition
n'était pas de devenir mon
égale ; ce qu elle voulait,
ce qui suffisait à ce cœur
dévoué, c’était de m’être
utile, de m’épargner la pré-
paration de mes tableaux.
Nous travaillions avec
acharnement jusqu’à
l'heure du déjeuner. Dès
que midi sonnait, vite, l’on
embrochait des côtelettes
que Nathalie avait appor-
tées le matin et nous les fai-
sions griller devant la porte
ouverte du petit poêle en
fonte. Quel plaisir de voir
tomber le jus dans la sou-
coupe qui servait de lèche-
frite! Jamais je n'ai mangé rien d’aussi délicieux et de meilleur marché.
Préparer des papiers en couleur pour pochades. — Dessiner des compositions de vaches et de
chevaux. — Etude de taureaux. — Chevaux en bas-relief pour étude de mouvements. — De
même de bœufs, étalons. — Faire Nathalie en plein air.
» Deux dessins de bienfaisance, un pour M. David (d’Angers), — croquis d'après
nature. — Faire des bœufs du marché, — des chevaux. — Lire, sur la conformation du cheval,
Richard (du Cantal), — aller au Marché aux Chevaux, abattoirs. — Dessin à préparer en
anatomie pour chevaux. — Finir mes grandes études de chevaux. »
VACHE, VUE DE DOS.
Dessin de Rosa Bonheur.
RUSA BONHEUR
79
Ce régime convenait admirablement à Nathalie. Ma chère amie
reprenait des forces à vue d'œil ; ses joues se coloraient, ses yeux deve-
naient plus vifs. Elle n’avait jamais été poitrinaire; son père et sa mère
se l’étaient imaginé à faux. Si elle avait paru longtemps languissante,
c’est tout simplement parce que sa nourrice était une femme intéressée,
qui l'avait privée des soins nécessaires à son jeune âge.
Cliché Braun, Clément et C'"\
B É LIER, BREBIS ET AGNEAU, PAR R OSA BONHEUR.
(Salon de 1845, 3e médaille.)
Le soir venu, nous rentrions chacune chez nos parents, pour le dîner.
Je ne me contentais pas de travailler entre les quatre murs de mon
atelier. A la belle saison, je parcourais les quartiers des Batignolles, des
Ternes, et le versant nord de la Butte-Montmartre; j'allais à Villiers,
près du parc de Neuilly; ce n'était que fermes, étables et écuries.
Même il m’arrivait de m’éloigner de Paris et de prendre pension dans
les pays où je m'arrêtais. C’est ainsi que, plusieurs fois, je suis allée à
Anet ; j’avais trouvé un gîte chez le juge de paix qui, tout comme sa
femme, me comblait de prévenances et de soins. Il existe là les ruines
i8o
ROSA BONHEUR
du fameux château qu’Henri II fit construire pour Diane de Poitiers,
mais ces vieilles murailles tentaient moins mon crayon que les moutons,
les chèvres et les vaches qui paissaient dans les champs d'alentour.
Je ne me plaisais qu’au milieu de ces bêtes, je les étudiais avec
passion dans leurs mœurs. Une chose que j’observais avec un intérêt
spécial, c'était l'expression de leur regard : l’œil n'est-il pas le miroir
de l’âme pour toutes les créatures vivantes; n'est-ce pas là que se
; SÇ ;■ • ^
— c ■
LES TOMBEREAUX DE PIERRES.
Dessin de Rosa Bonheur.
peignent les volontés, les sensations des êtres auxquels la nature n'a pas
donné d'autre moyen d'exprimer leur pensée.
Je m’efforcais de mettre dans tout ce que je faisais l'exactitude des
moindres détails. Je dessinais l'animal dans les diverses attitudes qu'il
prenait, et lorsqu’il venait à en changer, je n'avais pas la simplicité
d'attendre qu'il lui plût de reprendre celle que j'avais trouvée intéres-
sante. Je saisissais la nouvelle pose. Mais s'il revenait à la première,
j’en profitais pour compléter le croquis commencé.
Le travail ne m’a jamais fatiguée et jamais la patience ne m a fait
défaut, à ce point qu'il m’est arrivé de faire ce manège pendant cinq à
six heures de suite, sans interruption.
ROSA BONHEUR
1 8 1
J’avais à cette époque de si bons yeux, que je distinguais à une
distance considérable les objets que je voulais étudier. Dans un
paysage, aucun détail ne m’échappait et je les rendais tous avec une
sincérité qui souvent déroutait le public, au point de nuire au succès de
mes tableaux.
Si l’on veut se faire une idée des beautés de la nature, il importe
cependant d’étudier assez minutieusement les lointains et les deuxièmes
plans; ce n’est qu’ensuite qu’il convient d’estomper les détails en les
A LA PORTE DE l’ÉCURIE.
Dessin de Rosa Bonheur.
enveloppant de leur atmosphère. C’était la méthode de Wouvermans,
celle de Hobbema, de Metzu, de Van Ostade, de Terburg et de
Berghem. J’ai tâché de la suivre.
Mon envoi au Salon de i8q5 se composait de six toiles1; cela
faisait dix-huit que je présentais depuis 1841, et qui toutes avaient été
admises. Cette fois, j'obtins une troisième médaille. Si grande que fût
ma joie, Nathalie se montra plus heureuse encore que moi. Je n'ou-
blierai jamais comment sa pâleur maladive s'anima tout d’un coup
1. Salon de 1845 : les Trois Mousquetaires ; Brebis et son agneau égares pendant I orage;
le Labourage , où la charrue est traînée par deux chevaux; Taureau et vaches; Bélier , brebis
et agneau; Vaches au pâturage.
i8a
ROSA BONHEUR
lorsque je lus devant elle la lettre qui m’annonçait mon premier succès.
Il semble que de ce jour date vraiment notre amitié; nous nous liâmes
en effet d’une façon complète et nous devînmes inséparables. Je n'étais
heureuse que lorsque je la voyais près de moi ; de son côté, elle n'éprou-
vait pas de plus grand plai-
sir que lorsqu'elle venait
à l’atelier, pour travailler
avec moi.
La distinction que
j’avais obtenue rendit plus
facile la vente de mes
tableaux. Je continuais de
donner à mon père tout
l'argent que j’en tirais, sauf
cequ'il me fallut pour ache-
ter xMargot. Margot était
une iument que je m'étais
mise en tête de posséder ;
je la montais à califour-
chon, et c'est sur le dos de
cette bonne bête, que,
comme Don Quichotte sur
son Rossinante, j'ai gra-
duellement étendu le cercle
de mes pérégrinations
Quoique, dans le fond de
mon cœur, je fusse restée
lidèle Templière, je m’em-
presse de dire que pas une
seule fois cependant je n'ai
cherché querelle aux mou-
lins à vent.
) : Bien souvent il m'est
arrivé, au cours de mes longues promenades, de rencontrer, sur les
routes poudreuses de l'Ile-de-France, des troupeaux de ces bestiaux
que l'on conduit aux abattoirs de Paris. Et je me souviens particu-
lièrement d'une fois, — c'était à une époque où nous avions loué à
Chevilly une petite maison de campagne pour y passer l'été et faire
des études d'animaux, — je revenais à Paris à la nuit tombante,
montée sur ma jument Margot. La route était encombrée de troupeaux
LE VIEUX MONTAGNARD.
Dessin de Rosa Bonheur.
ROSA BONHEUR
1 83
de bœufs et de moutons, et Paris m’apparaissait perdu sous un plafond
de brouillard sale et triste; Paris, la ville immense, où grouille tant de
misère, où vit tant de grandeur!
Je songeais avec tristesse que toute cette chair vivante, tout ce sang
des pauvres bêtes qui s'en allaient devant moi, beuglant ou bêlant, dans
un nuage de poussière, allait bientôt tomber sous le couteau du boucher.
Pauvres créatures innocentes, qui ne reçoivent la vie qu’à raison de
a l’ombre d’un chêne (1846).
Dessin de Rosa Bonheur.
cette fin lamentable !... Je me demandais pourquoi tant de victimes.
Ces êtres muets ont-ils été, dans une vie antérieure, des gens comme
nous, dont les crimes ou les fautes auraient mérité cette effroyable
punition Quel déplorable destin! Quelle terrible nécessité aussi
que celle de donner la mort Cette scène m'a inspiré deux tableaux :
le Meunier cheminant et le Départ pour le marché ''.
1. Salon de 1848.
2. Cette toile porte la date de 1854 : elle a obtenu une enchère de 32.000 francs à la vente
faite le i5 novembre 1906 à la Galerie Georges Petit.
184
ROSA BONHEUR
Le travail sans relâche que je menais en l’été de 1846' m’avait
beaucoup fatiguée; je me sentais un grand besoin de repos, tout au
moins de changement d’air; sur les instances des parents de ma belle-
mère, qui habitaient l’Auvergne, je m’étais décidée à me rendre auprès
d eux, mais je n’entendais pas qu’un séjour de quelques mois en province,
fùt-il forcé, dût être tout à fait sans profit pour mon art.
Dans les derniers jours de 1846, je partis donc par la diligence du
grand bureau — car il n'y avait pas encore de chemin de fer. C'était une
de ces lourdes machines à cinq chevaux qui mettaient alors Paris en
communication avec toutes les parties du royaume. Ma belle-mère
faisait le voyage avec moi. Ah ! nous n'allions pas tout à fait aussi vite
que dans les trains rapides d’aujourd'hui. Les chevaux trottaient quand
la route était plane, mais si elle venait à monter quelque peu, l’on allait
au pas. Je vous laisse à penser si, dans les contrées montagneuses que
nous traversions, l'occasion pour les chevaux d'aller au pas était fré-
quente. Et les voyageurs de descendre pour se dégourdir les jambes.
J’étais généralement perchée à l’impériale, mais il ne me déplaisait pas
non plus d'aller devant les chevaux, au long des côtes. Ces pays sont
admirables. J'eus le temps de bien voir, durant les huit jours juste que
dura le voyage de Paris à Clermont. Pour se rendre à Mauriac, où
habitaient les parents de ma belle-mère, il fallait encore un jour et demi.
Voici une lettre écrite de là-bas, et que je garde précieusement. Je
l'adressais à Mmc Micas.
Mauriac, vendredi matin, 6 septembre 1846.
Mes chers amis, je suis ici depuis mardi, neuf heures du soir. Pardonnez-moi
d’avoir tardé à vous donner de mes nouvelles comme je vous l’avais promis ;
mais si vous saviez tout ce que j’ai éprouvé en voyant ce bon pays où l’on est
si hospitalier, où l’on m’a tant fêtée que je n’ai pas encore eu un moment de
liberté! Figurez-vous qu’ici, comme dans tous les pays de montagne, pour vous
faire honneur, on ne trouve pas de meilleure manière que de vous servir à
manger et à boire, comme nos premiers pères, qui avaient de plus robustes
constitutions et qui faisaient honneur sans peine à leurs hôtes; mais pour moi,
si je n’avais pas bientôt fini d’épuiser le nombre des parents et amis, je pourrais
mourir de quelque indigestion. Pourtant, je ne serais pas brave si je ne répondais
pas à leur bonne réception ; du reste, je me porte bien, et ma belle-mère encore
mieux; elle a repris d’une manière surprenante depuis deux ou trois jours.
Notre voyage a été heureux, et surtout pour moi, qui étais enchantée d’être
perchée sur l’impériale.
Nous sommes arrivées à Clermont lundi, à six heures du matin. Vous
i. Au Saloh de 1846, Rosa Bonheur avait exposé : un Troupeau cheminant ; le Repos
Moutons et chèvres ; un Pâturage; Brebis et agneau , dessin.
ROSA BONHEUR
i S 5
dépeindre ce que j’ai éprouvé en voyant le Puy de Dôme, cette montagne
énorme, dont le sommet se perd dans la neige ! Si Maurice ne m’avait pas
retenue, je voulais grimper sur toutes les montagnes, mais nous devions
repartir le soir à dix heures pour Mauriac; cependant, après avoir déposé nos
effets à l’hôtel, nous sommes montées dans une petite voiture qui vous porte
à des bois à moitié des montagnes; là, j’ai encore vu de belles choses. Enfin,
le soir est venu et nous sommes parties, et alors, que la route devient mauvaise !
BERGER JOUANT DE L A MUSETTE (1847).
Dessin de Rosa Bonheur.
à travers les rochers, jusqu’à Mauriac, tantôt dans les ravins, tantôt suspendue
au-dessus; vous pouvez en juger : pour faire trente lieues, on met une nuit et
un jour; mais il n’y a rien à craindre en ce temps-ci, c’est en hiver que c’est
dangereux.
Je suis pressée pour aujourd’hui, je ne vous en dirai pas davantage; je
désire savoir de vos nouvelles, répondez-moi s’il vous plaît. Madame Micas, je
vous embrasse de tout coeur, et vous aussi, monsieur le pêcheur à la ligne
(M. Micas); c’est un pays qu’il vous faudrait voir, prendre des truites pendant
que je prendrais les magnifiques vues, les belles cascades qui roulent sur la
24
i86
ROSA BONHEUR
pierre; l’eau est comme du cristal ; c’est sauvage et beau, mille fois beau. Hier
j’ai été au pont d’Ause, perchée sur un char rustique traîné par des bœufs.
Demain je repars avec Jacques à la chasse. Enfin, je suis heureuse autant que
je peux. Je vous embrasse.
Votre amie, votre enfant si vous le voulez,
Rosa Bonheur.
Suivaient ces lignes à l'adresse de Nathalie :
Ma chère amie, tu vois que les distractions ne sont pas ce qui me manque ,
c’est si beau, par ici, que mon esprit n’est qu’à admirer et à imiter; chose
bien difficile : l’imitation est si froide pour rendre ce qui est Enfin, je ferai
de mon mieux. Ah ! si tu étais avec moi, j’en perdrais la tête de bonheur, car
éprouver un plaisir sans toi, ce n’est qu’en jouir à moitié. C’est que, vois-tu,
tu me comprends, toi, ma Nathalie. Il me semble qu’il y a un mois que je ne
t’ai vue ; et puis, la vie est si différente de celle de Paris qu’il me semble être
encore bien plus loin. Je suis tout étrange le matin ; lorsque je m’éveille, je suis
tout étonnée de ne pas me trouver où mon esprit était. J'attends avec impa-
tience de tes nouvelles. Ne m’écris pas poste restante avant que je ne te l’aie
dit ; ce n’est pas si facile que tu crois d’aller les chercher. Voici où tu vas
m’écrire mon adresse : chez Fauché1 2, aubergiste à Mauriac.
Je t’embrasse, ton amie,
Rosa B.
Je t’embrasse comme je t’aime.
J'ai travaillé énormément pendant les quelques semaines de ce
voyage de fin d’été. Lorsqu’il me fallut rentrer à Paris, mes albums et
mes cartons étaient bourrés de croquis et d'études faits d’après les sites
pittoresques de cette contrée, ses habitants et les animaux que j'y avais
rencontrés.
Les quatre tableaux que j’ai envoyés au Salon de 1847 ’ ont été en
partie composés d'après ces études.
S'ajoutant aux récits que je faisais des incidents de mon voyage,
les études que j’avais rapportées d’Auvergne avaient eu un autre effet
que de me fournir des sujets de compositions, celui d'enthousiasmer
tellement ma chère Nathalie qu'elle n'eut plus qu'un désir : faire à
son tour ce voyage, mais le faire avec moi. Je ne pus résister à ses
1. M. Fauché était un parent de la seconde Mm* Bonheur. Sa fille épousa dans la suite
M. Auguste Bonheur.
2. Salon de 1847: Labourage, paysageet animaux (Cantal); Moutons au pâturage ( Cantal) ;
Etudes de chevaux étalons pur sang; Nature morte.
ROSA BONHEUR
.87
instances, et le Salon de 1847 ne fut pas plutôt fermé que nous partîmes
ensemble. Voici, écrite d’un coin d'Auvergne, une lettre de Nathalie
à sa mère :
Chère maman,
Mercredi.
Hier mardi, j’ai reçu ta lettre qui, je t’assure bien, malgré le peu de temps
qui nous sépare, était attendue avec une vive impatience, quoique je ne puisse
pas te dire que je m’ennuie. L’idée que je m’étais faite du pays est loin d’être
LE DÉPART POUR LE MARCHÉ ( I 8 5 4 ) , PAR ROSA BONHEUR.
D’après une eau-forte de G. Greux.
près de la vérité; c’est charmant; la campagne est riche et partout l’on rencontre
de quoi se mettre à l’ombre. Les chaumes sont on ne peut plus artistiques;
aussi, dans ce moment, suis-je en train d’en peindre un d’après nature. Je ne
veux pas dire lequel; je désire qu’on le reconnaisse. Tu me recommandes,
bonne mère, de ne pas faire d’extravagances ; je te remercie, mais si tu étais là,
tu ne me reconnaîtrais pas : je suis, et nous sommes pour mieux dire on ne
peut plus calmes; le désir de travailler nous tient en laisse et ce n’est qu’au
coucher du soleil que nous faisons nos promenades sentimentales.
Là, ma chère mère, nous voudrions que toi aussi, qui travailles tant, tu
puisses te reposer. Aussi, mère chérie, es-tu le sujet de nos plus agréables
conversations. Tu me dis aussi, chère mère, de ne pas trop retenir ma chère
1 88
ROSA BONHEUR
Rosa ; je peux bien y être pour quelque chose, mais comme il y a longtemps
qu’elle n’a trouvé le moyen de faire d’aussi belles études, elle se sent entraînée
malgré elle. Enfin, mère chérie, nous tâcherons d’arranger cela pour le mieux,
mais en attendant, nous travaillons beaucoup, et il se trouve qu’hier nous
avions tous les habitants du pays sur le dos, ce qui devenait horriblement
PAGE d’album.
Croquis de Rosa Bonheur.
gênant. Il est encore une chose bien contrariante, c’est qu’il ne fait plus bien
beau et que nous sommes obligées de nous mettre sous un hangar pour
travailler.
Dans mon égoïsme, quoique je ne puisse t’aider, la pensée que vous avez
de 1 ouvrage contribue bien à ce que le temps ne me semble pas aussi long
Enfin, ma bonne mère, le temps et Dieu voudront peut-être que tant d’années
de tiavail et de veilles ne soient pas perdues. J’allais oublier de te dire que je
ROSA BONHEUR
189
me porte on ne peut mieux et que j’ai déjà des couleurs sur le côté gauche; tu
vois, mère, que c’est un progrès.
Je vais laisser un peu de place pour que Rosa puisse t’écrire, car si nous
sommes deux à t’écrire, nous sommes aussi deux à t’aimer du même amour.
Ta fille qui t’aime et t’embrasse mille et mille fois.
Jeanne-Nathalie Micas.
A cette lettre, j’ai ajouté un post-scriptum pour Mme Micas :
Chère mère Micas, nous avons reçu votre lettre hier; Nathalie l’attendait
LES CHARBONNIERS ( I 8 7 5 ) , PAR ROSA BONHEUR.
(Appartenant à M. Knocdler )
avec impatience. Je suis ici depuis trois jours. Si vous saviez comme je suis
heureuse ; tout se réunit pour cela, des hôtes si bienveillants, un paysage où il
y aurait de quoi faire des études de chic pendant trois mois, et avec cela, je
suis avec ma Nathalie. Enlin, mère Micas, lorsque vous verrez mes parents,
dites-leur que je fais de jolies études, que je suis heureuse et tranquille
Je vous embrasse de tout mon cœur.
Votre Rosa dévouée,
Rosa Bonheur.
Peu de mois après notre retour de cette heureuse tournée artis-
tique, un grand malheur devait nous frapper. Le pauvre M. Micas
190
ROSA BONHEUR
tomba gravement malade; bientôt son état parut sans espoir. Peu de
jours avant de rendre le dernier soupir, il nous fit appeler, mon père et
moi.
— Raimond, dit-il à son ami, je suis bien malade et je ne me
relèverai pas ; toi non plus, tu ne vivras pas longtemps. Laisse nos
deux enfants toujours ensemble, tu vois combien elles s’aiment. Rosa
a besoin de la protection et de l'afiection de ma Nathalie. Venez, mes
enfants, que je vous bénisse !
Tout émues, nous nous agenouillâmes devant son lit. Ayant mis ses
mains sur notre tète, le bon père Micas nous dit alors : « Ne vous quittez
jamais, mes chères enfants, et que Dieu vous protège! » Puis il nous
embrassa. Quelques jours après, il n'était plus1. Depuis lors, Nathalie
et moi, nous ne nous sommes jamais quittées, et si la mort nous a
séparées, nos âmes se retrouveront, je l'espère. Elle et ma mère veillent
sur moi.
1. M. Frédéric-Louis Micas, né le 9 décembre 1802, est mort le 19 mars 1848, à l’àge de
46 ans.
BERGER GARDANT SON TROUPEAU.
Dessin de Rosa Bonheur.
TAUREAUX PASSANT UN GUÉ, PAR ROSA BONHEUR.
CHAPITRE XIII
LA MÉDAILLE ü'OR DU SALON DE 1848.
LE LABOURAGE NIVERNAIS.
MORT DE RAIMOND BONHEUR (1849).
Presque tous mes biographes pré-
tendent que c'est au Labourage Hiver-
nais que j’ai dù ma médaille d'or ; c'est
au contraire ma médaille d’or qui m'a
fait avoir la commande de ce tableau.
Le 24 février 1848, le jour même
de la proclamation de la seconde Répu-
blique, Ledru-Rollin, ministre de l'In-
térieur, prévenait les artistes français
qu'ils seraient convoqués ultérieure-
ment pour élire un jury d'examen ; cinq
jours après, cependant, le 29 février, un
décret déclarait qu’exceptionnellement
pour 1 848, toutes les œuvres présentées
au Salon seraient reçues indistincte-
ment. Vous devinez quel surcroît d'ac-
tivité dans les ateliers produisit cette
Études par Rosa Bonheur. annonce, si bien que le livt et ne comprit
pas moins de 5. 180 numéros, c'est-à-
dire plus du double de ce qu'il devait en avoir l'année suivante.
Le nom de Bonheur fut largement représenté ; à nous seuls, sans
compter les objets que nous avions envoyés à la section de sculpture,
nous occupions une page presque entière du catalogue.
Mon frère Auguste avait une nature morte, un portrait d’enfant et
mon portrait ; Isidore, une toile et un plâtre représentant le même sujet,
c'est-à-dire un Cavalier attaqué par une lionne. Mon père y figurait
par un paysage. Quant à mon envoi, il se composait, pour la peinture,
de six tableaux : Bœufs et taureaux de la race du Cantal, Moutons au
pâturage, Chien courant, un Bœuf, le Meunier cheminant, Pâturage
des bœufs de Solers.
Non contente d’exposer à la section de peinture, j’avais envoyé à
la sculpture un taureau et une brebis.
La faculté d’exposer sans avoir à se préoccuper du jugement préalable
d’un comité d’examen permit à beaucoup d’artistes, cette année-là, de
montrer un talent qu’on ne leur soupçonnait pas. Certains même, qui
avaient reçu l'étincelle, produisirent un nombre exceptionnel d’œuvres
remarquables. Des éclats de rire homériques accueillirent, par contre,
un bon nombre de toiles, et furent fort utiles aux infortunés qui avaient
bravé le ridicule en les signant de leur nom. Combien de malheureux,
en effet, qui, jusque-là, avaient attribué leurs insuccès au parti pris des
jurys d'admission, durent perdre leurs belles illusions et renoncer à
rivaliser avec Raphaël et Rubens!
Le jury qui fut chargé d'apprécier le mérite des objets exposés com-
prenait toutes les illustrations du temps : Horace Yernet le président,
Robert Fleury père, Léon Cogniet, Delacroix, Meissonier, Corot, Jules
Dupré, Flandrin, Isabey..., et c'e<t à cet auguste tribunal que je dus
l'honneur inespéré de recevoir une médaille d'or pour l'ensemble de
mon exposition, une médaille d'or à moi, humble débutante, qui n’avais
obtenu jusque-là qu'une médaille de bronze.
Anatole de la Forge, le brave défenseur de Saint-Quentin, m’a
adressé, à ce sujet, un éloge qui, s’il était fondé, serait de nature à me
remplir d’orgueil. Ne prétendait-il pas que, en dépit de mes vingt-six
ans, j'étais devenue une rivale dangereuse pour Brascassat, c'est-à-dire
pour le Paul Potter, pour le roi des animaliers français de l'époque. Il
attribuait même à la conscience que celui-ci en avait, les efforts visibles
et heureux que Brascassat fit désormais pour se surpasser lui-même.
En même temps que le jury m'accordait la haute récompense que
je viens de dire, le ministre y joignait, à titre exceptionnel, un magni-
fique vase de Sèvres, et, bientôt après, la commande du Labourage
nivernais. Je dis le Labourage nivernais , parce que c'est le nom qui fut
donné à mon tableau, mais l’Etat ne me demandait qu'un sujet de
ROSA BONHEUR
193
labourage, du genre de deux des peintures que j'avais exposées au
Salon, et pour lequel il devait m ètre alloué 3. 000 francs.
Je n’oublierai jamais la joie de mon père à ce double succès. 11
triomphait vraiment dans ma personne. N'avait-il pas été mon seul
professeur ? Et puis, la satisfaction bien légitime qu'il éprouvait de ce
fait se trouvait accrue de cet autre : que le gouvernement qui glorifiait
ainsi sa fille était celui-là même qu'il aimait et dont il avait rêvé
l'avènement.
J'étais heureuse aussi, croyez-le bien, et le jour où ', au ministère
BŒUFS ET TAUREAU ( R A C E DU CANTAL).
(Salon de 1848, médaille de iro classe.)
des finances, on me paya un premier acompte de i.5oo francs, il me
sembla être aux anges. Mes trois billets de banque firent à la maison
une entrée triomphale. Jamais 1 on n en avait vu autant à la lois.
Je résolus de peindre un attelage de trois paires de bœuls et, en me
mettant à l'œuvre, j'avais bien aussi 1 arrière-pensée de célébrer au
moyen de mon pinceau l art de tracer les sillons d’où sort le pain qui
nourrit l’humanité tout entière.
Mais il me fallait travailler d’après nature, et, pour cela, m’éloigner
de Paris. Sur l’invitation qui m'en fut faite, j’allai passer 1 hiver de 1848
dans la famille d’un ami de mon père, M. Mathieu, qui était un sculp-
1. 19 septembre 1848.
25
>94
ROSA BONHEUR
teur distingué et qui, alors, donnait des leçons au château de la Cave,
dans la Nièvre. Nathalie m'avait accompagnée, et sa présence, comme
ses encouragements, me furent utiles pour mon travail. Je fis ce tableau
avec une rapidité étonnante, car je tenais à ce qu'il fût achevé pour le
Salon de 1849.
Hélas ! je ne peux me défendre d’un serrement de cœur, toutes les
fois que je pense à mon Labourage nivernais. C’est pourtant cette toile
ÉTUDE DE BŒUFS SOUS LE JOUG.
Dessin de Rosa Bonheur.
qui a créé en réalité ma réputation; mais, pour moi, quel souvenir
lugubre elle me rappelle Quelques jours avant sa mort, mon père
examinait encore mon travail d un œil heureux, et il m'embrassait en
disant : « Je vois que tu suis de près Vigée-Lebrun, et que ce n'est pas
en vain que je te 1 ai donnée pour modèle. » Pauvre père, malgré les
soulirances qu il endurait depuis longtemps et qui s'aggravaient tous les
jours, il ne soupçonnait pas que le prix de ma peinture était destiné
a payer ses funérailles et les frais de notre deuil.
Mon père ne survécut qu un an, presque jour pour jour, à son ami
M. Micas, qui s était montré trop bon prophète. Il expira le 23 mars 1849.
ROSA R O N H F. U R
195
Voici en quels termes le journal le Crédit, auquel collaborait alors le
Père Enfantin revenu d’Égypte, donna le compte rendu de ses funé-
railles :
Dimanche dernier, des artistes, des hommes de lettres, des gens du monde
RAIMOND BONHEUR I 849 , PAR AUGUSTE BONHEUR.
accompagnaient le convoi d’un modeste et consciencieux artiste, dont le nom
vivra longtemps dans l’histoire des arts contemporains. Raimond Bonheur
était peintre de paysages, et il laisse des toiles à peine connues où se révèle le
germe profond d’un talent plein de sève et d’imagination. Dimanche, dans le
salon qui précédait la chambre mortuaire, l’un de nos grands artistes, Léon
Cogniet, admirant quelques-unes des productions de Raimond Bonheur, nous
disait : « J’étais loin de me douter de l’existence d’un tel talent ! » Pour combien
ROSA BONHEUR
igf>
d’artistes, hélas ! comme pour l’ami que nous regrettons, le jour de la justice
date seulement du jour de leur mort!
Raimond Bonheur avait le culte et la passion de l’art. Pauvre, et père d’une
famille nombreuse, il fit de ses enfants autant d’artistes, et l’aînée de cette
jeune famille, Mlle Rosa Bonheur, a déjà conquis une place éminente parmi nos
talents de premier ordre. Deux de ses fils, Auguste et Isidore, ont exposé déjà
des toiles et des sculptures riches d’espérance. Rien n’était plus touchant et
plus simple que l’intérieur de cette famille aux mœurs patriarcales. Un jour,
Delaroche vint la visiter ; il trouva dans l’atelier tout ce petit monde occupé,
et les plus jeunes enfants eux-mêmes crayonnant déjà. Il en sortit ému jusqu’aux
larmes.
Après avoir longtemps et courageusement lutté contre la misère avec cette
sérénité d’âme et cette confiance en Dieu qui ne l’ont pas un instant abandonné
jusqu’à sa dernière heure, Raimond Bonheur avait obtenu, depuis quelques
mois, la direction de l’une des écoles communales de dessin, instituées par la
ville de Paris pour les jeunes filles. Nul n’a plus de droits à la survivance de
cette direction que Mlle Rosa Bonheur, et l’administration fera un acte de
justice en la lui confiant.
Al. Gustave d’Eichtal a prononcé quelques mots profondément sentis sur
la tombe de Raimond Bonheur. Il a parlé avec cœur de son dévouement à sa
famille, de son abnégation, de son talent, de son courage ; mais ce que M. Gus-
tave d’Eichtal a omis de dire, c’est qu’à ce dévouement profond, à ce culte
pieux pour les sentiments et les affections de famille, Raimond Bonheur joi-
gnait un égal dévouement aux idées généreuses d’émancipation et de progrès
pacifiques. Enfant du peuple, sa vie fut une longue et ardente aspiration
vers les améliorations populaires auxquelles ses sympathies ne firent jamais
défaut.
L. J.
J’avais vingt-sept ans à la mort de mon père. Deux mois après ces
tristes journées, le Labourage nivernais figurait au Salon1; mais j'eus de
la peine à le reconnaître au catalogue : mon tableau s'y trouvait inscrit
comme étant l’Abordage nivernais , le sonibrage. J'en fus contrariée
un moment, d'autant que ce quiproquo m’a valu nombre de demandes
auxquelles je n’ai pu répondre. Heureusement cela n'a pas nui à
l’appréciation de l'œuvre 2.
1. Le Salon de 1849 s’ouvrit le i5 juin au palais des Tuileries.
2. Quelque temps après la mort de Rosa Bonheur, il m’est venu d'Amérique une lettre
demandant si la grande artiste n’avait pas exécuté un second Labourage nivernais semblable
à celui du Luxembourg. J’ai fait diverses recherches et enfin trouvé, dans un registre où
Nathalie Micas inscrivait le sujet et le prix des tableaux de Rosa Bonheur, cette mention :
« Copie du Labourage, vendue à M. Marc, 4.000 francs, mais 2.000 ont été donnés à
Auguste pour sa participation dans le travail. »
Chose assez curieuse, Rosa Bonheur avait reçu mille francs de plus pour la copie que
pour l’original. Cette copie, qui orne sans doute aujourd'hui la demeure de quelque Américain,
a été gravée. Elle diffère de l’original, du reste, par le fond à gauche.
ATTELAGE DE BŒUFS NIVERNAIS, PAR ROSA BONHEUR.
Elude faite à la Cave, près Nevers (octobre i85o).
198
RO SA BONHEUR
Il n'est pas sans intérêt de donner ici quelques-uns des jugements
portés sur le Labourage nivernais.
Dans le petit volume qu'il a consacré à Rosa Bonheur1, Eugène de
Mirecourt écrivait en 1 856 :
Aucune des œuvres de Rosa Bonheur ne connaît ce qu’on nomme la
« ficelle », en jargon de rapin. Tous ses tableaux sont naïvement sentis et
scrupuleusement exécutés La simplicité chez elle a mieux réussi que la
finesse chez les autres et les efforts de ce pinceau naïf ne déplurent pas à cette
grande enfant gâtée qu’on nomme l’opinion.
En examinant les tableaux de Mlle Bonheur, la foule se trouva surprise
de sentir d’elle-même une impression véritable et sérieuse en face de ces grands
bœufs blancs ou roux, à l’œil limpide, au mufle chargé d’écume; elle s’émut au
spectacle paisible et naturel de ces moutons qui broutent l’herbe savoureuse
des prés ou des montagnes ; elle se sentit prise d’extase devant ces paysages
qui respirent un charme si mélancolique, si rêveur, si rempli de parfums
champêtres.
Peu de temps après, Mazure2 disait à son tour :
Après les vieux peintres hollandais, et mieux que les anciens paysagistes
en France, nous avons dans notre temps de très habiles peintres de bétail :
MM. Brascassat, Coignard, Palizzi, Troyon, une femme surtout, qui porte le
talent jusqu’au génie, Mlle Rosa Bonheur.
Plusieurs peuvent être loués pour l’art avec lequel ils jettent les groupes
d’animaux dans un paysage, mais si l’on considère la peinture des animaux
sans s’inquiéter du paysage, si l'on demande une monographie du labour, rien
ne peut se comparer à l’artiste que nous venons de citer en dernier lieu. Que
l'on revoie, au Luxembourg, le Labourage nivernais. Si beaux sont ces bœufs
avec leur pelage varié, leurs muscles ressortis, leurs fanons puissants ! Il y a
en eux tant de ressorts qu’ils semblent légers dans la pesanteur même de leur
masse. Haletants, ils souffrent, mais avec quelle énergie, quelle volonté !
L’homme qui les guide est beau et représente la puissance humaine, dominant
celle de la nature dans ce que celle-ci a de plus intense, la vie et le travail de
l’être aimé. Puis il y a tant d’air à l’entour de l’homme et des bêtes ! On sent
la grande nature dans ce qu’elle a de plus imposant. Toutefois on regrette
l’entourage naturel qui manque à cette œuvre d’ailleurs vivante ; on cherche la
profondeur du ciel et le paysage.
Enfin, Émile Cantrel3 , dans l’Artiste , comparait en ces termes
Rosa Bonheur à George Sand :
11 y a une très intime parenté entre les deux talents. Mlle Rosa Bonheur lit
souvent George Sand, c’est son auteur de prédilection et je ne serais pas
1. Eugène de Mirecourt. Les Contemporains. Rosa Bonheur , p. 46-47.
2. Paysage ! Dieu, la Nature et l’Art), p. 103-104. Paris, Tardieu, 1 858.
3. L’Artiste , n° du Ier septembre 1859.
( Musée du Luxembourg
X
RO SA BONHEUR
i ni)
surpris que Mme Sand eût la même préférence pour les paysages de Rosa
Bonheur. Le génie de George Sand est surtout un génie paysagiste ; et Rosa
Bonheur, dans ses tableaux, fait chanter l’arbre et parler éloquemment la bête,
l’herbe et le nuage, foutes deux savent entendre les symphonies muettes de la
création, toutes deux savent nous les rendre avec le langage passionné et harmo-
nieux de l’art: l’une, dans les descriptions d’une plume qui vaut le pinceau de
Ruysdaël et la palette du Lorrain; l’autre, dans les récits d’une palette qui
a tout le génie, toute la fermeté de style, toute la vigueur du coloris, qui ont
fait si justement la gloire de la plume.
George Sand et Rosa Bonheur sont deux paysagistes de l’école de Jean-
ÉTUDE DE TAUREAU.
Dessin de Rosa Bonheur.
Jacques, deux femmes supérieures que l’Europe nous envie, deux peintres
sérieux et convaincus dont la France aura le droit de se glorifier, — deux génies
frères.
Ainsi que l’écrivait avec raison le critique de l'Artiste , les talents
respectifs de Rosa Bonheur et de George Sand n'étaient pas sans parenté,
et beaucoup même ont cru voir, dans celles des pages de la Mare au Diable
(1846), où les travaux des champs sont décrits en termes pleins de poésie,
de sentiment et de couleur, la source où Rosa Bonheur s’est inspirée
avant de peindre son Labourage. La chose est possible, sans pourtant
200
ROSA BONHEUR
qu'il en reste aucune preuve positive. N’est-il pas permis de supposer
cependant qu’un même sentiment, l’amour de la nature, exalté un peu à
l’époque par toute la littérature romantique issue de Rousseau, a provo-
qué dans des genres différents une interprétation analogue de cet acte
aussi commun qu'il est sublime, le labourage d'un champ.
Dans un ouvrage plus récent que les précédents, les Chefs-d’œuvre
d’art au Luxembourg' , M. Adrien Dézamy a consacré un sonnet au
Labourage nivernais :
Labourage Nivernais.
Six grands bœufs nivernais, six grands bœufs blancs et roux,
Labourant un coteau, par un matin d’automne,
Traînent une charrue inerte qui festonne
Et rampe, avec un bruit de ferraille et de clous.
Tandis que sur leur dos, son aiguillon de houx.
Voltige pour hâter leur marche monotone,
D’une voix de fausset, le conducteur entonne
Quelque vieille chanson au refrain lent et doux.
Le soc ouvre les flancs de la terre féconde...
Aux trilles des oiseaux s’envolant à la ronde
Par un long beuglement l’attelage répond.
Le soleil resplendit sur la campagne en fête :
Et devant ce tableau si vivant ie m’arrête
Et fredonne un refrain du vieux Pierre Dupont.]
i. Les Chefs-d’œuvre d'art au Luxembourg. Rosa Bonheur. Paris, Baschet, 1880. In-P.
CROQUIS D ALBUM, PAR ROSA BONHEUR.
BOl'RRIQUAIRES TRAVERSANT LES PYRÉNÉES ( I 8 5"), PAR ROSA EONHEER.
D'après une gravure de Ch. G. Lewis, éditée par Lefèvre et fils, à Londres.
CHAPITRE XIV
VOYAGE AUX PYRÉNÉES. — UNE SAISON A E M S (l85o).
Mon père mort, il n’y avait plus
personne à la maison à qui faire part de
mes joies et de mes peines. Un tel vide
m’effraya, et c’est alors que je demandai
à Mme Micas de vouloir bien me per-
mettre de vivre chez elle et de me consi-
dérer désormais comme la sœur de
Nathalie, ainsi que M. Micas en avait
manifesté le désir dans ses derniers mo-
ments. C’est de ce jour que date la jalousie
des miens, et, pour son compte, ma belle-
mère, dont la vue me rappelait combien
ma mère était charmante, s’est beaucoup
plainte de ce qu elle appelait mon aban-
don de la maison paternelle. N’avais-je
pas le droit de suivre les impulsions de
mon cœur et d’aller vivre avec mes
amies? Si je m’étais mariée, aurais-je
continué d’habiter avec elle ? Il était bien
naturel que je m’adresse à Mme Micas au lendemain du jour où, avec une
générosité admirable, elle avait mis à ma disposition tout ce qu’elle
2 S
202
ROSA BONHEUR
possédait pour me permettre de payer les dettes de mon père. Son dé-
vouement m'a permis d'accroître rapidement mes ressources, et toute la
famille en a profité, car de vivre séparée d'eux ne m’a pas empêchée de
leur venir en aide : c’était encore moi qui faisais bouillir la marmite, tout
comme auparavant. A mes deux frères, je prêtais mes dessins, et combien
de fois ai-je partagé avec eux le prix de tableaux auxquels ils avaient
collaboré? A mon beau-frère1 j’abandonnais mes droits d’auteursur les
animaux sculptés qu’il coule en bronze
encore aujourd'hui. Je lui ai dessiné,
sur pierre lithographique, des compo-
sitions importantes qu'il a éditées.
Pour ne pas risquer d'entraver
la carrière artistique de mon frère
Isidore, j'ai cessé d’exposer à la sculp-
ture le jour où je me suis rendu
compte de son talent dans cet art.
Tant qu'à ma belle-mère, je n'ai
jamais cessé d’être bonne pour elle.
Un an avant la mort de mon père,
elle nous avait donné un petit frère,
Germain'. C'est moi qui ai payé,
aussitôt que cela me fut possible, les
frais d’éducation de cet enfant.
Plusieurs fois l’on a demandé ma
rnain. J'ai toujours refusé. Ma belle-
mère, au surplus, avait la manie de
faire des unions dans sa famille. Un
des fils qu elle avait eus de son pre-
mier mariage a épousé ma sœur une
de ses nièces est devenue la femme de mon frère Auguste. Je n'ai pas
voulu qu’on me choisisse un époux de cette manière. Cela ne veut pas
dire, certes, que je fusse d’une nature froide et indifférente, incapable
d’apprécier les hommages de l'homme qui fût devenu mon mari ; mais,
que voulez-vous, j’ai préféré conserver mon nom. Du reste, je suis
heureusement parvenue à lui donner quelque éclat, grâce, sans doute,
à la protection de ma mère. Et puis, comme la religion, l'art ne peut-il
pas avoir ses vestales?
1. M. Hippolyte Peyrol.
2. M. Germain Bonheur, né en 1848, se consacra aussi à la peinture et mourut en 1881.
3. Marie-Julie-Joséphine-Victoire dite Juliette Bonheur, née le 19 juillet i83o, épousa
M . Peyrol en 1 852 ; elle eut deux fils, MM. Hippolyte et René Peyrol, et mourut le 19 avril 1891 .
ROSA BONHEUR
203
L'été qui suivit la mort de mon père, Nathalie ne cessa d’ètre
souffrante. Dans le but de lui procurer un changement d'air nécessaire
à son rétablissement, la bonne mère Micas ollrit de nous payer, sur ses
économies, un voyage aux Pyrénées.
En ce qui me concernait, j'acceptai avec enthousiasme, comptant
NATHALIE MICAS.
Dessin de Rosa Bonheur.
bien que la vue de ces montagnes, plus pittoresques, plus élevées que
celles de l’Auvergne, ouvrirait à mon pinceau de nouveaux horizons.
Je ne me trompais pas, et j'ai été tellement enchantée de ce que j’ai
vu dans ces monts que Louis XIV déclarait abolis, que, depuis lors, j’y
suis retournée à différentes reprises.
Avant notre départ, nous avions demandé, Nathalie et moi, l'auto-
risation d’endosser des vêtements masculins. Ce n'est donc pas en ama-
zones, avec le voile et le chapeau classiques, que nous avons parcouru
ces régions abruptes, mais bien en vrais cavaliers, à califourchon sur nos
204
ROSA BONHEUR
montures. Il est vrai que souvent, pour ne pas trop épuiser les écono-
mies de la bonne mère Micas, nous grimpions sur le même cheval.
Mme Micas n'avait pas manqué, en même temps qu'elle nous donnait
la volée, de nous faire promettre un compte rendu exact de tout ce qui
nous arriverait d'intéressant. IVlais je dessinais et peignais sans relâche,
et c’est Nathalie qui tenait la plume presque toujours; c’est même tout
juste si je prenais le temps d'ajouter quelques lignes au galop. Il est
vrai que Nathalie mettait sur le papier ce que j’avais dans la tête ; son
cœur et sa plume donnaient du reste à
l'idée commune un tour charmant.
Ces lettres que Nathalie et moi nous
adressions à la bonne mère Micas, je les
ai conservées avec grand soin, et plus
d’une fois, en les parcourant, j’ai cru
revivre de bonnes semaines de jeunesse.
'Je les ai relusàmon tour, ces feuillets
qui jadis avaient renseigné minutieuse-
ment la bonne dame demeurée à Paris,
sur l’existence quotidienne de « ses deux
filles » : les uns et les autres, en dépit du
temps défavorable, respirent la gaieté et
l’entrain, ceux de Nathalie ont parfois une
jolie tournure littéraire ; les mots grif-
fonnés par Rosa Bonheur, plus rares et
tout de prime saut, ont une vie, une cou-
rosa bonheur, ses FRÈRES isidore leur et un pittoresque pleins de charme.
et auguste, sa sœur Juliette. Si les eaux minérales se montrent
peu efficaces sur la santé délicate de
Nathalie, la nouveauté, la beauté des sites, la sauvagerie grandiose des
montagnes, les enchantent à l’égal l’une de l’autre. « Sans doute, à
Eaux-Bonnes, écrit Nathalie -, l’on ne rencontre que spectres, que cada-
vres vivants qui, du matin au soir, toussent ou crachent; ou bien des
élégants embêtants », mais que de belles excursions on fait aux alentours.
Certain jour, Rosa Bonheur, en bonne amie des bêtes, n’a pu résister
aux séductions d’un jeune chien de montagne qui ressemble un peu à
1. J’ai cru devoir intercaler dans le récit de Rosa Bonheur, et d’après les lettres qu’elle
m’a confiées, le compte rendu de son voyage aux Pyrénées. La transcription littérale de sa
correspondance eût risqué de paraître un peu longue au lecteur.
2. 17 juin i85o.
ROSA BONHEUR
203
un ours, et voici qu'en post-scriptum à une lettre de son amie, elle écrit :
Bonne mère Micas, Nathalie vous dit que je me suis laissée aller à la
tentation. Eh ! mon Dieu oui. Et quel chien ! Un chien de montagne qui
deviendra comme un âne. Enfin, que voulez-vous ? on retombe toujours dans
son péché accoutumé. Par exemple, celui-là sera une défense ; cette race
n’aimant et ne connaissant que son maître, je vais l’habituer à garder l’entrée
de mon atelier la nuit, et je vous assure que je pourrai laisser la clef sur la
porte avec un gaillard de cette sorte1.
MULETIERS DES PYRÉNÉES, PAR ROSA BONHEUR.
Les deux amies quittent bientôt les Eaux-Bonnes, qu une pluie péné-
trante finit par rendre désagréable; elles espèrent que les eaux de Saint-
Sauveur produiront sur Nathalie un effet plus salutaire. Sur la route,
on visite Lourdes et son château, où les foules ne viennent point encore,
Bétharam et son sanctuaire, but de pèlerinage, sans compter Argelès,
avec ses maisons partiellement construites en marbre noir. A Saint-
Sauveur, on se hâte de prendre des bains, pour acquérir au plus vite
les forces nécessaires à de nouvelles excursions. La réputation de
« cavaliers » acquise aux Eaux-Bonnes par les deux jeunes filles ne
i. Les Eaux-Bonnes, 26 juillet.
200
ROSA BONHEUR
pourra que se confirmer ici, encore que les baigneurs soient moins
nombreux et que la pluie continue de tomber. Et pourtant, elles ont un
souci quant à Mme Micas, dont l’industrie de gaineriene va pas trop bien,
vu la saison. Aussi Rosa Bonheur l'engage-t-elle à ne pas se décourager :
Car tantôt ça va, tantôt ça s’arrête, et il faut toujours se fourrer des lunettes
sur le nez, chose que je ferai
le plus tard possible. Dans ce
temps-là, il faudra que vous
fabriquiez pas mal d’étuis, car
j’en perdrai, j’en suis sûre, quel-
ques douzaines.
Nathalie a dû vous dire que
nous n’aurions pas besoin d’ar-
gent ; elle se désole assez, cette
pauvre amie, d’en dépenser au-
tant pendant que sa mère tra-
vaille ; aussi, si la santé lui
revient, comme elle se promet
de travailler ! Elle tient de vous.
Vous savez qu’elle n’est pas
paresseuse. Pour moi, je me
sens mieux, j’espère aussi que
ces eaux me rendront ma force,
et je vais faire de beaux tableaux
et gagner beaucoup d’argent,
pour ne pas toujours vous gêner
comme je le fais ; mais je sais
que vous le faites avec plaisir,
parce que vous m’aimez bien
comme votre enfant ; aussi je
vous le rends bien et je suis votre
numéro deux1.
Elle ne cesse de dessi-
ner et de peindre au cours
de ces excursions : les sujets
ne manquent pas. A chaque
détour de route ou de sentier, c’est un paysage nouveau, et, pour un
peintre d'animaux, il y a là des bêtes à poil et à laine qui diffèrent
par la forme et la couleur de celles qu'elle avait connues à Paris,
dans le Nivernais ou en Auvergne : aussi remplit-elle de dessins ses
cartons. Entre temps, elles vont à Gavarnie, qui les enchante, et à
Barèges, dont Nathalie rapporte une impression pénible.
i . 27 juillet.
ÉTUDE DE BOURRIQUAIRE.
Dessin de Rosa Bonheur.
RO SA BONHEUR
207
Il y a là, écrit-elle, trois ou quatre cents soldats de ligne, qui sont tous,
pour la plupart, galeux, lépreux, rogneux, boiteux, borgnes, scrofuleux. Le pays
se trouve en harmonie parfaite avec ses habitants, les rues sont petites, boueuses
et tortueuses. Ce bourg, auquel on veut bien donner le nom de ville, est, dans
ce temps-ci, presque toujours dans un épais brouillard qui empêche de voir
à cinq pas de soi
Nous avons été voir les ruines d’un vieux château et en avons rapporté une
LES SAPINS DE LA MONTAGNE DE BERGONS, PAR ROSA BONHEUR.
brassée de fleurs que nos jardins les plus beaux envieraient l’honneur de
posséder. Non seulement elles sont belles, mais encore elles embaument1.
Du haut de la montagne de Bergons, tandis que Rosa Bonheur
peint, sa boîte à couleurs sur les genoux, Nathalie griffonne pour sa
mère un compte rendu de sa promenade, et toutes deux le signeront.
Ma chère et bonne mère,
Lundi matin.
Toute sous l’impression de la petite excursion que nous venons de faire,
je ne puis résister au désir de te la transmettre. Nous sommes au haut de la
montagne de Bergons; de là, nous découvrons toute la chaîne de montagnes
1. Saint-Sauveur, 2 août.
2oS
ROSA BONHEUR
des Pyrénées, jusqu’aux montagnes d’Espagne, et voyons planer en ce moment,
au-dessus de nos têtes, quatre beaux aigles, ce qui n’ajoute pas peu à la sauva-
gerie du pays. Nous revoyons le superbe Marboré et la belle cascade. Nous
apercevons encore cette immense plate-forme que l'on nomme la brèche de
Roland.
C’est avec le plus grand sang-froid que les guides vous en racontent la
fable : « C’est avec son sabre que Roland fit cette brèche. » Elle n’a pas moins
de 600 pieds ; avec la même croyance, ils vous montrent l’empreinte qu’ont
faite les pieds de son cheval. Tu peux juger de la grandeur de l’homme par la
grandeur de l’épée, et de la taille du cheval par celle de l’homme.
Rosa fait une petite pochade, tandis que moi, paresseuse, je t’écris. A cinq
heures, le soleil commence à nous faire sentir ses derniers rayons; les vaches
changent de prés et font entendre de longs mugissements; le son des clochettes
se rapproche, et ces pauvres animaux semblent, par leur démonstration, aller
remercier Dieu de leur envoyer un peu de fraîcheur ; à les voir courir dans les
montagnes, on les prendrait pour de légères biches. Joins à cela la couleur de
leur pelage, qui est si doux : elles sont toutes d’un blond doré, et de moyenne
taille.
Nous allons nous mettre en route. Nous avons trouvé des pierres minéra-
logiques assez curieuses, en outre une que Rosa a trouvée, où il se trouve un
mélange de cuivre, d’argent et de fer.
Mercredi, nous étions allées au pont de Sias, où nous avons vu une noce
de village, et comme nous travaillions, ils sont venus derrière nous, se sont
assis, et nous avons fait la conversation. En nous quittant, ils voulaient que
nous allions danser avec eux...
Tu sais comme nous t’aimons et nous t’embrassons de même.
Jeanne-Nathai.ie Micas.
Rosa Bonheur.
Quelques jours plus tard, c'est Rosa Bonheur, cette fois, qui prend
courageusement la plume et rédige une lettre un peu à la diable, mais
si pleine d'intelligence et de bonne humeur, dont chaque ligne trahit la
sincère affection pour l'amie soulfrante, aussi bien que pour la mère
demeurée à Paris et réduite à suivre ses filles seulement en imagination.
Chère bonne mère,
Mardi matin, 12 août 1 8 5 o 1 .
Je reprends ce matin la lettre que Nathalie avait commencée. Nous avons
été à Luz, qui est tout près d’ici. C’était le jour du marché. Nous avons acheté
du raisin d’Espagne à un Espagnol qui avait un costume superbe: j’en picore
quelques grains en vous écrivant; je voudrais pouvoir vous en envoyer, car il
est bien bon ; j’en mange un peu à jeun. En ce moment, Nathalie se lève : nous
allons voir le médecin aujourd’hui pour ses douleurs; je pense que c’est tou-
jours l’effet des bains. Voilà le soleil qui montre son nez, ce n’est pas dommage.
2
TAUREAUX ESPAGNOLS ( I 8 6 2 ) .
Lithographie de Rosa Bonheur, éditée par H. Peyrol.
210
ROSA BONHEUR
Ah ! j’allais oublier de vous dire que nous avons acheté un panier pour Eulalie,
mais un panier du pays, un beau panier avec du rouge et du bleu, bigre. Voici
son portrait : il est gros comme une maison et léger comme un pinceau.
Dans ce moment, Nathalie peigne sa queue; elle se fait belle pour plaire au
docteur : elle a un faible pour cette sorte de mammifères. Nous avons fait toutes
sortes de choses, chère grosse mère, vos enfants ne sont pas sans industrie ;
dans la montagne, au bord du torrent poétique, nous avons fait un blanchis-
sage. Je savonne très bien; Nathalie est contente de moi; j'ai reçu beaucoup
de compliments, très mérités, du reste, car les couches de vos enfants étaient
assez sales, et comme dans ce pays on ne fait pas la lessive, et qu’il faut de la
potasse pour faire partir la crasse, nous avons cru, avec raison, être plus
habiles que les blanchisseuses du pays. En voilà des détails, j’espère.
Nathalie n’est pas trop mal, si ce n’est ses douleurs qui la tourmen-
tent, ce qui n’est pas risible; enfin, espérons!
Aujourd'hui, nous allons voir. Comme le temps s’élève, nous irons faire une
étude. N’ayez pas peur, je mettrai ou je ferai mettre à Nana sa vareuse sous
son manteau, et puis il y a plus de pierres que de terre dans ce pays. Allons,
je finis, car je vous dirais encore des bêtises : je suis en train ce matin, ce qui
me prouve que le temps va s’élever. Nathalie part boire son eau; elle me donne
un bon petit baiser que je ne veux pas garder en égoïste : je vous le rends à
vous, sa bonne mère, qui avez fait pour moi, sans vous en douter, une amie
qui sera le bonheur de toute ma vie, car j’ai du bonheur. On n’aurait jamais
trouvé une véritable amie comme ma Nathalie. Je vous mets cela parce qu’elle
ne lira pas ma lettre; l’heure de la poste est venue. Je me dépêche en vous
embrassant comme je vous aime, et c’est bien, bien. Ne m’oubliez pas auprès
de la maison et de vos amis.
Votre dévouée pour la vie,
Rosa Bonheur.
Le 3oaoût i85o, les deux amies rentraient enfin à Paris et pouvaient
embrasser celle que Rosa Bonheur appelait sa bonne grosse mère, et
dont elles étaient séparées depuis le 8 juin.'
Le voyage aux Pyrénées, malgré la pluie trop fréquente, avait été
tout à fait réussi au point de vue artistique, mais non pas en ce qui
concernait son objet principal, la santé de ma chère Nathalie. Les
médecins déclarèrent même qu’une cure supplémentaire aux eaux
d'Ems était indispensable. Force nous fut donc de partir pour la Prusse
quelques jours à peine après notre retour du Midi. Mais il se trouva
que le mauvais temps dont nous avions souffert aux Pyrénées ne fit
qu'empirer dans cette station plus septentrionale ; il devint même si
pluvieux et si froid, qu’après deux semaines seulement passées à boire
de l'eau claire, il nous fallut reprendre le chemin de Paris. Ce ne fut pas,
du moins, sans faire à Bruxelles une halte agréable, qui nous permit de
visiter l’Exposition qui s’y tenait cette année-là.
ROSA BONHEUR
■i 1 1
1 La correspondance de Rosa et de Nathalie avec Mme Micas, inter-
rompue durant les quelques journées de leur passage à Paris, reprend
aussitôt passé la trontière. Il n y a plus cette fois de roches, de mon-
tagnes, de torrents à décrire ; mais à défaut des scènes grandioses que leur
ont offertes les Pyrénées, elles ont sous les yeux un spectacle d'une autre
espèce, sur lequel leur verve et leur esprit ne manquent pas de s’exercer.
Aussitôt arrivées à Ems, c’est Nathalie qui écrit :
Ah ! l’Allemagne n’est pas un pays de Français, je t’assure. Plus on
s éloigne de la f rance, et plus on peut la préférer. Nous avons, ma bonne mère,
Cliché Collin.
UN TROUPEAU DANS LES PYRÉNÉES (1862), PAR ROSA BONHEUR.
bien des fois déjà pensé à toi ; notre mère qui voyage si bien en faisant le tour
de sa chambre, et qui nous dit si souvent que nous ne savons pas nous
arranger, nous voudrions bien la voir dans ce pays de sauvages. Rosa se charge
de conter le côté comique de notre voyage.
Voici en quels termes Rosa Bonheur faisait, en effet, son joyeux
compte rendu en l'agrémentant de dessins.
Ems, lundi 1 1 heures du matin.
Ma chère mère Micas, nous sommes enfin arrivées, mais pas sans em-
barras, je vous assure, car c’est un pays de chien que la Prusse. D’abord, je
1. Mêms observation qu’à la page 204.
2 I 2
ROSA BONHEUR
vous dirai que c’est assez triste d’entendre continuellement un baragouin auquel
on ne comprend rien, en sorte que, pour demander la moindre chose, il faut
faire une pantomime expressive Vous qui voyagez si facilement sur
votre chaise, pauvre mère, je voudrais vous voir sur la terre du roi de Prusse.
Mais votez, voici notre voyage : parties de Paris à onze heures, arrivées à
Bruxelles à six heures du soir le lendemain. Coucher dans cette ville et repartir
à sept heures du matin ; arriver à Cologne à sept heures du soir, mais oublié
de vous dire qu’à la frontière belge, on nous a fait défaire toutes nos malles ;
en sortant de Belgique, encore défaire nos malles, frontière de Prusse; mais tant
que nous étions en Belgique, ce n’était encore rien, car partout on parle
français. A Cologne, par exemple, il fallait voir cela, j’aurais voulu que vous
soyez là, c’était à perdre la tète : l’un parle anglais, l’autre russe, l’autre
flamand, l’autre polonais, enlïn c’est un voif-Jlich-J'ouch-crak , débrouilles-
toi comme tu pourras. Qu’en dites-vous? Et encore ce n'est rien, car voici le
plus embarrassant : on ne comprend rien à l’argent français; il nous a donc
fallu changer nos jolies pièces d’or françaises pour de vilaines pièces moitié
cuivre, moitié argent, qui ont des
valeurs auxquelles on ne s’habitue
pas tout de suite, surtout quand on
n’y comprend rien. Pour quatre cents
francs, on nous a rempli notre cabas
de cette ferraille qui ressemble pas
mal à des boutons de domestiques;
je crois bien que le roi de Prusse,
lorsque sa livrée n’est plus fraîche,
bat monnaie. Enfin, Nathalie et moi,
nous l’avons regardée longtemps sans
pouvoir nous y faire et le cabas était
très lourd, et nous étions obligées de fe porter à deux.
Je continue notre voyage : nous couchons donc à Cologne après avoir dîné
avec du pain au beurre et des pommes de terre, seul pain de ce pays. Pas plus de
vin que de pain; je demande de la bière, on n’en vend que dans les gargotes;
le vin, trois francs la bouteille ; alors je demande du porter, croyant le payer
moins cher, mais quelle est ma surprise en apprenant que c’est trois francs
soixante-quinze, comme le vin. Que voulez-vous, il faut faire école
Nous couchons donc à Cologne, et à six heures du matin, nous reprenons
le chemin de fer jusqu’à Bonne, où nous prenons le bateau à vapeur jusqu’à
Coblentz, puis ensuite et enfin, une voiture qui nous mène ici, à Ems. Nous y
sommes depuis hier, quatre heures du soir. On nous a servi une cuisine peu
flatteuse, mais très rafraîchissante et purgative, et puis de l’eau claire, c’est la
mode du pays. Je cherche et demande du bin, comme ils disent, mais pas de
bière, du vin du Rhin à trois francs. Ce matin, Nathalie a pris du lait et moi
une espèce de soupe qui ressemble à de la moutarde délayée dans de l’eau.
Nous aurons trois repas par jour et cela nous coûtera, en vivant bien économi-
quement, à peu près cinq francs par jour chacune. Nous avons une chambre
dans le genre de celle de Saint-Sauveur, et des lits, hum ! ils ne sont pas
doux !
R O S A BONIIFJ'R
2 I A
Ce matin, nous avons été chez le docteur, qui a lu avec bien de l’attention
la lettre de M. Cazalis1; il paraît faire les choses avec assez de conscience. Demain
matin, nous commencerons à boire. Il a promis que ses eaux feraient beaucoup
de bien à Nathalie; il est presque certain d’un bon résultat ; il faut se promener
sans fatigue, de l’air et du repos. En sortant de chez lui, nous sommes allées à
la buvette, car ici on achète chacun son verre ; ce sont des verres de Bohême
qu’on nous vend cinq francs. Ce n’est pas cher, n'est-ce pas? mais on a la
permission de l’emporter. Du reste, les eaux ne coûtent rien que lorsque l’on
s’en va ; on donne la pièce au garçon.
Il y a ici un luxe encore bien plus grand qu’aux eaux des Pyrénées, parce
MOUTONS AUX PYRÉNÉES (1870), PAR R OSA BONHEUR.
(Appartenant à M. KnoeJler.)
qu’il y a bien plus d’étrangers. Hier soir, nous avons fait un petit tout dans la
promenade qui est un parterre au bord d’une jolie petite rivière entourée de
toutes parts de montagnes boisées et de prairies. I ous les soirs, on lait, je ci ois,
de la musique, car hier on en a fait dans un petit kiosque, en plein ail. C est
très poétique d’entendre cette musique au milieu de jolis paysages. Nous nous
sommes assises et nous nous sommes fait des gorges-chaudes de toutes les
caricatures que nous avons vues, et je vous assure qu il y a de quoi îiie.
On parle des Françaises pour la coquetterie, mais il faut venii ici poui \"ii
les airs de prétention que se donnent les femmes et les hommes, il \ a des
vieilles sur le retour qui cherchent aventures. Enfin, on est très élégant et très
ridicule, et nous pourrons plus d'une fois nous payer un amusant spectacle sans
i. Le médecin de la famille Micas.
214
ROSA BONHEUR
avoir l’air de rien. Dieu ! que les gens de ce qu’on appelle le monde sont cor-
nichons et plus que cela ! Je commence à croire que la simplicité du cœur est
une chose bien rare et le bon sens encore plus. Vraiment, il n’y a pas grand
progrès de ce côté-là.
Aussi nou^ voilà installées ; il n’y a pas moyen que Nathalie se fatigue à
faire la cuisine, et puis, si elle demandait un chou-Heur, on lui donnerait de la
chandelle. 11 n’y a pas moyen d’y penser, et nous dépenserions encore plus.
Je crois que les ports seront assez chers, aussi, comme je veux écrire à ma sœur
quelquefois, je mettrai un petit bout de papier pour elle, que vous aurez la
bonté de lui mettre à la poste à Paris. Soyez bien tranquille, notre bonne mère,
j'aurai bien soin de mon amie, et vous la ramènerai en bon état; nous allons
bien nous reposer et orienter notre vie de chaque jour. Je vous embrasse et
Rosa Bonheur.
suis votre dévouée pour la vie.
Puisque Nathalie va mettre nos
lettres sous enveloppe, je puis vous
donner sur ce reste de papier une
idée des hommes du roi de Prusse.
Je ne sais pas pourquoi, il m’inté-
resse beaucoup, ce brave petit roi
ou empereur de Prusse, c’est peut-
être parce qu’il tient en une de ses
villes fortifiées, et bien fortifiées de
peur qu’on ne le lui prenne, ce
cher Henri V. Que Dieu veuille
qu’il reste toujours dans un pays
où les lois sont si en harmonie
avec l’esprit monarchique, cela sera
plus salutaire à sa santé.
La fille du républicain Raimond Bonheur ne désavouait pas les
idées de son père. N’empêche que la saison mauvaise ne leur laissait
que parcimonieusement goûter les agréments de la ville d’eau, puisque
huit jours après leur arrivée, Nathalie pouvait écrire :
V
) / La J \&! Üp
Depuis que nous sommes à Ems, aujourd’hui est la seule fois que nous
nous sommes risquées à monter dans les rochers, et c’est de là, mère chérie,
que je t’écris. Rosa fait une étude; j’aurais voulu pouvoir dessiner, mais pas
moyen, les places ne sont pas commodes et celle que j’occupe ne me permet de
voir que la rivière. Au-dessus de moi, j’entends les petits oiseaux, plus loin la
chèvre qui braie, et si notre petite biche était là, comme elle s’en donnerait!
Nous sommes dans l’endroit où les chèvres du pays viennent brouter; c’est au
moins un peu pittoresque.
ROSA BONHEUR
2 1 5
Les malades commencent à s’en aller de plus en plus et je crois bien que
nous serons les dernières à quitter Ems.
Il ne leur en coûterait guère de partir plus tôt dun pays où tout est
hors de prix, où l'on ne peut boire de vin, trop cher pour leur bourse,
mais seulement de la bière médiocre qui leur fait regretter le savoureux
bordeaux de M"u Micas. Et puis, ne voi là— t— i 1 pas que chaussures et
vêtements se sont avisés de s’user, et que Nathalie se lamente :
Ah! et nos robes qui n’en peuvent plus, et nos chapeaux dont les rubans
DANS LA MONTAGNE, PAR ROSA BONHEUR.
sont changés de couleur; du vert ils sont passés au jaune; enfin, mère, une
débine complète. Si tu pouvais me faire arranger ma robe noire, cela me ferait
grand plaisir 1 .
Du reste, sur toute la ligne, c'est un voyage manqué : peu de plaisir
et nul profit pour la santé de Nathalie. Après quinze jours, chassées par
la pluie, elles se résignent à rentrer en France, juste au moment où,
comme pour les narguer, le soleil fait mine de vouloir briller un peu.
Tant pis, l'on part tout de même, et Nathalie salue la ville de cet adieu
sans regret ni arrière-pensée :
Je te dis donc à bientôt, bientôt, ma bien-aimée maman, je t’envoie mille
i. Lettre datée : « Mardi, io heures du matin. »
ROSA BONHEUR
2 1 fi
bons baisers pour nous deux ; embrasse ma grand’mère et bientôt aussi, vous
tous, la bande joyeuse et les amis.
Au diable Ems et tous ces baragouineurs ! Quel bonheur de revoir des
visages humains! Vivent les amis et la France! Ma joie est dans ce moment
sans égale, et si je n’avais peur de passer pour folle, je retrouverais mes jambes
pour danser une polka.
A bientôt ! bientôt.
Ta lille qui t’aime de toute son âme pour la vie,
Jeanne Micas.
Nous revenons le cœur content et la bourse légère1.]
Au Salon de cette année-là (i85o), qui s’ouvrit dans les derniers
jours de décembre (le 26), j'ai envoyé deux tableaux : Effet du matin et
Moutons.
En 1 S 5 1 , j'ai exposé aussi quelques œuvres à Bruxelles : un Sou-
venir des Pyrénées , des Vaches et moutons et un dessin : Bœuf à la
montagne, vue prise en Auvergne.
1. Lettre datée: <> Dimanche ou lundi matin, 1 heure. »
UN ANE PYRÉNÉEN.
Croquis de Rosa Bonheur.
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ifcl A.
Af ’ 1
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ÉTUDE DE FENAISON EN AUVERGNE, PAR R OSA BONHEUR.
CHAPITRE XV
M . DE MORNY. LE MARCHÉ AUX CHEVAUX ( I 8 5 3 ) .
LA FENAISON ( I 8 5 5).
VOYAGE EN ANGLETERRE ET EN ÉCOSSE ( I 856).
Moins d'un an avant de mourir,
mon père avait reçu du gouverne-
ment la direction d’une école de dessin
pour jeunes filles, située dans la rue
de Touraine-Saint-Germain, devenue
depuis la rue Dupuytren. Elle est
aujourd'hui dans la rue de Seine
(n° \obis). Cette école avait été fondée
en i8o3 par deux dames qui peut-être
ne savaient pas grand’chose, mais
qui avaient du moins le sentiment de
l'avenir réservé aux femmes artistes.
Pendant le peu de temps que mon
père a dirigé cet établissement, il s’est
acquitté de sa tâche avec un zèle et
un dévouement qui lurent appréciés. Et c'est autant aux souvenirs qu'il
avait laissés qu'à mes succès aux derniers Salons, que j’ai dû d'être
désignée pour le remplacer. Dix années durant j'ai été à la tête de cette
école, et j’éprouve un sentiment de fierté légitime à constater qu'elle a
prospéré et que mes efforts n’ont pas été perdus.
ROSA BONHEUR ( I 8 5 6).
Médaillon par David d'Angers.
28
Mes élèves m'adoraient et suivaient fidèlement les conseils que je
leur donnais'. Même quelques-unes firent davantage : un matin, j'eus la
surprise d'en voir arriver plusieurs avec les cheveux coupés. Elles
avaient voulu se modeler sur moi, et pensaient sans doute me faire
plaisir. Elles s’aperçurent vite du contraire : « J’ai bien envie de vous
planter là, leur dis-je, et de ne revenir que lorsque vos tresses auront
repoussé suffisamment pour effacer la trace de vos coups de ciseaux. »
Au bout de quelques années, je me suis rendue à l’évidence que je
ne pourrais travailler suffisamment pour mon compte si je ne renonçais
à des occupations par trop absorbantes, et, en 1860, je me décidai à les
abandonner. Mais auparavant, j'avais pris avec moi ma sœur Juliette
dont mon père avait pu, pendant trois années, cultiver les heureuses
dispositions".
Quand je dis que mes occupations m’empêchaient de travailler au
gré de mes désirs, il n'en faudrait pas déduire que je ne faisais pas de
peinture ; n'est-ce pas à cette époque précisément que j'ai entrepris et
mené à bien l'œuvre qui a le plus contribué à me faire connaître ?
L’histoire de cette toile est assez bizarre, comme vous allez en
juger. Depuis longtemps je rêvais de faire quelque composition d’après
un marché aux chevaux. M. Richard (du Cantal), directeur de l’Ecole des
Haras, m’avait envoyé, vers 1844, un exemplaire de son Étude du cheval
qui m'a été fort utile, en attendant que son auteur devînt un de mes
fidèles amis, dont les précieux conseils ont complété rapidement mes
connaissances anatomiques. Par parenthèse, la devise de ce savant
exprime tout à fait ma pensée et j’y adhère du fond du cœur : « I.a
science est la clef des trésors de la nature. Elle en fait connaître les
1. Pour servir à l’enseignement du dessin, Rosa Bonheur a exécuté deux séries d’études
[grandes et petites etudes) d’animaux qui furent lithographiées par Sirouy, Laurens, Soulange-
Teissier.
2. En 1859, *a distribution des prix à l’École impériale de dessin pour les jeunes filles
fut présidée par Arsène Houssaye, inspecteur général des Beaux-Arts; le jury des récom-
penses était composé de H. Flandrin, Martinet et Signol. Après quelques mots dits par Rosa
Bonheur, A. Houssaye prit la parole en ces termes :
« C’est pour vous un grand honneur, mesdemoiselles, que d’avoir pour maître un glorieux
artiste dont la France est fière et que l’Europe entière nous envie. Si la nature est le maitre
des maîtres, on peut dire que M>>c Rosa Bonheur a pris la nature pour atelier. Il nous faut
retourner jusqu’au grand siècle des Flamands pour trouver un paysagiste aussi pénétré de
son art : j’ai nommé Paul Potter. — Depuis Paul Potter, nul n’a compris plus intimement, plus
profondément, plus poétiquement, l’œuvre primitive de Dieu, l’arbre, la prairie et la bête. Si
Mlle Rosa Bonheur n'était ici, je serais heureux de faire l’éloge de ce beau talent qui enor-
gueillit toutes les femmes.
» Mlle Rosa Bonheur est donc un maître inappréciable, puisqu’elle est un exemple glorieux
pour vos jeunes ambitions et puisqu’elle vous initie à l’art par une science profonde. Noblesse
oblige, mesdemoiselles, — n’oubliez pas un instant que les leçons d’un tel maître sont pour
vous des titres de noblesse. »
R OSA BONHEUR,
par Édouard Dubufc. (Salon de 1857.)
220
ROSA BONHEUR
richesses infinies et elle dévoile les merveilles de l'univers qui sont une
énigme pour l'ignorance. » Car je professe le plus grand respect pour les
savants : mon père m'a appris à les considérer comme les apôtres de
la nature. Ils n'ont qu'un tort à mes yeux, mais ce tort est immense.
Les lumières qu'ils possèdent, ils les enveloppent de ténèbres; leurs
révélations sont toujours entourées d'un appareil de formules que le
public ne comprend pas.
Bien qu'en ce qui me concerne, je ne sois qu'une ignorante, je vis
dans la persuasion intime que la science gagnerait prodigieusement à un
changement de méthode. S’ils écoutaient une naïve admiratrice de leur
génie, les savants nous feraient part de leurs découvertes sans se hérisser
PREMIÈRE ESQUISSE DU « MARCHÉ MJ S CHEVAUX », PAR ROSA BONHEUR.
d'un buisson épineux : en cela ils se montreraient bien plus habiles.
Que de fois j’ai entendu mon père exprimer son admiration pour
Arago, qui avait trouvé le secret de parler avec clarté de la lumière elle-
même. J'espère bien qu’un jour on élèvera un monument littéraire
digne de lui à la mémoire de cet homme illustre.
J'ai lu quelques traités d’astronomie ; ils m’ont laissé cette impres-
sion que, pas plus que l’art, la science ne doit perdre de vue les appli-
cations pratiques dont elle est susceptible ; autrement, elle est maudite
et ses fruits sont empoisonnés. L’art et la science possèdent du reste
un pouvoir magique ; je ne cesserai jamais de le dire : tous deux épurent
et ennoblissent nos pensées.
Mais je reviens à mon sujet.
Après la mort de mon père, je n'eus plus d'autres maîtres que ceux
dont les œuvres sont au Louvre, sans compter la bonne nature, dont
ROSA BONHEUR
22 1
le livre magnifique reste toujours ouvert devant nos yeux. Les ensei-
gnements de celle-ci se mêlaient aux souvenirs de ceux-là.
Ainsi m’arrivait il, au milieu de maquignons éprouvant leurs che-
vaux, de songer aux frises du Parthénon. Et pourquoi ne ferais-je pas
quelque chose de ce genre? pensai-je. Mon idée n'était pas d'imiter,
vous vous en doutez bien, mais d'interpréter. Dans cet esprit, j'ai fait
des compositions et des études innombrables. Cet ouvrage, je me pro-
ÉTUDE L) E CHEVAL, PAR ROSA BONHEUR.
posais de l’entreprendre sur une toile n ayant pas moins de 2 5o sur
5 mètres, beaucoup plus grande, par conséquent, que mon Labourage
nivernais. Au moment où j'allais me mettre a 1 œuvre, j eus la surprise,
un matin, de recevoir de M. de Morny, alors ministre de 1 Intérieur et
de qui dépendaient les Beaux-Arts, une invitation à me rendre à son
cabinet.
C’était peu de temps après les journées de Décembre. Plusieurs
amis politiques de mon père avaient été victimes du coup d Etat, les
uns exilés, les autres transportés en Afrique, où ils sont morts loin des
leurs. Or, j’étais très républicaine; tous ces événements m’avaient émue
222
ROSA BONHEUR
profondément, et c'est avec une sorte de tremblement intérieur que j'ai
pénétré dans le cabinet de l’organisateur du coup d Etat. Je m’attendais
à me trouver en présence d'une espèce de tigre. A ma stupéfaction, j'eus
ÉTUDE D’HOMME POUR LE « MARCHÉ AUX CHEVAUX».
Dessin de Rosa Bonheur.
aliaire, tout au contraire, à un véritable gentilhomme, d une taille impo-
sante, rempli de grâce et de distinction. Son œil était vif, sa bouche
souriante; il s’exprimait avec une élégance et une courtoisie parfaites.
— Mademoiselle, dit-il avec une certaine emphase, j'ai pris la liberté
de vous prier de venir à mon cabinet, parce que le gouvernement de
Sa Majesté, connaissant votre rare mérite, désire l’honorer en vous
RO SA BONHEUR
22.1
faisant une commande pour le musée de l'État. Avez-vous quelques
esquisses parmi lesquelles nous puissions choisir le sujet qui vous per-
mettra de développer le plus avantageusement votre talent ?
Cet accueil charmant et la proposition qui m'était faite n'eurent pas
de peine à me rassurer, et c’est avec une satisfaction très apparente que
je répondis :
— Monsieur le Ministre, j’aurai grand plaisir à vous mettre sous les
ÉTUDE DE CHEVAL, PAR ROSA BONHEUR.
yeux les esquisses d une Fenaison et celles d un Marche aux chevaux.
— Très bien, mademoiselle, fit-il, ayez l’obligeance de revenir en
nous apportant vos études, et je les examinerai devant vous.
A l’audience suivante, et après avoir examiné les dessins que je lui
soumis, M. de Morny me dit :
— Mademoiselle, les deux compositions sont charmantes, mais
je préfère le sujet champêtre, parce qu'il consacre mieux 1 ensemble de
votre réputation. Vous vous êtes rendue célèbre par les représentations
que vous avez données des diverses scènes de la vie des bœufs et des
moutons, mais votre pinceau s'est trop rarement occupé des chevaux
224
ROSA BONHEUR
pour que nous vous chargions de peindre une scène aussi mouvementée
qu'un Marché aux chevaux. Nous n'avons pas vu assez de ces animaux
peints par vous.
M. de Morny choisit, parmi les esquisses que je lui soumis, celle
qui me plaisait le moins, fixa la grandeur de la toile et déclara qu'elle
me serait payée 20.000 francs.
Très flattée sans doute de la distinction dont j’étais l'objet, je tenais
DESSIN POUR «LE MARCHÉ AUX CHEVAUX», PAR ROSA BONHEUR.
cependant à montrer que je savais interpréter les chevaux aussi bien
que les bœufs. Je répondis donc, avec mon indépendance d'artiste :
— Monsieur le ministre, je prépare une composition à laquelle je
tiens beaucoup ; j'ai toujours aimé les chevaux. J'ai étudié leurs mouve-
ments depuis ma tendre enfance ; je sais particulièrement combien est
remarquable la race du Perche, superbe par la hauteur de son encolure
et l'attache de son garrot. J'avais l’intention de peindre un Marché aux
chevaux , si vous voulez bien me le permettre, ce n’est qu’après son
achèvement que je commencerai la Fenaison.
M. de Morny m'avait laissé parler sans faire la moindre objection.
ROSA BONHEUR
— Finissez tout à votre aise le tableau commencé, mademoiselle,
reprit-il. Quand vous nous apporterez la Fenaison, elle sera la bien-
venue. Nous serions désolés d'exercer sur vous la moindre contrainte.
Je continuai donc de travailler à mon Marché aux chevaux ; même
K Tl'I)K D’HOMME POUR «LE MARCHÉ A U X C H E V A U X » .
Dessin de Rosa Bonheur.
il m'eut semblé inconvenant de trop me hâter, mon père n'étant plus là
pour se réjouir avec moi et profiter de ma petite fortune. Ma toile lut
prête néanmoins pour le Salon de i853 : elle eut un succès (ou, et le jury
déclara à l'unanimité que, désormais, mes envois seraient admis de droit.
Le Salon terminé, qu allais-je faire de ce tableau ? Je 1 envoyai à
l’exposition de Gand (i85q), ce qui me valut le délicat hommage d une
29
226
ROSA BONHEUR
magnifique broche portant un camée gravé d'après mon œuvre même,
et qui me fut olferte au nom de la Société royale d’encouragement des
Beaux-Arts de la ville. Venant de la patrie des Rubens et des Van
Ostade, cette marque d'estime me trouva très sensible. Mais, sans
doute à cause de ses grandes dimensions, ma toile n'avait pas trouvé
d'acquéreur. Une exposition s'ouvrit à Bordeaux en 1854; je l'y expé-
diai aussitôt, trop heureuse d’associer en quelque sorte ma ville natale
à mon premier grand succès. J’aurais éprouvé le plus vif plaisir
à voir entrer mon tableau dans son musée et j’en fis l'offre pour
1 5.ooo francs. Mes prétentions furent jugées trop élevées; la commis-
sion municipale ne crut pas devoir me faire de réponse favorable, et
cela me contraria beaucoup.
Tandis que ma toile courait ainsi le monde, j’avais transporté mon
atelier de la rue de l'Ouest à la rue d'Assas, n° 32, où une maison tout
entière, sa cour et son jardin, allaient me permettre désormais de tra-
vailler à l'aise et d'avoir successivement sous la main, je crois, tous les
animaux de l'arche de Noé (fin i853).
Cependant, le succès obtenu à Gand par mon tableau avait fait tant
de bruit dans la presse française, que M. de Morny, auquel j'avais vendu,
à ce même Salon de 1 85 3 , un tableau de Vaches et moutons 1 dans un
chemin creux, comprit combien il avait eu tort de se montrer hippo-
phobe dans l’entrevue que je viens de rapporter. Un jour que je travail-
lais à la Fenaison , je vis arriver dans mon atelier le marquis de Chenne-
vières, alors directeur des Beaux-Arts; il venait fort aimablement me
proposer de substituera cet ouvrage le tableau que M. de Morny avait
dédaigné autrefois. A mon très grand regret, je ne pus accéder à son
désir, la veille même j'avais vendu le Marché aux chenaux.
Voilà ce qui s’était passé : Un marchand de tableaux de Londres,
qui n'était autre que M. Gambart, était venu s'informer du prix de ma
toile. C'est Nathalie qui se chargeait du soin de mes intérêts matériels ;
elle répondit sans hésitation : « Si le tableau doit quitter la France, il
n'en partira pas à moins de 40.000 francs. »
1 . Les bonnes relations du comte de Morny avec Rosa Bonheur ne s’en étaient pas tenues,
en effet, à la commande de la Fenaison ; le livre sur lequel Nathalie notait tout ce qui concer-
nait les travaux de son amie rapporte que, pour ce tableau (Vaches et moutons), il avait été
convenu d’un prix de 4.000 francs, mais que, le tableau livré, M. de Morny avait insisté pour
n’en donner que 3. 000. Bien que l’œuvre eût pu aisément se vendre alors 6.000 francs, au
dire de Nathalie, Rosa Bonheur s’était montrée accommodante et elle avait offert au ministre
un croquis du Marché aux chevaux et un portrait de Louis XVI, heureuse, paraît-il, de s’ac-
quitter par ce moyen de deux grâces récemment sollicitées et très gracieusement accordées,
en faveur, l'une d’un détenu politique, l’autre d’un militaire puni. Son frère Auguste lui-
même avait, à sa prière, bénéficié de la haute influence du ministre.
MARCHE AUX CHEVAUX
R O S A BONHEUR
227
M. Gambart accepta d’emblée, bien qu'il n'ignorât point que la ville
de Bordeaux avait refusé d’en donner i5.ooo. L’affaire conclue, il me
lit part de son intention d’exposer le Marché aux chevaux à Londres
d abord, au Pall Mail, et dans les principales villes d’Angleterre ensuite.
Il se proposait aussi de provoquer des souscriptions pour en faire faire
une gravure par Thomas Landseer, frère de sir Edwin Landseer, le
peintre. Quelle que fût ma satisfaction de savoir mon tableau vendu,
je ne pouvais m’empêcher de penser que Nathalie l’avait un peu jugulé ;
DESSIN POUR LA FENAISON, PAR ROSA BONHEUR.
aussi, pour apaiser ma conscience, je crus devoir offrir à M. Gambart
de lui peindre de mon tableau une réduction au quart, qui servirait au
graveur pendant que la toile voyagerait, s’il le jugeait à propos.
M. Gambart accepta avec empressement, et Nathalie commença aussitôt
une copie que j’ai terminée ensuite.
Faite uniquement dans le but de faciliter le travail de Thomas
Landseer, cette reproduction eut un sort singulier. Un riche amateur,
M. Jacob Bell, l'acheta de M. Gambart et la légua en mourant à la
Galerie Nationale de Londres. Lorsque cette nouvelle vint à ma connais-
sance, j’en fus à la fois réjouie et un peu contrariée. Réjouie sans doute
d’avoir une de mes œuvres dans le grand musée anglais, mais un peu
fâchée que ce fût une copie. Je pensai aussitôt que si je refaisais le
tableau à l'aide des études que j’avais conservées, je réaliserais de la
2>S
ROSA BONHEUR
sorte un second original que les administrateurs du musée seraient
évidemment enchantés de substituer à la peinture qu'ils possédaient. Je
me mis donc à l'œuvre sans retard. Le tableau terminé, je l’offris à la
Galerie Nationale : hélas ! j'en fus pour ma peine. Liés qu'ils étaient par
les termes du testament de Jacob Bell, les administrateurs ne purent
accepter ma proposition 1 2 3 * . Je ne suis donc représentée dans ce musée
célèbre que par une peinture qui, sans être dépourvue de mérite, ne
saurait avoir l’intérêt que j'aurais voulu lui donner . Quanta la grande
toile, celle à laquelle j'avais travaillé avec tant d'amour, elle a voyagé par
toute l’Angleterre ; elle est allée en Amérique. Ses pérégrinations, au
reste, n’ont pas nui à sa valeur. Des mains de M. Gambart, elle est passée
à M. Wright; de celui-ci à M. Stuart, dont les collections ont été vendues
en 1887. Le Marché aux chevaux, mis aux enchères, a atteint le prix de
268.000 francs (S 55.5oo), M. Cornélius Vanderbilt ayant payé de cette
somme le plaisir d'en faire don au Musée Métropolitain de New-York.
Pour ce qui est de la Fenaison de M. de Morny8, achevée plus d’un
an après le Marché aux chevaux, elle figura en bonne place au Salon
de 1 8 5 5 et fut récompensée d’une médaille d'or. Elle appartient aujour-
d'hui au musée du Luxembourg.
Mais pour en revenir à M. Gambart, il convient de dire que, avant
de vendre ma toile à M. Wright, il avait, en bon marchand de tableaux
qu'il était, cherché à en tirer tout le profit possible, à commencer par
rentrer dans ses 40.000 francs de frais d'acquisition. Pour lui faciliter la
chose et manifester le plaisir que j'avais de me voir aussi bien reproduite,
je lui abandonnai tous les bénéfices a provenir de la vente de la gravure.
Pour ce qui est des expositions qu'il se proposait d'organiser succes-
sivement dans les grandes villes du Royaume-Uni, M. Gambart eut
l’idée ingénieuse de me faire contribuer en personne, bien qu’à mon
insu, à leur réussite. Il connaissait ma passion pour la grande nature et
mon faible pour Walter Scott : l’exposition de mon tableau ne me créait-
elle pas une merveilleuse occasion de satisfaire ce double goût en allant
visiter les montagnes d'Ecosse. Voilà ce qu’il s’attacha à me faire
entendre, sans négliger non plus de faire valoir l'avantage que je trou-
verais à surveiller l'exécution de ma gravure par Thomas Landseer.
Joints à d’aussi excellents prétextes, la perspective d'étudier l'école
anglaise, le plaisir de voir les œuvres du célèbre animalier sir Edwin
1. Ce tableau fut acquis dans la suite par un Anglais, M. Mac Connel, au prix de 2.5oo fr.
2. Cette toile est aujourd’hui à la Tate Gallery.
3. M. Richard (du Cantal), l’agronome, aurait, dit-on, posé pour le personnage du paysan
qui conduit les bœufs.
23o
ROSA BONHEUR
Landseer, et d'entrer en relations personnelles avec lui et plusieurs de
ses confrères, triomphèrent vite chez moi de la répugnance éprouvée
malheureusement par tout Français à la pensée de quitter son pays.
Restait une question embarrassante, celle de la langue, car je ne
savais baragouiner un seul mot d'anglais, et Nathalie pas davantage.
Mais M. Gambart répondit victorieusement à cette terrible objection
comme aux autres, en promettant d’être notre interprète et notre maré-
chal des logis partout où nous irions. 11 devenait impossible de résister
plus longtemps, et nous fîmes nos préparatifs de départ.
Moi, qui ne voyais que ma palette, mes pinceaux et ma boite à
couleurs, j'aurais quitté Paris avec une simple valise.
Nathalie, beaucoup plus perspicace, avait compris que M. Gambart
me préparait une série de triomphes; en conséquence, elle fit des
préparatifs formidables : jupes de soie, mantelets, dentelles, chapeaux
géants au fond desquels on distinguait à peine nos figures. Vous voyez
d'ici l'événement que fut notre départ, et la bonne mère Micas qui nous
disait : « Mes enfants, vous emportez trop de bagages, vous ne saurez
qu'en faire, vous serez obligées de les semer le long de votre route. »
Combien ces craintes maternelles étaient fondées! Nous ne tar-
dâmes point à nous en rendre compte, lorsqu'il fallut passer à la
douane et nous expliquer comme nous pûmes.
Le récit de notre voyage a été bien soigneusement noté par Nathalie,
que sa mère avait chargée d'en être l'historiographe. Pour montrer à
la bonne mère Micas que je ne l'oubliais pas, malgré mes préoccupations,
j'ajoutais de temps à autre quelques lignes à ses lettres, mais je voyais tant
de choses intéressantes que j'avais à peine même le temps de dessiner.
Les notes que j'ai prises m'ont été utiles pendant des années durant ;
elles m’ont servi à la composition de la Bousculade, les Bœufs dans les
Highlands, la Traversée du Loch Loden, la Barque, la Ra\iia et bien
d'autres toiles importantes.
■Le programme de voyage, tracé par M. Gambart, comportait au
début un séjour au rectoré de Wexham, une agréable résidence d'été que
le marchand de tableaux grand seigneur avait louée non loin de
Londres, et où il se plut à donner aux deux amies2 l'hospitalité la plus
plaisante, la plus flatteuse en même temps. En leur honneur il y convia
des illustrations de la littérature et de l'art, et sir Charles Eastlake, pré-
1. Comme il a été (ait déjà pour les voyages aux Pyrénées et en Allemagne, j'ai cru
devoir intercaler ici, d’après leur correspondance, le récit du voyage en Ecosse de Rosa
Bonheur et de Nathalie.
2. Du 7 au i3 août i856.
ROSA BONHEUR
23 i
sident de la Royal Academy, et sir Edwin Landseer, l’illustre animalier,
et nombre d autres, tous personnages n’engendrant pas la mélancolie,
si 1 on en croit la bonne Nathalie1, peu habituée à mener cette « vie de
gourmands », où l'on mangeait depuis le matin jusqu’au soir.
De Wexham 1 on allait à Londres pour voir la ville et visiter telles
personnes en vue, pour s aboucher avec Thomas Landseer, qui allait
entreprendre, au compte de M. Gambart, la gravure du Marché aux
TAUREAU ÉCOSSAIS, PAR ROSA BONHEUR.
chevaux ; l'on allait à Windsor et dans sa forêt, où des troupeaux de
deux à trois cents daims en liberté réjouissaient singulièrement ies
yeux de Rosa Bonheur, qui, en dépit des dîners et des déplacements,
trouvait encore le temps de faire quelques études.
Le tableau du Marché aux chevaux se trouvait à ce moment exposé
à Birmingham en compagnie de nombre d'autres toiles, dont trois de
Rosa Bonheur. Or, Birmingham est sur le chemin de l'Ecosse. M. Gam-
bart ne pouvait manquer d'y conduire les deux voyageuses : n’était-ce
pas leur réserver un triomphe et du même coup assurer le succès de
i. Lettre du 11 août i856.
232
ROSA BONHEUR
l'exposition ? Tout du reste avait été parfaitement organisé dans ce
double but, et, dès le premier jour, Nathalie, un peu étourdie encore,
pouvait mander à Mme Micas :
Birmingham, i3 août [ i S 5 6] .
Chère bonne mère, nous voici arrivées dans une des grandes villes anglaises.
C’est à midi que nous sommes descendues à l’hôtel, où nous avons eu à peine
le temps de nous habiller pour prendre une collation chez un grand amateur
de tableaux, venu à notre rencontre1. Arrivées chez ce monsieur, la plus
agréable réception nous attendait : tout ce que la ville de Birmingham a de
plus distingué en hommes de lettres et artistes était réuni pour saluer Kosa et
lui offrir, au nom des habitants de la ville, leurs sincères compliments d’admi-
ration, Son tableau est exposé ici ou il obtient un grand succès. Voici, chère
bonne mère, pour ce qui est de l'amour-propre. Maintenant, pour le confortable,
nous voyageons comme de vrais princes.
J’allais oublier de te dire qu’en sortant de chez cet amateur, nous sommes
allées chez un autre* qui nous attendait avec une autre collation, car, dans ce
pays, on collationne toute la journée; mais là c’était un vrai banquet de Bal-
thazar; les fruits les plus rares et tout ce que la gourmandise a de plus
recherché y étaient représentés. C’est en voiture de poste et suivies de tous ces
messieurs que nous sommes entrées dans cette habitation qui peut bien passer
pour un palais.
Chez le premier amateur où nous sommes allées, les dames avaient
imaginé, pour faire honneur à Rosa, la chose la plus aimable qui puisse venir
à l’esprit, et en même temps aller au cœur : c’était, au-dessus de la porte
d’entrée du perron, un drapeau aux couleurs nationales, avec les initiales R. B.
Je te quitte, bonne mère, et t’embrasse de tout mon cœur
Cette journée a été pour moi un peu rude d'émotions, je pensais à toi et
regrettais que tu ne sois pas là. Rosa a été superbe de simplicité au milieu de
ce triomphe.
Encore une fois bonsoir et un baiser de ta fille qui t’aime.
Jeanne Micas.
A quoi Rosa Bonheur joignait un mot affectueux, accompagné du
r. M. Birch.
2. M. Bouloc.
ROSA BONHEUR
233
leste petit croquis ci-dessus, pour montrer à la bonne dame en quel
équipage ses filles étaient traînées, disait-elle.
L on quitta Birmingham pour Glascow, et Rosa Bonheur eut enfin
la joie très '\i\e de fouler aux pieds la terre d Ossian et de son cher
Walter Scott, comme aussi de rencontrer, à chacun de ses pas, des ama-
teurs pour la complimenter, lui commander des tableaux, autant,
semblait-il, qu elle serait jamais capable d'en peindre. Un certain
UN ABRI PENDANT LA TEMPÊTE DANS LE GLENCOE (ÉCOSSE).
Dessin de Rosa Bonheur.
M. Wil son, un gros marchand de charbons de là-bas, la reçut dans son
château de Banknoch, mais elle n'y séjourna guère : il tardait à
M. ( jambart d'emmener ses deux invitées vers les régions les plus pitto-
resques de la côte écossaise et du Highland. En bateau et en voiture,
l'on s'achemina donc, par Greenock et Inverary, jusqu'à Oban, d’où, sur
le loch Linnhe, un bateau à vapeur les transporta à Ballachulish, au
bord du loch Leven.
A Ballachulish, les touristes habitaient un hôtel faisant face à la mer
et presque adossé à la montagne. Ils demeurèrent plus de deux semaines
3o
234
ROSA BONHEUR
dans ce site admirable, faisant chaque jour des excursions avec M. Gam-
bart, soit dans les hautes terres, sur le loch ou en mer. Rosa Bonheur
chassait le chien marin. C'est là qu'ils rencontrèrent cet admirable
propriétaire de meute qui voulut bien autoriser Rosa Bonheur à peindre
un de ses chiens, à condition que le tableau lui fût donné.
Nathalie, d'un caractère moins aventureux, restait assez souvent à
l’hôtel, d'où sa pensée se transportait au plus vite vers sa mère et lui
dictait les pages les plus affectueuses.
Ma chère maman,
Dimanche, 2430131'.
Rosa est partie ce matin en voiture avec M. Gambart; mais je voulais te
parler longuement et j’ai mieux aimé rester; lorsque tout le monde est là, on ne
peut même pas donner suite à ses pensées. Je suis en ce moment dans un des
salons de l’hôtel, c'est la pièce la plus poétique que l'on puisse imaginer, si ce
n’était le vent qui vient y mêler sa voix mélancolique. Les petits oiseaux sont si
familiers qu’ils viennent se battre sur la croisée. Je suis à l’heure de la marée
montante. Tu ne peux te faire une idée de la mer. Rosa me disait ce matin
avant de partir : « Je veux l’année prochaine que ta mère vienne avec nous en
Bretagne. »
Jamais Rosa ne m’a tant poulottée qu’elle le fait en ce moment, disant qu’il
faut qu’elle répare dans la personne de la fille les peines qu’elle a faites à la
mère « Ta mère est très bonne, me disait-elle ce matin...., je me sens pour
elle la plus vive affection et je crois bien que si elle était ma propre mère, je ne
l’aimerais pas davantage ; je voudrais qu’elle sache bien que ma tête seule est
mauvaise, non pas mon cœur; mais comme je me dis son enfant, elle oubliera
mes travers et tâchera de me croire bonne comme le font toutes les mères à
l’égard de leurs enfants, même les pluafmauvais. » Voici, mère, quelles sont tou-
jours nos conversations lorsque nous sommes seules, c’est de toi que nous
parlons, qui es le lien sacré de notre vie.
Les lettres de Nathalie parlaient aussi des travaux de Rosa. Un
moment sans doute, au début du voyage, elle avait pu craindre que,
faute de loisir pour faire des études, son amie ne dût se résigner à
rapporter seulement une riche moisson de souvenirs de « ces choses
nouvelles que personne encore n'avait faites, pas même les Anglais »,
fort ignorants, à son dire, des véritables mines d'or que leur pays offre
aux artistes; mais Rosa Bonheur n’avait pas tardé à se rattraper quelque
peu, et de Ballachulish 1 2 Nathalie écrivait :
Rosa a enfin commencé son travail et trois belles études sont en train ; pour
moi, je ne fais rien. Rosa prétend que j’ai grand besoin de la regarder, ce qui
1. Lettre de Ballachulish, 24-25 août.
2. Lettre du jeudi 28 août.
PAR ROSA BONHEIR.
236
ROSA BONHEUR
fait qu’elle me donne de bonnes leçons dont je m'efforcerai de profiter 11 est
très difficile de trouver un garçon pour porter la boîte de Rosa : souvent ce bon
M. Gambart se charge comme une véritable bête de somme. Oh ! que ce pays est
beau !
Les superbes bestiaux des paysans écossais avaient ravi Rosa Bon-
heur. Elle avait rencontré des bœufs, des taureaux, des moutons tels qu’il
ne s’en voyait guère en France ; elle faisait d’après eux le plus de croquis
qu’il lui était possible, mais elle pensait que bientôt il faudrait revenir,
sans avoir eu le temps de remplir ses albums. C’est alors qu’il lui vint
l’idée, faute de pouvoir prolonger son séjour à côté de tels modèles,
d’en emmener avec elle un troupeau. Or, il n’était guère facile d'en
trouver à souhait qu'à la foire de Falkirk, qui se tenait le 9 septembre.
Encore qu'elle fût un peu fâchée de s’attarder en Ecosse, elle s'y résolut
cependant, sûre de ne point perdre son temps.
Vers le commencement de septembre, l'on s’éloigna donc de Balla-
chulish pour se rapprocher de Falkirk, en traversant une région non
moins pittoresque et poétique que tout ce que les voyageuses avaient
contemplé jusque-là : le sauvage Glencoe, le loch Katrine oû s’évoquent
d'eux-mêmes les souvenirs de la Dame du lac , les Trossachs et leur
vallée merveilleuse, sans compter le Glen Falloch, tout au nord du
loch Lomond , dont Rosa fit un soir retentir le rivage de sa voix
puissante.
Descendre en bateau à vapeur le loch Lomond leur fut une tra-
versée délicieuse; bientôt l'on était à Dumbarton et peu d'heures après
revenus à Bancknoch chez M. Wilson, qui s'était aimablement offert
à les conduire à la foire.
Les jours qui restaient à courir d'ici là furent certes bien employés.
La région est riche en houillères et en établissements métallurgiques :
l’on ne manqua pas de visiter ce qu’il y avait de plus intéressant, et
Nathalie, au retour d'une de ces promenades, écrivait :
Chère bonne mère,
Je t’écris sans savoir ni le jour ni la date. Aujourd'hui, nous sommes allées
voir la plus ancienne fonderie de fer du monde entier et je t’assure que c’est ce
que l’on peut désirer voir de plus beau. Figure-toi des fourneaux qui brûlent
depuis deux cents ans jour et nuit sans jamais s’être éteints une seconde. L’on
compte dans cette fonderie pour le moins 25 millions de métaux ; tout nous a été
montré avec le plus grand soin, et séance tenante, devant nous, on nous a fait
une marmite dont nous avons vu fondre le fer, couler dans le moule, et pour la
rareté du fait, on doit nous faire la soupe dedans ce soir ; cette journée pour
nous a été des plus intéressantes.
ROSA BONHEUR
237
Nous n’avons regretté qu’une chose, c’est que tu n’y sois pas, ma chère
maman; cela serait trop de bonheur, et pourtant il faudra bien qu’il m’arrive,
ce bonheur, car je compte dessus1 2.
Le lendemain, l'on s'en allait à Edimbourg, d'où Rosa Bonheur cette
fois mandait certain dimanche :
Chère grosse mère,
Nous passons le plus joli dimanche à nous embêter, il pleut averse et dans
ce pays-ci on sanctifie si bien le jour du Seigneur qu’il n’y a pas un chat dans
LA TRAVERSEE DU LOCH L E V E N .
Dessin de Rosa Bonheur. (Musée du l.uxembourg. — Don Gambart.
les rues et que l’on ne peut pas même visiter le château. Nous sommes à l’hôtel
dans un grand salon à nous regarder le bout du nez ou à dormir.
Sur la même feuille, Nathalie disait à son tour les mécomptes de la
veille :
Dans ma dernière lettre, je te parlais d’un petit voyage que nous allions
faire dans l’ile de Bass-Rock *. Hier, nous avons donc essayé cette partie, qui
.... est tombée à l’eau, et voici comment. Nous étions une bande, car à nous
sont venus se joindre deux artistes, M. Goodall, que tu connais, et M. Maclisse
1. Lettre sans date, écrite probablement de Banknoch le vendredi 5 septembre.
2. Bass-Rock est une roche énorme, rendez-vous des oiseaux de mer, et située à l'embou-
chure du Forth.
238
ROSA BONHEUR
dont tu as entendu parler, et un autre de leurs amis. L’on a loué un bateau à
vapeur pour la journée, afin d’en être bien les maîtres. T u vois que ce n’était pas
mal commencer. Mais au bout d’une heure que nous étions en pleine mer, ces
messieurs se sont sentis malades, et à moitié chemin il a bien fallu renoncer à
la chasse aux oies de mer. Le temps était gros et notre petit bateau dansait
comme une coquille de noix. Pour moi, qui ne disais rien, j’ai été très contente
de trouver un obstacle. Bien que je sois devenue une habituée de la mer, je
ne puis pas encore sympathiser avec elle lorsqu’elle est de mauvaise humeur*.
Enfin, l'on arriva à la veille de la fameuse foire. Des bestiaux en
grand nombre se dirigeaient vers Falkirk et pour atteindre la ville
traversaient à la nage, à marée basse, l'embouchure d'une rivière, tandis
que les bouviers dans des barques les soutenaient en les tenant par les
cornes. D'autres fois, c'étaient des bateaux pleins de moutons qui pas-
saient d une rive à l'autre. Pour un peintre animalier, pouvait-il y avoir
spectacle plus captivant ? Aussi Rosa Bonheur fit-elle de nombreuses
études.
Le mardi 9 septembre, jour de la foire, Nathalie mandait à
Mme Micas :
Chère bonne mère,
Banknoch, mardi 9 septembre.
Jamais je n’ai vu de pays comme l’Angleterre pour n’être pas libre ;
l’on est épié dans tous les mouvements, l’on ne peut pas bouger d’un pas, que
le lendemain toute la presse anglaise sait ce que vous avez fait et dit. « C’est
une grande liberté », dit M. Gambart; moi et Rosa nous appelons cela une grande
inquisition. Tout le monde sait que Rosa va à la foire de Falkirk, aussi est-elle
suivie ou escortée de deux cents personnes; si la célébrité a son beau côté, c’est
quelquefois bien ennuyeux et fatigant. Néanmoins, je crois que ces ennuis
sont de bonnes semences pour l’avenir.... L’enthousiasme devient de plus en
plus grand, et si les Français lui cherchent noise, il lui sera facile de se passer
d’eux : elle ne fera jamais assez de tableaux pour toutes les demandes....
Allons, je te quitte pour aller avec Mme Gambart rejoindre Rosa et ces
messieurs qui sont au champ de foire.
Ta fille qui t’aime, je t’embrasse aussi pour Rosa.
Jeanne M ICAS.
Ces messieurs dont parlait Nathalie étaient les deux membres de
l'Académie Royale. Leur arrivée sur le champ de foire en compagnie de
la grande artiste française, dans la voiture de M. Wilson que tout le
monde connaissait, causa une émotion considérable.
Bientôt. Rosa Bonheur ayant fait choix de sept animaux, 1 homme
i. Lettre d’Edimbourg, 7 septembre.
ROSA BONHEUR
2 3.J
qui les conduisait, pour marquer son empressement à leur faire quitter
le reste du troupeau, se mit à les frapper. Un tumulte se produisit : les
bœufs se jettèrent sur des moutons qui étaient tout proches et en écra-
sèrent quelques-uns. Enfin, le calme se rétablit; les bestiaux furent
payés, sans qu'on voulût accepter quoi que ce soit pour les moutons tués,
et les sept animaux, joints à cinq moutons que Rosa avait acquis précé-
demment, furent expédiés à destination du rectoré de Wexham, où
quelques jours plus tard les voyageuses arrivèrent aussi, non sans
une barque (écosse), par rosa bonheur.
(Exposition universelle de 1867.)
D'après une gravure de H. T. Ryall, éditée par Lefèvre et tils, à Londres.
s'être détournées du droit chemin de retour pour pousser jusqu'à l'ile
d'Arran, et fait un dernier trajet de 19 heures en mer avant de gagner
Liverpool.
Ce n'est pas sans hésitations que nous avions entrepris un voyage
qui nous avait valu pourtant de si vives satisfactions d’art et d'amour-
propre ! 11 se trouva que nous fûmes obligées, par contre, de rentrer en
France plus tôt que nous l'aurions souhaité, tant il me restait à achever
de travaux et d'études. Songez aussi que j'avais, dans les étables de
M. Gambart, tout un troupeau d'animaux. Mais nous approchions du
jour fixé pour la distribution des prix de mon école de dessin ; force
240
ROSA BONHEUR
m’était bien de revenir *, d’autant que M. Robert-Fleury le père m’avait
fait l'honneur d'en accepter la présidence.
Aussitôt la cérémonie terminée, je retournai en Angleterre pour y
reprendre mes travaux interrompus. Nathalie était demeurée à Paris
et faisait aménager les locaux de la rue d’Assas pour les rendre capables
de recevoir quelques-uns des bœufs écossais que je pensais bien ramener
avec moi, mais j’avais compté sans l’imbroglio des législations doua-
nières et les épizooties dont les nations gratifient généreusement les
pays voisins, pour fermer leurs frontières à l’importation du bétail;
il me fallut renoncer à mon projet et revendre en Angleterre les beaux
animaux dont j’étais si fière.
J’ai retrouvé dans les papiers de Nathalie la copie d’une lettre
adressée par elle, durant mon absence, à Mlle Love de Lyne, une jeune
bile de famille très distinguée, qui venait d’entrer au couvent et nous
avait écrit, alors que nous étions en Ecosse, pour nous engager à suivre
son exemple.
Je ne méconnais en aucune façon le mérite des héroïnes de la vie
monastique qui se donnent tout entières à Dieu, mais je suis persuadée
que le Créateur serait beaucoup plus touché si, au lieu de passer sa vie
à se prosterner devant ses autels, la jeune tille qui n’a pas le goût du
mariage se consacrait à l’humanité.
Voici la lettre de Nathalie :
Chère Love et Sœur,
[Paris, octobre 1 856 (?).]
Voici bien longtemps que je veux répondre à votre bonne lettre qui nous
annonce que vous avez définitivement renoncé au monde. Recevez, ma chère
amie, pour moi et Rosa, nos sincères félicitations.
Nous pensions qu’avec votre foi il n’y avait véritablement que le couvent
qui pouvait vous convenir, mais permettez-moi de douter qu’il pourrait en être
de même pour une artiste peintre à laquelle il faut une grande indépendance
de pensée et de mouvement. Je vous répéterai aujourd’hui, ma chère Love, ce
que je vous disais autrefois : on fait son salut partout, et le sommet d’une mon-
tagne peut bien être un aussi bon autel pour prier que l’intérieur d’un cloitre.
Croyez-moi, ne cherchez pas à faire de prosélytes ; aimez vos anciennes amies
telles qu’elles sont. Elles ont l’amour-propre de croire qu’elles n’offensent pas
Dieu en restant dans le giron du monde, où, en pesant chaque chose, on est
heureux de reconnaître qu’il y a encore plus de bonnes choses que de mau-
vaises, et bien souvent lorsque nous trouvons telle chose mauvaise, ce n’est pas
la chose qui est mauvaise, mais nous-mêmes ; ainsi donc, je dirai comme un de
nos amis, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes !
1. Rosa Bonheur rentra à Paris dans les derniers jours de septembre 1 856.
ROSA BONHEUR
241
Ne nous appliquons pas à voir le mal, mais appliquons-nous à voir le bien.
Vous croyez donc, ma chère Love, que notre Rosa n’a pas de foi, parce qu’elle
ne veut pas accepter certaines formes, mais serait-elle ce qu’elle est, si elle ne
ci oyait pas en Dieu ? Si elle n avait pas une foi vive et sainte, si son coeur n’était
pas pur de tous doutes, saurait-elle admirer les grandeurs et les merveilles de
la nature ?
Dieu lui aurait-il donc donné de le comprendre si elle ne croyait pas en
Lui 5 en aurait-il fait une de ses élues : Non, ma chère Love, ne cherchez pas à
changer ce trésor de Dieu. Rosa n’est pas l’œuvre de l'homme, ni par la pensée,
ni par le corps, elle est l’œuvre de Dieu seul. Elle voulait vous répondre. Elle
A LA FOIRE DE FALK1RK.
Croquis de Rosa Bonheur.
le fera peut-être à son retour, car il faut vous dire que ce n’est qu’à notre retour
d’Écosse que nous avons trouvé votre lettre. Rosa est restée quelques jours ici
pour la distribution des prix de son école et est repartie immédiatement pour
l’Angleterre.
Je voudrais pouvoir vous entretenir de tous ses succès, mais dans une lettre,
cela est difficile. Vous avez connu, lorsque vous étiez parmi nous, ceux qu’elle
avait obtenus : eh bien, cela n’est rien; les Anglais et les Écossais se sont
montrés bien plus enthousiastes encore que les Erançais, aussi, pour voyager
un peu librement, nous a-t-il fallu garder le plus strict incognito, ou cela
n’aurait été que fêtes, diners et promenades, et, plus que jamais, Rosa déteste
paraître. Elle est heureuse de ses succès, qui lui prouvent que son travail est
récompensé, mais elle fuit les honneurs. Voilà ce qu’est encore notre amie au
milieu de cette belle gloire qui ferait tourner la tête à plus d un de ces messieurs
s’ils pouvaient seulement en recueillir une parcelle ; pour elle, elle est toujours
3 1
ROSA BONHEUR
242
aussi modeste, aussi simple, aussi indulgente pour les autres talents que
lorsque vous l’avez connue. Vous voyez bien, ma chère Love, que pour rester
ce qu’elle est, au milieu de ces enivrements de l’amour-propre, il faut être une
élue de Dieu.
Vous me demandez, ma chère Love, une personne qui sache le dessin
pour votre couvent; si je connaissais quelqu’un qui soit seul au monde, je lui
parlerais de votre couvent, où, d’après ce que vous me dites, je crois que l’on est
heureux. Quant à ma petite Angélique, sa place n’est pas encore là ; elle
nourrit de ses appointements son père et sa mère, qui tous deux sont âgés et
hors d’état de travailler. Elle est seule pour cette lourde tâche et le jour où elle
cessera de leur faire pension, ils mourront de faim ou ils iront sur la voie
publique demander l’aumône.... Si le couvent voulait s’en charger, alors peut-
être quitterait-elle le monde.... En ce moment, elle est dans la famille Etche-
very, et habite les montagnes des Pyrénées, où. je puis vous l’assurer pour
elle, ce n’est pas gai....
Je vous quitte à regret, ma chère Love, mais il me faut dire bonsoir à
ma pauvre Rosa, qui a dù retourner à Londres toute seule
Ainsi donc, bonsoir, ma chère Love, et croyez-nous toujours vos bien
sincères amies.
Jeanne Micas.
BROCHE-CAMEE
Offerte à Rosa Bonheur
par la Société d’Encouragement des Beaux-Arts de Gand (1834).
CHEVREUILS, PAR ROSA BONHEUR.
CHAPITRE XVI
A B Y, PRÈS DE FONTAINEBLEAU. M. TEDESCO.
M. GAMBART.
ROSA BONHEUR EN I 86 3.
autorisé à se présenter à tout
d'une présence gênante. On
Le succès obtenu dans le Royaume-
Uni par mon Marché aux Chevaux eut
en France un écho surprenant. Je me
trouvai tout d'un coup à l'apogée de ma
carrière : les Anglais s’arrachaient les
gravures que l’on faisait de mes œuvres;
les Américains se disputaient mes toiles.
C'est grâce à cet enthousiasme exotique
que j'ai pu vivre largement, sans souci
du lendemain. Des commandes impor-
tantes affluaient de toutes parts. Je me
voyais transformée en étoile artistique.
Mes vendredis de la rue d'Assas étaient
recherchés par la société la plus bril-
lante: M. de Morny lui-même v est
venu bien des fois. Mais chaque jour
j'étais assaillie par une foule de gens
qui venaient chez moi, comme pour
visiter une bête curieuse. L'on se croyait
bout de champ et à m’imposer le fardeau
essayait de me soutirer des autographes,
2-44
ROSA BONHEUR
des dessins, des croquis, des souvenirs de toute espèce. Si j'avais eu le
goût de servir de point de mire à la chambre noire, j'aurais pu passer
des journées entières avec les photographes.
C'est pour fuir cette obsession constante autant que pour me rap-
procher de la nature, que j’ai pris la résolution de m'en « aller aux
oiseaux», comme dit Aristophane, c'est-à-dire de me réfugier dans la
solitude et de vivre loin du monde.
Un de mes amis, le comte d'Armaillé, voulut bien se charger de
me chercher une maison qui fût placée loin du bruit et dans les condi-
tions d'isolement où je pourrais à ma guise vivre la vie des bois et des
champs. Il découvrit auprès de Fontainebleau cette propriété dans
laquelle je v is depuis près de quarante ans. Ses trois hectares environ,
plantés d'arbres séculaires dignes d’être mis en parallèle avec ceux de
la forêt voisine, avec la maison à deux étages que l'on appelle ici le
château, répondaient admirablement à mes désirs. J’en fis l'acquisition.
Cette appellation de château peut sembler ambitieuse ; elle vient,
paraît-il, de ce que, aux alentours de 1400, elle servait de résidence à un
officier de la couronne chargé de la garde des abeilles du roi, qui s’en
allaient royalement butiner dans les genêts, les herbages, les bruyères,
les parterres et même les vignes des environs.
Cet officier royal était désigné sous le nom assez drolatique de
Bigre, qui, par la suite des temps, s'est transformé d’abord en Bige et
ensuite en Bv. J'ai trouvé cette curieuse étymologie dans l'ouvrage de
M. Huet, maître d'école à Thomery. Au commencement du xve siècle,
le château fut habité par un certain Henri de Bve, commandeur de
Saint-Jean-de-Latran.
Les seigneurs de By se sont succédé sans interruption pendant près
de quatre siècles. Au temps de la guerre de Cent Ans, des Écossais ont
tenu garnison ici ; quelques-uns ont marqué parmi les favoris des
princes. J'ai trouvé dans les papiers un acte signé de Marie de Médicis,
que j'ai donné à la comtesse d’Armaillé. Le dernier seigneur de Bv dont
il soit fait mention est un certain François de Quesnoy.
Fn iy3o, à la mort de sa femme, Jacqueline de Saint-Rémy, fille
de M. de Lamotte-Fouquet, le château sortit des mains de la noblesse.
Il fut acheté par Jean-Maximilien Leleu. Le nouvel acquéreur semble
avoir été beaucoup plus pieux que ses prédécesseurs blasonnés. Anne
Leleu, sa femme, fit construire une chapelle, dont la consécration eut
lieu le i3 juillet 1775. On pouvait y dire la messe tous les jours, même
aux fêtes carillonnées, à condition qu'un autre prêtre pût officier en
même temps à Thomery.
ROSA BONHEUR
24?
Les murs existent encore; mais depuis longtemps cette nef minus-
cule, qui tombait en ruines du reste, a été transformée en une chambre
à raisins. Ln y faisant une cave, les maçons ont trouvé un cercueil.
C'était celui d'Anne Leleu. Je l ai su par M. Huet. J'ai voulu rendre hom-
mage à la mémoire de cette châtelaine, qui a laissé d'excellents souvenirs
dans le pays, — elle fut la fondatrice d'une société de secours mutuels —
et pour qu’elle pût continuer de reposer dans son ancien domaine, je
lui ai fait creuser une fosse au pied du plus beau hêtre du parc.
l'atelier.
Pendant quelques années, le château a été habité par les neveux des
époux Leleu, qui le vendirent à un Pierre Michelin. De celui-ci il est
’ passé à son beau-fils, Louis-Jacques Fabvre, un viveur, qui a dépensé
tout son patrimoine en journées galantes; c’est grâce aux prodigalités de
ce Louis Fabvre que j’ai dû d obtenir le château et la terre pour la somme
modique de 5o.ooo francs.
J'en ai payé le premier acompte le 9 août 1859, en même temps que
je donnais l’ordre de construire un atelier au-dessus de la remise et de
la buanderie.
C'est le 12 juin 1860 que je suis entrée en possession de la propriété,
246
ROSA BONHEUR
J’y ai fait transporter aussitôt de Paris mes meubles, mes études et mes
animaux.
Chose assez curieuse : à peine ai-je été installée ici, que des abeilles
en grand nombre, utilisant la toiture débordante de l'atelier, sont
venues habiter chez moi. Sans doute, en voyant qu’un peintre d’ani-
W A R S P .
Dessin de Rosa Bonheur.
maux avait remplacé l'officier royal chargé de leur patronage, ont-elles
deviné qu’elles n’avaient rien à craindre. Les frôlons ont fait comme
elles, — il y avait moins à s’en féliciter. — mettant à profit, pour
s’y construire un nid, une corde que les ouvriers avaient laissée par
mégarde attachée au plafond du colombier.
Mais ce ne furent là que les petits incidents de mon installation.
J’avais en tête des préoccupations plus graves, en premier lieu de créer à
Nathalie et à sa mère une existence digne de l’affection que je leur portais.
ROSA BONHEUR
247
Combien j'aurais été heureuse de rendre à la bonne mère Micas
une part, si petite fût-elle, des bienfaits que j'avais reçus d'elle dans les
circonstances les plus difficiles de ma vie ! Mais je me heurtai chez
elle à une volonté bien arrêtée. Mme Micas tenait essentiellement à
conserver son indépendance; elle ne consentit à vivre auprès de moi
qu'à la condition que je lui louerais une partie de la maison. Comme je
ne voulais à aucun prix me séparer de mes chères amies, j'en passai par
BŒUF DE HONGRIE, PAR ROSA BONHEUR.
ces conditions bizarres, en exigeant toutefois que le bail eût une durée
de trente années. Une clause spéciale indiquait même qu'en cas de décès
de ma locataire, la convention serait valable pour sa fille, mais ne
s'appliquerait qu'à elle exclusivement.
Ce grimoire prévoyait, vous vous en rendez compte, une union que
la mort seule pouvait rompre. Tous les arrangements légaux terminés,
Mme Micas et Nathalie vinrent s'installer au château. Elles y prirent
aussitôt la direction de la cuisine, de la basse-cour et des animaux, de
telle sorte que je n’eus à me préoccuper d’aucun détail de la vie
matérielle. Quand je recevais mes frères, ma sœur ou mes amis, la bonne
mère Micas s’occupait de tout. C'était un modèle de soin et d'économie,
248
ROSA BONHEUR
elle réglait les moindres détails de la maison avec un art surprenant; si
intelligente qu'elle fût, Nathalie trouva dans son dévouement pour moi
le moyen d’égaler sa mère et peut-être même de la surpasser.
L'amitié de ces deux femmes a contribué pour beaucoup au déve-
loppement de mon talent. Ma plus grande ambition se trouvait accomplie,
puisque dans cet admirable pays je pouvais me livrer tout entière au
culte de l'art. Néanmoins, malgré la joie que j’éprouvais à m’éloigner
de Paris, je n’entendais pas rompre toute attache avec la grande ville,
et j’y ai toujours eu un pied-à-terre1.
I.E DÉPART POUR LA CHASSE, PAR ROSA BONHEUR.
Ici, j’ai dû faire bien des réparations, des modifications, des
changements de toutes sortes, dans la maison et dans le parc, qui
devenait en réalité mon atelier; il serait bien utile d'en faire encore
quelques-unes, ne fût-ce que pour remettre le kiosque en état. On
l'appelait jadis le temple de l'Amour, tout comme à Trianon, et parfois
les anciens propriétaires, m’a-t-on dit, y tenaient des réunions joyeuses.
Nathalie en a plus d’une fois restauré les peintures, mais depuis la
mort de ma chère amie, j'ai laissé aller tout cela : une partie de la
toiture s’est effondrée; un petit arbuste s’est avisé ironiquement de
prendre racine au sommet. Cependant je veux le faire réparer, ce petit
kiosque, et nous l’appellerons le temple des Muses.
1. A l’époque où Rosa Bonheur me racontait tout ceci, son pied-à-terre parisien était,
depuis plusieurs années, rue Gay-Lussac, 7.
ROSA BONHEUR 249
Dans le tciiain d a-côté, j ai établi des enclos, j’ai fait construire
de petites cabanes. Rien n'a été négligé pour y installer confortablement
ma ménagerie, car, à certain moment, c'est une véritable arche de Noé
que j ai eue là. On y a vu des mouflons, des cerfs, des biches, des isards,
des sangliers, des moutons, des chevaux, des bœufs, et même des lions.
J aimais beaucoup tous mes pensionnaires, mais ceux que j’affec-
tionnais le plus particulièrement, c'étaient les moutons. J'en ai eu à la fois
POMMIERS EN FLEURS, PAR ROSA BONHEUR.
tout près de quarante. La bonne mère Micas employait leur laine à
faire des matelas; j'avais pour eux une telle sollicitude, cependant, qu'il
était interdit aux domestiques de les tondre sous le ventre, pour que
leur laine les protégeât pendant l'été contre la piqûre des mouches.
Ulysse et ses compagnons auraient pu facilement s’accrocher à leur
toison et échapper de la sorte à la main vigilante du Cyclope.
Mais ce que mes arbres ont vu de plus mémorable, il faut le recon-
naître, ce sont les expériences de Nathalie pour une invention qu elle
avait faite. Imaginez qu'en 1861, je crois, mon amie eut l'idée, assez
32
2. ‘'O
ROSA BONHEUR
imprévue de la part d’une femme, de construire un frein à patins qui,
dans sa pensée, devait servir à arrêter instantanément les trains express.
Pour expérimenter ce frein, on fit établir dans la propriété, et sous
sa direction, une petite ligne de chemin de fer. La gare de départ
était au milieu de mes vieux chênes. Ah ! l’on a fait ici des essais qui
n’étaient pas toujours sans danger. Que de fois, par exemple, j'ai vu le
train prendre le mors aux dents et lancer à la volée les sacs de lest dont
il était chargé !
Un jour même, ces projectiles sont tombés si près de moi qu'ils ont
tvt Ca^
/
Y
UN MOMENT D ALLEGRESSE.
Dessin Je Rosa Bonheur.
failli m'assommer. Ne souriez pas, cette invention était pour Nathalie
une affaire très sérieuse; mais j’avoue bien que, quant à moi, je l'ai
toujours considérée comme une toquade de ma chère amie.
N'empêche qu'un beau jour, à force de tripoter son mécanisme,
Nathalie se crut tellement sûre du résultat qu’elle convoqua le ban et
l'arrière-ban de nos amis pour une grande épreuve qui devait avoir lieu
le i3 juillet 1862.
L'expérience lui donna raison, en effet. La petite locomotive
s’arrêta juste à l’endroit désigné. Ce fut un triomphe, salué par des salves
d’applaudissements; il me semble que je les entends encore.
Nathalie fut tellement heureuse que, ne se possédant plus, elle se
jeta au cou du mécanicien qui l'assistait, sans s’apercevoir qu'il était
ROSA BONHEUR
25 i
barbouillé de suie. Toute la maison, du reste, bêtes et gens, était dans
la jubilation. Les chiens eux-mêmes s'embrassaient, tandis que la bonne
mère Micas pleurait toutes les larmes de son corps.
Le lendemain, Nathalie se trouva si épuisée de ces émotions, que,
pour se reposer et changer ses idées, elle vint faire un peu de peinture
avec moi.
Toute hère du résultat brillant qu elle pensait avoir obtenu, elle
prit un brevet en due forme et demanda à faire des essais sur une des
lignes desservant les environs de Paris. L’expérience réussit, mais
comme le projet était sorti d'un cerveau féminin, les ingénieurs se
montrèrent peu disposés à l’adopter. Nathalie abandonna son frein.
Quelques années plus tard, un Anglais y ajouta un perfectionnement
insignifiant, lui donna son nom et réussit à le vendre pour une somme
considérable.
Au début de mes succès, j'ai eu la chance de rencontrer deux
grands marchands de tableaux, qui étaient en même temps de véri-
tables connaisseurs.
Le premier était M. Tedesco, père de trois fils, qui sont des juges
aussi compétents que lui-même. Chez eux se réalisait admirablement
le proverbe : « Bon chien chasse de race ». Ils ont toujours eu un flair
excellent pour suivre la piste de mes confrères de la palette. C est eux
qui, pendant plus de quarante ans, ont assuré la renommée de mes toiles.
252
ROSA BONHEUR
Le second n'était autre que M. Gambart, qui fut l’éditeur des
gravures laites d'après mes tableaux et auquel a succédé depuis long-
temps déjà, dans son commerce, M. Lefèvre, son neveu.
L'ardeur de M. Gambart et des Tedesco était telle, qu’ils atten-
daient à peine que mes œuvres fussent achevées, pour les expédier en
Angleterre, mais surtout en Amérique.
A mon grand déplaisir, ils ne me laissaient même plus le temps
d'envoyer aux Salons annuels. La dernière fois que j'ai exposé, à cette
époque, c'est en 1 85 5 , à l'Exposition universelle, avec ma Fenaison.
M. Tedesco et M. Gambart n’ont jamais cessé de me bombarder de
propositions excessivement avantageuses. Si je n’avais eu d’autre préoc-
cupation que de tirer le meilleur parti de leur zèle, j’aurais pu amasser
une fortune énorme, mais pourquoi me serais-je donné tant de mal ?
Pour grossir la part de mes héritiers!... Nathalie et moi, nous avions
largement de quoi vivre. Comme Agazzis, — ce glorieux zoologiste
français, naturalisé américain, qui a été un travailleur acharné, — i’ai
toujours été animée par cette pensée que je n'avais pas de temps à con-
sacrer à gagner de l’argent, car l’existence humaine est trop courte.
Je n'ai jamais consenti à aliéner ma liberté, et sous aucun prétexte.
Mon indépendance a donné lieu même un jour à un débat carnavalesque.
J’avais promis à un certain amateur de lui faire un tableau au prix
de huit à dix mille francs. Le sujet devait être un attelage de chevaux,
de bœufs ou un labourage, suivant mon inspiration. La livraison aurait
lieu dans un délai raisonnable : j'avais pris soin de lui dire pourtant que
j'exécuterais sa commande quancK « cela me plairait ». En dépit des
demandes réitérées de mon amateur, les années se passèrent. Je ne
pouvais me décider à terminer la toile. Il finit par perdre patience et son
mécontentement augmenta quand il apprit que je n'eusse été nullement
froissée s’il en était venu à me décommander le tableau. Dans une de
mes lettres, je lui disais, par exemple : « Mon temps va appartenir à
de nouvelles compositions, auxquelles mon désir et mon aspiration me
font un devoir de travailler. Je prends mon pinceau quand il me plaît. »
Cela le mit hors de lui. Il y eut brouille, dispute, et l’affaire fut
plaidée à Fontainebleau. Je me vis condamnée, soit à livrer le tableau
dans le délai de six mois avec vingt francs pour chaque jour de retard,
soit à payer des dépens et dommages et intérêts. C’est la dernière solu-
tion que je préférai, et l’aventure m'a coûté 6.3oo francs.
Vous voyez que les artistes sont placés par les arrêts de Thémis
dans la même catégorie que les entrepreneurs. On suppose évidemment
qu'il leur est possible de produire à jour fixe une œuvre intéressante,
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Photographie Braun, Clément et C“p.
2 -■>4
ROSA BONHEUR
comme si on leur demandait d'élever un mur, de creuser un fossé ou
de macadamiser une route. Les enfants des Muses ne reçoivent les inspi-
rations de leurs divinités tutélaires et n'arrivent à produire des œuvres
durables, que lorsqu'ils travaillent uniquement pour l'amour de l’art.
J'ai eu moins de satisfactions avec l'amateur dont je viens de vous
parler que je n'en devais éprouver avec un personnage qui cependant
ne manquait pas d'importance, le duc d'Aumale. Bien qu'il fût en exil
depuis 1848, il ne laissait pas de s’intéresser au mouvement artistique
parisien et désirait posséder un de mes tableaux ; il me l'avait fait
savoir par la comtesse de Ségur. J'ai donc peint à son intention le
Berger des Pyrénées qui est maintenant au musée de Chantilly, et je le
lui ai fait parvenir en Angleterre. Le prince m’en remercia par ce
billet très flatteur :
Mademoiselle,
Twickenham, 5 juin 1864.
Je tiens à vous exprimer moi-même, au nom de la duchesse d’Aumale et au
mien, tout le plaisir que m’a causé votre charmant tableau. J’ose dire que c’est
un de vos chefs-d’œuvre (ce qui n’est pas peu dire) et nous sommes bien heureux
de le posséder. Recevez donc tous nos remerciements, avec l’assurance de ma
considération très distinguée.
H. d’Orl É ANS.
Mais ce que cette lettre ne dit pas, c'est que, alors que j’avais
demandé 5.ooo francs pour ma peinture, le prince me la paya le double.
Voilà un procédé de grand seigneur ^atiquel les artistes d'aujourd'hui sont
peu habitués, je pense.
CROQUIS d’album, PAR ROSA BONHEUR.
LA BOUSCULADE (l86~).
Dessin de Rosa Bonheur. (Musée du Luxembourg. — Don K. Gambart.)
CHAPITRE XVII
i.'impératrice a b y (1864).
ROSA BONHEUR DÉCORÉE DE I.A LÉGION d’hONNEUR ( I 865).
l'exposition de 1867.
Depuis le temps déjà lointain
où ma peinture a commencé d’être
accueillie favorablement par les
amateurs des différents pays, en
plus des avantages pécuniaires
considérables dont j’ai bénéficié et
qui m’ont permis de m’installer ici
en 1860, j'ai été l’objet d’une série
d’hommages très flatteurs ; les der-
niers, vous le savez, ne remontent
pas à une époque bien éloignée.
Et je ne parle pas seulement des
récompenses remportées aux
Salons parisiens, ni des médailles
qui m’ont été décernées dans les
expositions de diverses grandes
villes françaises et étrangères
auxquelles j’ai pris part, mais aussi
des parchemins qui, de temps à
autre, m’ont été adressés de la part de nombreuses Académies ou
sociétés artistiques de l’étranger, avec des lettres m’avisant que l’on
ROSA BONHEUR EN 1 8 6 4 .
ROSA BONHE.UR
2 5(3
m'en avait élue membre honoraire'. Mais il en était d’une autre espèce.
Des articles de critique, des brochures même, avaient été consacrés
à mes ouvrages. Dans l’une d'elles, dont j'ai eu déjà l’occasion de
vous entretenir, Eugène de Mirecourt, dès 1 856, avait sollicité pour
moi, du gouvernement impérial, la croix de la Légion d’honneur1 2. Or,
à cette époque, on aurait pu compter sur les doigts les femmes qui,
depuis l'institution de l’ordre, avaient été l'objet d’une pareille distinc-
tion, encore était-ce pour services rendus à l’armée : seule la sœur
Rosalie avait reçu la croix pour son dévouement aux pauvres et aux
malades. Le seul fait que mon nom fût désigné pour cet honneur me
donnait jusqu’à certain point le droit d’êlre hère.
A l'époque où j'habitais la rue d’Assas, mon atelier était fréquenté
par une foule d’artistes et de gens du monde ; cela faisait, à la vérité,
un cercle très flatteur autour de moi, mais qui, si je ne m'étais brusque-
ment résolue à m’exiler dans la forêt de Fontainebleau, m'eut bientôt
rendu impossible tout travail. J'ai vu beaucoup moins de visiteurs
ici ; en revanche, quelques-uns furent des personnages de la plus haute
importance; vous allez en juger.
Peu de jours après avoir reçu du duc d’Aumale la lettre que vous
avez lue, j’étais en train (14 juin 1864) de travailler à mon tableau les
Longs Rochers — vous savez bien : ce cerf à grande ramure que suivent
toute une famille de biches et de faons — lorsque tout d’un coup j'en-
tends un roulement de chaises de poste, un bruit de grelots, des claque-
ments de fouets. Tout ce fracas cesse subitement devant ma porte.
Presque aussitôt, je vois Nathalie'se précipiter comme une trombe dans
l’atelier en criant : « L'impératrice! c'est l'impératrice qui vient ici!...
Enlève ta blouse au plus vite. Tu n’as que le temps de passer cette jupe
et cette jaquette, ajoute-t-elle en me tendant des vêtements. En moins
de secondes qu'il n'en faut pour le dire, la transformation de mon
costume fut accomplie et la porte de l’atelier ouverte à deux battants.
Déjà l’impératrice en touchait le seuil et derrière elle montaient des
dames d’honneur, des officiers et des personnages de la cour en
1. Rosa Bonheur avait été élue membre honoraire de l’Académie d'Amsterdam en 1854,
de la Société des aquarellistes de Bruxelles et de l’Académie de Rotterdam en i856, de l’Aca-
démie des Beaux-Arts de Milan en 1862, de l’Académie de Pennsylvanie, à Philadelphie,
et de la Société des artistes belges en 1 8 G d ; elle le fut encore des Académies des Beaux-Arts
d'Anvers en 1867 et de Lisbonne en 1 8G8, de l’Académie royale des Aquarellistes de Londres
en 1 885, enfin de l’Académie royale de Lisbonne en 1890.
2. « On décore de la Légion d’honneur des religieuses et des vivandières, pourquoi donc
exclure de la même récompense les femmes artistes qui ont, comme notre héroïne, un talent si
incontestable et surtout une vie si pure, un caractère si digne, une histoire si féconde en
nobles actions, en bienfaisance et en vertu? » (Les Contemporains. Rosa Bonheur , p. 93.)
RO-SA BONHEUR
257
uniforme. Avec cette grâce souveraine qui faisait d'elle la reine du goût
parisien, Sa Majesté s approcha; elle me tendit la main que je portai à
mes lèvres, et dit que, amenée par une promenade dans le voisinage de
ma maison, elle avait eu le désir de me connaître et de visiter mon
atelier. Je lui affirmai, à mon tour, combien j’étais sensible à l'honneur
d'une telle visite et lui montrai les quelques tableaux que j'avais là et
aussi des dessins dont elle voulut bien me complimenter. Néanmoins,
l’impératrice eugénie visitant l’atelier de rosa bonheur.
Reproduction d’une gravure de Maurand, d’après un croquis fait sur nature par M. Deroy.
(Le Monde illustré, 25 juin 1864.)
ce qui parut l'intéresser le plus vivement, fut précisément l'ouvrage
auquel je travaillais, les Cerfs sur les Longs Rochers qui fut l'objet de
n o m b reu x commentaires.
S’attachant évidemment à me laisser sans réserve sous le charme
de sa visite, qui dura près d'une heure, l’impératrice me commanda
un tableau pour sa collection particulière et m'invita à aller la voir à
1. Ce tableau, qui figura à l’Exposition de 1867 sous le titre : Cerfs traversant un espace
découvert, a été gravé par Charles G. Lewis sous cet autre : Family of Deer Crossing the
suinmit of the Long Rocks ( Forest of Fontainebleau).
33
258
ROSA BONHEUR
Fontainebleau, en acceptant d’y venir déjeuner un jour qu'elle ne
désigna pas. Au moment de se retirer, elle me tendit sa main, que de
nouveau je baisai ; sans doute cela lui fut-il agréable, car, m'attirant
aussitôt vers elle, elle m’embrassa.
Le tableau que dans la suite j’ai peint à son intention représentait
des Moutons au bord de la mer. 11 a figuré à l’Exposition de 1867 avant
de prendre place aux Tuileries. Je ne sais ce qu’il est devenu depuis le
4 Septembre et la Commune1.
Peu après cette journée mémorable, je reçus une invitation précise
(pour le 3o juin ?). Ayant mis mon costume de cérémonie en velours
noir à boutons d’or, qui, avec ses manches étroites et sa jupe tombante,
a dû faire un amusant contraste avec les énormes crinolines que l’on
portait alors, je me fis conduire au pied du grand escalier du château.
A peine étais-je descendue du coupé qui m’avait amenée, qu'un garde
vint à moi, pour m'aviser que ce côté était réservé à l’empereur et à
l’impératrice, et qu'il me fallait aller plus loin. J’obéis, j’allai plus loin;
mais un autre garde arrêta de nouveau ma voiture et me dit de retourner
d’où je venais. J'eus une forte envie de revenir chez moi ; fort heureu-
sement qu’en me revoyant, le premier garde fit l’effort de regarder ma
carte avec plus d’attention et se décida à me laisser gravir les degrés,
que garnissaient deux rangées de hallebardiers. Parvenue à la dernière
marche, je m’arrêtai un instant, pour revivre une heure tragique de
notre histoire. N’est-ce pas cet escalier en fer à cheval que Napoléon Ier
avait descendu, le 20 avril 1814, pour faire ses adieux à ses fidèles com-
pagnons d’armes
Au moment où je pénétrai dans le salon François Ier, Mme de Metter-
nich s’y trouvait elle-même, en grande conversation avec quelques jeunes
gens. Nul d’entre eux ne parut s’apercevoir de ma présence, ce que
voyant, je m’installai sans façon dans un des grands fauteuils qui avoi-
sinaient la cheminée. Je savais qu’à la cour on avait l’humeur un peu
railleuse, tout particulièrement dans le cercle de la célèbre ambassa-
drice, et mon grand souci, pour l’instant, était de ne pas faire une trop
grosse faute d’étiquette qui pût faire rire à mes dépens. Or, voici que,
précisément, l'un des jeunes gens, quittant tout à coup le petit groupe
formé autour de l'ambassadrice, s’approcha de moi en s’inclinant.
— Mlle Rosa Bonheur ? fit-il.
— Oui, monsieur,
1. Cette année 1S64, la fête de By (24 juillet) fut particulièrement brillante; un arc de
triomphe avait été dressé à l’entrée de la rue principale et on y lisait ces mots : A Rosa
Bonheur, By reconnaissant (L’Abeille de Fontainebleau).
P9
D'après une gravure de Charles L. Lewis, éditée par Lefèvre et fils, à Londres.
2ÜO
ROSA BONHEUR
— L’empereur va venir dans un instant, mademoiselle. Peut-être
ne savez-vous pas, n’ayant jamais vécu à la cour, que lorsque Leurs
Majestés entrent dans une salle, il est d’usage de ne se lever qu’au signal
donné par elles. Je crois devoir vous en prévenir.
Le piège m’apparut aussitôt et je lui répondis d'un ton vif :
— Il est vrai que je n'ai jamais vécu à la cour comme vous, mon-
sieur, cependant je n’attendrai pas le signal et me lèverai immédiate-
ment.
Un peu interdit, ce jeune homme si désireux de m’instruire rejoignit
le groupe qui entourait Mme l'ambassadrice, et j’observai avec satisfac-
tion que certains petits sourires moqueurs cessèrent tout aussitôt.
La porte s’ouvrit enfin. L’empereur et l’impératrice tirent leur
entrée; ils étaient suivis du général qui m'avait invitée et qui, selon mes
faibles notions d'apprenti courtisan, allait tout à l’heure me servir de
cavalier. Contrairement à ce que l'on avait eu soin de me dire, toutes les
personnes qui étaient dans le salon se levèrent et mon jeune homme
fut naturellement des plus empressés.
L’on me présenta. A ma grande confusion, ce fut l'empereur lui-
même qui m’offrit son bras pour me conduire à table, où il me fit asseoir
à sa droite. Pendant tout le temps du repas, il ne cessa de me parler et
de s’occuper de moi.
Lst-il besoin de dire que le menu était des plus choisis ; je me suis
rendu compte ce jour-là cependant que, même à la table d'un empereur,
on ne trouve pas toujours des œufs frais. Celui qu’on me servit était
immangeable. Mon auguste voisin/s’en aperçut et me dit en souriant
qu'une basse-cour impériale ne saurait rivaliser avec celle d’un peintre
animalier.
Le déjeuner achevé, l’impératrice m'invita à l’accompagner dans
une promenade en barque sur la pièce d'eau des Carpes. C’est elle-
même qui maniait les rames, et pendant que nous faisions le tour du
bassin, elle m’entretint de sujets artistiques. Tout à coup, le jeune
Prince Impérial parut sur le bord. Sa Majesté l’appela :
— Viens, mon enfant, lui dit-elle, serrer la main de Mllc Rosa
Bonheur Elle a dans son parc une ménagerie qui t'amuserait bien.
— Oh ! s’écria le jeune prince, allons la voir tout de suite.
Deux ou trois jours après, en effet, il m'arriva à l’improviste et
plusieurs fois depuis il est revenu. Vous savez que je n'ai jamais aimé
me présenter en costume masculin devant les visiteurs d'importance ; à
cause de cela, je fis un jour prier le prince de vouloir bien attendre
quelques instants. Comme il montrait un peu d’impatience, Céline lui
ROSA BONHEUR
261
dit avec franchise que c'était pour me donner le temps de mettre des
jupes.
— Mais c'est avec sa blouse et son pantalon que j'aurais voulu la
voir, répliqua-t-il.
La répartie m’a fait beaucoup rire et, dès lors, toutes les fois qu'il
est venu, je me suis bien gardée de changer de vêtement.
Cependant, la visite de l’impératrice avait été comme un signal
donné. Pendant quelques années, les femmes de la haute société crurent
MOUTONS AU BORD DE LA MER ( I 86 5), PAR ROSA BONHEUR1.
(Appartenant à M. Knoedler.)
qu'il allait de leur dignité devenir voir Rosa Bonheur dans son château
de By C’est incroyable le nombre des lettres que j'ai reçues. Si je
n avais brûlé une foule de papiers dans le temps de désespoir qui suivit
pour moi la mort de Nathalie, nous pourrions rire encore en parcourant
ces épîtres, dont quelques-unes, sur papier parfumé, armorié, satiné,
avaient parfois une orthographe douteuse. A tout cela, je n ai jamais
répondu; même j'ai fini par ne plus les ouvrir, mais Nathalie s’en
emparait : cela l’amusait de faire sauter ces cachets souvent volumineux
1 . Ce tableau est, je crois, celui qui fut commandé par l'impératrice et qui figura à 1 Expo-
sition de 1867.
2<>2
ROSA BONHEUR
et de la cire la plus line. Elle me montrait ensuite les passages drôles, et
toutes deux nous riions de bon cœur.
Mme de Metternich elle-même m’écrivit comme les autres, mais pas
plus que les autres elle n’obtint de réponse. Cela ne la rebuta point;
elle vint d’autorité. Ses manières étaient si séduisantes, ses arguments
si irrésistibles, qu elle décida mon cerbère, Céline, à ouvrir la porte
cochere pour la recevoir, et je vis tout à coup son landau entrer dans
la cour. Je reconnus la livrée sur-le-champ, mais j’étais prise : il fallait
faire bonne contenance. Je me demandai toutefois quel bon tour je
pourrais bien lui jouer, pour tirer ma revanche de la mystification qu’elle
avait voulu me faire subir. J avait ouvert à deux battants la porte du
« sanctuaire » et je restais debout à l’attendre. La célèbre ambassadrice
arriva donc, entourée de jeunes hommes qui voltigeaient autour d'elle.
— Ah ! mademoiselle, dit-elle, vous me recevez la porte ouverte à
deux battants, comme si j’étais l’impératrice.
— En effet, madame, mais c’est afin de laisser passer votre crino-
line, répondis-je en faisant ma plus profonde révérence.
La visiteuse parut ne pas entendre; elle examina avec soin tous les
objets qui se trouvaient dans l'atelier, et s’intéressa particulièrement à
un dessin que j'avais là.
— Voulez-vous me permettre de l’emporter ? fit-elle du ton le plus
aimable. Je vous prierai, en échange, d’accepter quelques bouteilles de
mon meilleur cru 1 ?
— Je vous remercie, madame, répondis-je sur un ton très sec, je
ne fais aucun échange et je ne vends rien ici. C’est M. Gambart et
M. Tedesco qui sont mes intermédiaires.
Après une telle réponse, Mmo de Metternich ne tarda pas à battre en
retraite. Elle montrait un air un peu vexé, et depuis n'est jamais revenue.
Ma is tout cela n'était que de petites choses ; aussi bien, quel que soit
le souvenir que je garde de la visite de l’impératrice et de ma réception
à Fontainebleau, vous ne serez pas surprise que le jour où elle est
revenue m’apporter la croix de la Légion d’honneur ait marqué une
date capitale dans ma vie.
A ce moment-là, l’empereur revenait d’un voyage en Algérie, durant
lequel l’impératrice avait exercé la régence. Il y avait un an, presque jour
pour jour, que Sa Majesté avait visité mon atelier, quand un après-midi,
c’était le 10 juin, — alors que je savais seulement par les journaux qu’elle
était venue jusqu’à Fontainebleau pour y attendre l'empereur, — voici
qu’elle arriva ici, sans être davantage attendue que l’année précédente.
i. On sait que le célèbre cru de Johannisberg appartient à la famille de Metternich.
ROSA BONHEUR
*63
Ce fut la même surprise et le même émoi. J étais dans le jardin, et j'eus
tout juste le temps de rentrer et de dissimuler mes vêtements masculins.
ROSA I! O N H F. U R .
D’après une lithographie de Soulange-Teissier.
— Mademoiselle, me dit-elle, je vous apporte un bijou de la part
de l'empereur. Sa Majesté m'a autorisée à vous annoncer votre nomi-
nation de chevalier dans l’ordre impérial de la Légion d’honneur.
2Ô4
ROSA BONHEUR
Disant ces mots, elle ouvrit un écrin qu'elle tenait à la main et en
sortit une croix d’or, pendant que, tout émue, je mettais un genou en
terre. Mais il manquait une épingle. Sa Majesté se pencha sur ma
table de travail pour en chercher une. Un officier la tira de peine, et
l'impératrice put fixer à ma poitrine le ruban rouge auquel pendait la
glorieuse étoile. Elle m’aida ensuite à me relever et m'embrassa en
disant :
— Enfin, vous voilà chevalier. Je suis tout heureuse d'être la
marraine de la première femme artiste qui reçoive cette haute distinc-
tion. J’ai voulu que le dernier acte de ma régence fût consacré à montrer
qu’à mes yeux le génie n’a pas de sexe. Même, pour marquer l’impor-
tance que j'attache à ce grand acte de justice, je ne veux pas que vous
fassiez partie de ce qu'on appelle une « fournée » ; votre nomination
paraîtra avec un retard d’un jour, mais vous serez l'objet d’un décret
spécial, qui sera mis en tête du Moniteur' .
L'impératrice s’assit alors dans un fauteuil et s'entretint quelques
instants avec moi, qui restai respectueusement debout.
— Mademoiselle, si je pouvais disposer aujourd'hui de mon temps,
me dit-elle bientôt avec une suprême bonté, je passerais de longues
heures à examiner vos œuvres, mais des devoirs impérieux m’appellent
à Fontainebleau, où mon fils est déjà arrivé. Nous attendons un télé-
gramme de l’empereur qui désire que sa femme et son fils soient à ses
i. Le décret paru au Moniteur du n juin 1 865 était ainsi conçu :
« Napoléon,
» Par la grâce de Dieu et la volonté nationale, Empereur des Français, à tous présents et
à venir, salut.
» Sur la proposition du ministre de notre Maison et des Beaux-Arts,
» Avons décrété et décrétons ce qui suit :
» Artici.e premier. — La décoration de chevalier de la Légion d’honneur est accordée à
Mlle Rosa Bonheur, peintre de paysages et animaux.
» Art. 2. — Le ministre de notre Maison et des Beaux-Arts et le grand-chancelier de la
Légion d’honneur sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l’exécution du présent décret.
» Fait en conseil des ministres,
» au palais des Tuileries, le 8 juin i865.
Pour l'Empereur et en vertu des pouvoirs
qu'il nous a laissés,
Eugénie.
Pour l'Impératrice régente, le maréchal de France,
ministre de la Maison de l'Empereur et des Beaux-Arts,
Vaili.ant.
Le Constitutionnel, journal semi-ofliciel, commentait en ces termes le décret impérial :
« Le Moniteur du 1 1 juin publie un décret qui confère la croix de la Légion d’honneur à
Ml,c Rosa Bonheur, une femme qui a su conquérir une place éclatante parmi les artistes de
notre temps. Ce décret est signé de l’impératrice régente; il a été inspiré par une pensée
aussi noble que délicate et tout le monde y applaudira. »
^4
RAZZIA (ÉCOSSE) (l86o), PAR ROSA BONHEUR.
(Exposition de 1867.)
D'après une gravure de Ch. -G. Lewis, éditée par Lefèvre et fils, à Londres.
ROSA BONHEUR
2G6
côtés ce soir, au moment de son entrée dans sa capitale, à son retour
d'Alger. En cet instant, où j’ai la satisfaction de vous décorer, Sa Majesté
est dans sa bonne ville de Lyon, et le préfet du Rhône lui présente les
personnes distinguées que le conseil des ministres a jugées dignes de
cet honneur.
La souveraine se leva pour se retirer et je restai confondue de
l'honneur qui venait de m'être fait. Quand l’impératrice fut remontée
dans sa calèche et que tout le cortège eût disparu dans un nuage de
poussière1, Nathalie, la bonne mère Micas et moi, nous tombâmes dans
les bras les unes des autres, en versant des larmes de joie.
11 a couru des bruits assez singuliers lors de ma nomination dans la
Légion d'honneur. L’on a dit, par exemple, que l’empereur m'avait fait
cadeau d'une partie de la forêt. Je ne sais vraiment pas comment ni
pourquoi une telle fable a pu se répandre. Ce que l’empereur m'a
donné, c’est un droit de chasse, qui me permettait de traquer le gibier
pendant n'importe laquelle des quatre saisons. J'en ai profité avec
empressement et n'ai pas tardé à acquérir l’œil exercé d’un Nemrod.
Je partais dès le lever du soleil, ma boîte à couleurs sur le dos,
suivie de mes chiens et tenant mon fusil à la main, prête à faire feu sur
le gibier qui se présenterait devant moi. Nathalie était prévenue qu'elle
pouvait compter sur un fin morceau; mais souvent il arrivait ceci,
qu’après une longue marche et de vaines attentes, je posais mon arme
sur la bruyère et que je me mettais à faire une pochade d’après les
beaux arbres qui m'entouraient. De la sorte, je ne rentrais pas les mains
vides, et Nathalie ne me grondait pàs. Seulement, le dîner était maigre
ces jours-là.
La distinction dont j'avais été l’objet me donnait l’obligation, bien
conforme à mes intentions du reste, de prendre part à l’Exposition
universelle de 1867, que l'on préparait à cette époque. Depuis 1 8 5 5 ,
c'est-à-dire depuis dix à douze ans, l'on n’avait vu aucune œuvre de
moi au Palais de l’Industrie. M. Tedesco et M. Gambart, à l'envi l’un
de l’autre, mettaient une telle hâte à s'emparer de mes peintures à
peine sèches, qu'ils m'avaient rendu impossible toute participation aux
1. Rendant la courte visite de l'impératrice à Rosa Bonheur, la nouvelle s’en étant
répandue dans le hameau, la souveraine, au moment où elle s’apprêtait à monter en voi-
ture, trouva, rassemblés dans la cour, de nombreux habitants, et un groupe de jeunes filles
qui lui présentèrent un bouquet qu’elles avaient improvisé avec les fleurs du jardin, et des
rameaux de cerisier couverts de leurs fruits, que se partagèrent les dames de la cour.
L’Abeille de Fontainebleau rapporte qu’à la fête de By, le 23 juillet 1 865 , la pièce princi-
pale du feu d’artifice, par un nouvel hommage à la grande altiste, représenta une croix de la
Légion d’honneur.
Salons, et cela n'avait pas été sans provoquer quelques réflexions
malignes à mon adresse et quelques méprises sur mes sentiments.
Du moins, en 1867, me suis-je copieusement rattrapée de ma longue
abstention : l'on ne comptait pas moins de dix toiles signées de moi
dans le Palais des Beaux-Arts. En outre, ma Fenaison , la Fenaison de
1 8 5 5 , qui était la propriété de l'Etat, figurait dans le pavillon des
œuvres rétrospectives.
Pendant mon voyage aux Highlands, si je m’étais meublée la tête
de compositions, j'avais aussi bourré d’études mes cartons, et ce sont
ces études qui m’ont permis d’envoyer, entre autres choses, à l'Exposi-
tion : les Moutons au bord de la mer, que j’avais faits pour l’impéra-
trice; une Barque, des Bœufs et vaches, un Berger écossais, les Poneys
de iile de Skye et la Ra\\ia.
L’influence de la forêt de Fontainebleau se manifestait par deux
toiles : Chevreuils au repos et Cerfs traversant un espace découvert.
Mais j'avais encore un Berger béarnais et les Bourriquaires aragonais,
qui étaient des souvenirs de mes voyages aux Pyrénées avec Nathalie.
Réapparaissant dans les Expositions françaises après une si longue
retraite, il fallait m’attendre à des jugements un peu sévères. Ils ne me
manquèrent pas. L’on m’accusa d’être un transfuge de l'art français;
l’on prétendit que j'étais passée, avec pinceaux et palettes, dans les
rangs de l’école anglaise et que j’imitais Landseer. Quelqu'un même
m'appela Miss Rosa Bonheur.
D’autres mêlèrent l'éloge à la critique, et dans la Galette des Beaux-
Arts, de Saint-Santin écrivait, au cours d'un article consacré à Bras-
cassat 1 :
Depuis l’Expositon universelle de i855, où elle avait envoyé sa Fenaison ,
Mlle Rosa Bonheur s’était abstenue, elle aussi, de prendre part à nos Salons
annuels. Le très légitime succès de son Marché aux chevaux , l’œuvre capitale,
à coup sûr, du Salon de 1 85 3 , avait trouvé en Angleterre un très habile écho
par l’exhibition spéciale qui fut faite à Londres de cette vaste toile, et, depuis
lors, Mlle Rosa Bonheur n’avait rencontré qu’honneur et profit à travailler pour
les Anglais. Mais pour mieux satisfaire ces clients nouveaux, elle avait trop
oublié la France, et quand cette laborieuse et courageuse fille, sentant à bon
droit que son nom était une des forces de notre école et qu’il lui était impos-
sible de rester spectatrice, alors qu’il s’agissait de lutter contre 1 Europe, plus
aguerrie qu’en 1 855, nous a envoyé un faisceau de dix de ses derniers ouvrages,
aucun de ses amis, j’en jurerais, ne s’est mieux aperçu qu’elle-même que sa
peinture, si française jadis, avant son exil volontaire de nos Salons, avait pris
aujourd’hui je ne sais quel fâcheux accent d outre-Manche, qui n était pas la
1. Galette des Beaux-Arts, icr juin 1868, t. XXIV, p. •'62 et suiv.
RO SA BONHEUR
268
finesse transparente et éclatante de Landseer et qui n’était plus la franchise
naturelle de nos peintres de ce pays-ci. La Rosa Bonheur d’autrefois, nous ne
la retrouvons que dans ses moutons; nul ne peint encore les toisons comme
elle; j’entends les toisons un peu peignées, car Jacque et Brendel lui en
remontreraient sur la vraie toilette des moutons de bergerie. Les Moulons au
bord de la nier et les Moulons dans la barque sont deux excellents morceaux,
dignes de son meilleur temps; et nous devons ajouter aussi que son instinct
délicat de femme lui donne, pour exprimer les fins mouvements des cerfs et
des biches, — voir son charmant tableau des Chevreuils au repos et les Cerfs
traversant un espace découvert — une légèreté et une grâce de dessin que l’on
ne retrouve ni dans les Vaches écossaises , ni dans les Bourriquaires a r avo-
uais Ajoutons encore qu’aucun animalier en Europe ne pouvait nous montrer
cette année un tableau de la force de sa Ra\\ia d’Ecosse, où le sombre paysage
avec sa vraie tourmente, où les buffles et les béliers avec leur air grandiose et
bien sauvage, et le tumulte de ces bêtes superbes se bousculant l’une sur l’autre,
produisent la plus vigoureuse impression que l’auteur du Marché aux chevaux
ait jamais conçue.
Depuis le jour où je m'étais installée à By, je n'avais cessé de
m’occuper avec passion de la faune gracieuse de la forêt ; les cerfs et les
biches m'intéressaient infiniment plus maintenant que ne l'avaient jamais
fait les bœufs. En ce genre, les tableaux de sir Edwin Landseer m'avaient
enthousiasmée, surtout les Enfants du brouillard et le Monarque des
vallons. Les critiques qui me jugeront impartialement seront bien forcés
de reconnaître cependant que, malgré l’influence sur moi de ce grand
peintre, je suis restée moi-même, toujours Française de cœur et fière de la
nation qui saura, je l'espère, garderia première place dans les arts. Mais
je n'ignore pas que beaucoup de gens sont allés jusqu’à demander si c'était
uniquement une passion d’art que j'avais éprouvée pour Landseer
CROQUIS D ALBUM, PAR ROSA BONHEUR.
ÉTUDE DE LION COUCHÉ, I* A II II O S A BONHEUR.
CHAPITRE XVIII
l'année TERRIBLE. LES LIONS.
J ai appris la déclaration delà guerre,
non seulement sans appréhension, mais
avec un certain enthousiasme, tant je me
croyais certaine de voir bientôt la France
agrandie par de nouvelles victoires.
Aussi, rien ne peut rendre le désespoir
avec lequel j’ai reçu l'annonce successive
de tant de désastres accumulés.
Le jour où me vint la terrible nou-
velle que l'empereur était tombé entre
les mains ennemies, et que les Prussiens
s’avançaient vers la forêt de Fontaine-
bleau pour aller investir Paris, j'eus un
moment de délire patriotique.
Réunissant à la hâte tout ce que je
pus me procurer d’armes, j'invitai les
habitants de B y à venir chez moi chaque
jour faire l'exercice. Puis je partis pour Thomery, dans le dessein
d’aviser le maire que je voulais recruter un bataillon et m en allet
moi-même au-devant de l'envahisseur.
Si attristé qu'il fût de la situation lamentable du pays, le maire ne
270
RO S A BONHEUR
put retenir un sourire qui me glaça jusqu’au fond de l'âme. Il m’adressa
quelques paroles, ironiques peut-être, mais fort sages, me donnant à
comprendre que, en dépit du costume masculin que je portais, mon rôle
ne pouvait être celui d’une nouvelle Jeanne d’Arc. Il ajoutait cependant
que je pouvais rendre d'appréciables services en préparant de la charpie
pour les blessés, et en aidant à pourvoir de vivres les hommes qui
défendaient la patrie. Je revins à By tout en larmes, désolée de mon
impuissance, mais résignée à laisser passer l’orage au-dessus de ma tête.
Pour me conformer de mon mieux aux excellents conseils du maire
de Thomery, j’écrivis sur-le-champ à M. Gambart, devenu depuis peu
consul d'Espagne à Nice, de m’envoyer quelques douzaines de sacs de
blé. D'autre part, j'achetai tout ce que je pus de provisions de toute
nature, établissant des cachettes partout chez moi. J’avais fait construire
dans ma cave une muraille, derrière laquelle se trouvait entassé tout ce
que je possédais de précieux.
Les nouvelles de nos défaites me causaient un tel trouble et une
telle agitation, qu'il m'était devenu totalement impossible de travailler;
de temps en temps néanmoins, pour échapper à ces terribles préoccu-
pations, je me réfugiais dans une petite maisonnette roulante, dont le
frère de Mme Carvalho m'avait fait cadeau et que j'avais fait transporter
au milieu du parc. Il me semblait que, dans la solitude, entourée que
j'étais de mes beaux arbres, enfermée pour ainsi dire dans le sein de la
nature, je pourrais oublier pour un instant les horribles scènes de la
vie réelle.
Lin jour, j’étais occupée à recueillir, dans mon «sanctuaire»,
quelques études que je pensais emporter à ma retraite de prédilection,
lorsque je vis arriver Céline, les yeux hors de la tête.
— Mademoiselle, me cria-t-elle, nous sommes sauvées!
— Quoi! m’écriai-je, est-ce que Chanzy a remporté une victoire?
Trochu a-t-il fait sa grande sortie?
— Non, répondit la femme de chambre interloquée, c’est un homme
qui vient d’arriver de Pithiviers, avec une lettre du maire et une autre
du Prince Royal de Prusse. Le château, dit-il, va être protégé, il ne sera
ni pillé ni incendié et nous pourrons y vivre tranquilles.
D’une main fébrile, j'arrachai des mains de Céline la grande enve-
loppe qu elle me tendait et, à l'ébahissement de la pauvre femme, je
déchirai les deux lettres, en disant que je ne voulais rien devoir aux
ennemis de la France.
Bientôt mise au courant de ce qui venait de se passer, Nathalie me
reprocha sévèrement ma vivacité et ramassa les débris de papier qui
LE CERF DE SAINT HUBERT ( I 868), PAR R OSA BONHEUR
1-1
ROSA BONHEUR
jonchaient la terre. Bien que tout aussi patriote que moi, elle était moins
impétueuse de caractère. Elle crut bien taire de recoller soigneusement
tous ces morceaux et de reconstituer ainsi ces lettres pour en faire
usage s’il était utile.
Voici le message du maire de Pithiviers :
Mademoiselle,
Pithiviers, le 27 septembre 1870.
Le maire de Pithiviers, au milieu de ses tristes occupations nécessitées
par la guerre, est heureux de remettre à une personne qui part pour Males-
herbes (la route de Pithiviers à ce pays étant libre) le sauf-conduit ci-joint, qui
vient de lui être remis par un chef prussien. Il souhaite que ce sauf-conduit
vous parvienne de suite, selon son vœu bien sincère.
Avec ses hommages, recevez, mademoiselle, l'assurance de ses respec-
tueuses salutations.
H. Brierre.
Une seconde lettre était jointe à celle-ci :
Mademoiselle,
Versailles, 26 septembre 1870.
S. A. R. Msr le Prince Royal de Prusse m’a chargé de vous transmettre la
sauvegarde ci-jointe, que j’ai l’honneur de vous faire parvenir avec l’expression
de mes hommages respectueux.
Cte Leckenhoff,
Aide de camp.
Quant à la sauvegarde, en voiti la traduction :
COMMANDEMENT GENERAI.
t>F. l.A 3e ARMÉE
Quartier royal. Versailles, 26 septembre 1870.
Par ordre du commandant de la 3° armée, S. A. R. le Prince Royal de
Prusse, il est enjoint à tous les commandants militaires de respecter la propriété
de Rosa Bonheur, artiste peintre, et son château de By, près Fontainebleau, et
de lui donner toute la protection dont elle aura besoin.
De par le commandant supérieur de la 3V armée,
le quartier-maître général,
O. v. Gottberg .
Je dois ajouter que, malgré la manière dont j'avais traité cette lettre
de sauvegarde, je n’en étais pas moins reconnaissante au fond de l’hom-
mage dont j'étais l’objet. Plus d’une fois dans la suite, j'ai pu m'aper-
cevoir, du reste, que des ordres avaient bien été donnés pour que ma
demeure fût respectée.
ROSA B O N H K U R
2-3
Quoi qu il en soit, Nathalie et moi, nous faisions chaque jour une
grande soupe grasse dans d énormes chaudrons, et à certaines heures
nous la distribuions aux habitants pauvres du pays, qui venaient la rece-
voir dans des marmites et dans des pots.
Jfb-n- *-i
ûi.
U
SAUVEGARDE ADRESSÉE DE LA PART DU PRINCE ROYAL DE PRUSSE
A ROSA BONHEUR.
Mon métier d'amphitryon régional se trouvait heureusement facilité
de ce fait que les vivres étaient redevenus bon marché depuis qu'on ne
pouvait plus les porter à Paris. J'envoyais de temps en temps Céline,
avec le break, faire des provisions, car je me gardais bien de toucher à
ma ménagerie, et jusqu'à la fin de la guerre mes animaux sont restés
indemnes.
35
274
ROSA BONHEUR
Certain jour que mes domestiques étaient allés en voiture à Fon-
tainebleau, j’étais un peu inquiète, le soir venu, de ne pas les voir
rentrer, quand ils arrivèrent enfin, mais à pied et traînant comme ils
pouvaient leurs paniers à provisions. Comme je m'en étonnais, Céline
me mit au courant de l’incident de la journée, et qui prouvait que la
sauvegarde du Prince Royal avait gardé sa puissance, en dépit de tout
ce que j'en avais pu faire. Ayant laissé leur break aux soins d’un auber-
giste d'Avon, mes domestiques s'étaient rendus au marché. Leurs
emplettes faites, ils s'en revinrent à l'auberge, mais la voiture n’était
plus là. Déjà ils réclamaient, lorsqu’un capitaine allemand s’approcha
d eux et leur dit en mauvais français quelque chose comme : « Voiture,
réquisition. » 11 ne fallait pas songer à insister. Céline eut du moins la
présence d’esprit de s’écrier : « Voiture Rosa Bonheur. »
Mon nom ht lever la tête à l’officier, qui s’adoucit aussitôt pour
dire : « Madame, absolument besoin voiture pour transporter blessés ;
quand fini, rendrai Rosa Bonheur. »
Il fut fidèle à sa parole, et dès le lendemain le break me fut ramené
par deux uhlans '.
Une autre fois, j’eus affaire à une troupe de soldats qui voulaient
s’emparer de ma ménagerie. De l’atelier j'avais entendu un bruit de
voix plus animées qu'à l’ordinaire, et, comme je vivais dans l’appréhen-
sion qu'on touchât à mes pensionnaires, je me doutai aussitôt de ce
qui se passait, et descendis précipitamment.
Je ne m'étais pas trompée. Les soldats criaient : « Réquisition !
réquisition! » et montraient du doigt mes animaux. Je leur expliquai
comme je pus qu’ils trouveraient à manger à la cuisine, et ils m'obéirent
en maugréant.
J'ai su ensuite qu’arrivés à Thomery ils s'étaient plaints qu'un petit
homme les eût empêchés de prendre des bestiaux.
— Ce petit homme n’était autre que Rosa Bonheur, leur dit-on.
— Ah! si nous avions su, s’écrièrent-ils, nous aurions été plus
aimables, car la grande artiste est fort bien vue en cour, elle est la pro-
tégée spéciale du prince de Prusse.
Mais c’est surtout pendant l’amnistie et après la signature du traité
de Francfort que ma maison devint un gîte d'étapes. Généralement,
i. A cette anecdote, il convient d’ajouter celle-ci, qu’aimait à conter Étienne, le cocher,
mari de Céline. Il avait coutume d’aller promener son cheval en forêt. Or, les Allemands y
pourchassaient fréquemment les francs-tireurs français. Certain jour, Étienne se vit entouré
par eux non loin de la croix de Montmorin. « Fort geschwind ! » (Allez-vous-en!), s’écria
l’officier qui les commandait. Avant que d’obéir, Étienne eut soin de répondre : « Cheval
de Rosa Bonheur », ce qu’entendant, l’officier s’excusa et passa son chemin.
ROSA BONHEUR
275
c'était Nathalie qui se chargeait de recevoir les soldats et de veiller à ce
qu'ils fussent servis convenablement.
Elle s'acquittait au mieux du monde de cette tâche pourtant peu
agréable, si bien qu'un jour un officier lui demanda d'accepter une
place à table. Nathalie refusa assez aigrement, et l’Allemand de s'écrier :
« Si toutes les femmes françaises vous ressemblent, mademoiselle, il
faut cesser de s'étonner de l'acharnement des hommes. »
Dans les premiers temps de l'invasion, à mesure que la situation
ÉTUDE DE SANGLIERS, PAR ROSA BONHEUR.
empirait, les habitants étaient obsédés par des histoires d’espions et se
montraient fort soupçonneux à l'égard de toutes les figures étrangères
à la localité. Le moindre chemineau devenait un agent prussien, et
l'on faisait des arrestations pour des causes tellement futiles, qu il
fallait bien ensuite relâcher les malheureux sur lesquels on avait mis la
main.
Certain jour, cependant, les accusations me parurent plus fondées,
et, au lieu d intervenir pour faire relâcher 1 homme que 1 on avait arrêté,
je pensai qu’il valait mieux le mener à 1 homery, pour que son cas lût
soumis à une information régulière avant sa comparution, s il y avait
lieu, devant un conseil de guerre.
2-6
ROSA BONHEUR
Le maire de Thomery ne fut pas de mon avis :
— Que voulez-vous, mademoiselle, que je fasse de votre espion ? me
dit-il. nous n'avons pas assez de vivres pour nourrir nos pauvres soldats.
L'on ne peut pourtant pas lui faire passer le goût du pain sans un
jugement quelconque ; aussi mon avis est-il de le lâcher et qu’il aille
se faire pendre ailleurs.
— Vous avez raison encore une fois, monsieur le maire, répondis-je.
Je vais le conduire moi-même au chemin de fer et le mettre dans un
train, pour être bien sûre qu’il parte.
Et c’est ce que je m'empressai de faire : je le pris dans mon tilbury
pour le mener à Moret. Chemin faisant, je le chapitrai du mieux que je
pus, essayant de lui persuader que la forêt de Fontainebleau était peuplée
de francs-tireurs.
Un autre jour, — c'était pendant l'occupation prussienne, — trois
officiers allemands, en grand uniforme, se présentèrent à la porte du
château et demandèrent l’autorisation de visiter mon atelier.
— Dites-leur, recommandai-je à Céline, qu'il m'est impossible de
donner la primeur de mes nouveaux tableaux aux ennemis de ma patrie.
— Mais c'est le prince Frédéric-Charles qui vient en personne voir
mademoiselle !
— Cela ne fait rien, Céline, je ne peux pas le recevoir, mais s'il
désire visiter mon parc, montrez-le lui en remerciement de la sauve-
garde qui m’a été envoyée.
Il y avait, dans la ménagerie, un vieux cerf susceptible d’être
encore méchant à ses heures, meus qui, toutes les fois que je venais le
voir, se dressait contre le treillage et se laissait flatter. En voyant les
officiers s’avancer vers lui, il fit quelques pas de leur côté, pour se
laisser tomber brusquement dans un petit fossé, éclaboussant ainsi de
boue et d'eau les beaux uniformes de ces messieurs.
Lorsqu'elle m’a raconté la scène, Céline affirmait que le cerf avait
agi ainsi par patriotisme. Je n'ai pas voulu contredire la brave femme
sur ce point, mais sur un autre j’ai trouvé son zèle un peu excessif.
Il parait que, après avoir cependant essuyé de son mieux les vête-
ments des visiteurs, elle avait refusé avec obstination de leur laisser
emporter, à titre de souvenir, la moindre des brosses ou des couleurs
qu’ils avaient aperçues à travers les vitres de mon atelier champêtre,
et qui leur faisaient envie. Céline n’avait pas compris la délicatesse de
l'hommage que le prince voulait rendre à mon art en emportant quelque
objet qui m'eût servi.
Quant à l'identité du visiteur, lorsque je demandai à ma femme de
ROSA BONHEUR
2
//
chambre si elle était bien sûre que ce fût le prince Frédéric-Charles :
— Certainement, mademoiselle, c’était bien lui, me répondit-elle
TÈTE DE LION, P ARROSA BONHEUR.
avec assurance, car, en partant, il m'a mis deux thalers dans la main »
i. Céline m’a conté que, faute d’avoir pu obtenir le moindre objet ayant servi à Rosa
Bonheur, le prince cueillit à un arbre un petit bouquet de feuillage, en disant : « J espère que
l’on ne m’empêchera pas d’emporter ceci. »
278
ROSA BONHEUR
Sur cette brave Céline, quelles histoires n'a-t-il pas couru. On la
considère comme un cerbère. N’a-t-on pas dit même qu’une fois elle
a eu l'idée de sortir le tilbury de la remise, pour imprimer dans la terre
molle deux ornières destinées à faire croire que j'étais sortie en voiture.
Beaucoup de gens s'imaginent qu’ils ne pourraient approcher de moi
sans lui graisser la patte.
La guerre avait donné à mes préoccupations une sorte de tournure
tragique. C'est certainement à l'influence de nos désastres que j'attribue le
sentiment qui m’a fait abandonner un peu l'étude des animaux pacifiques
dont je m'étais occupée jusqu'alors, pour celle des lions et des tigres.
En i8y3, je reçus un jour de M. Dejeans, directeur du Cirque
d'Hiver de Paris, une invitation à venir à Saint-Leu, près de Melun,
pour y faire des études d’après une lionne apprivoisée qu'il possédait.
Cette lionne se promenait en liberté ; j’avoue que cela m'a donné un
certain trac, mais Nathalie, brave comme personne, s’approcha d’elle
sans hésiter et lui passa la main sur le dos. Elle s'appelait Pierrette. Je
l’ai dessinée plus d'une fois ; aussi s'est-elle vite habituée à me voir et
montrée de plus en plus caressante à mon égard. Pendant mes heures
de repos, c'est Pierrette qui gardait mon attirail d’artiste, et personne
n'était admis à toucher mon bien. M. Dejeans me disait : « Cette lionne
se laisse approcher parce qu’elle vous aime, mais elle ne vous obéira
jamais. »
Pierrette était née au cirque et c'est Mllc Bellan, une nièce de
M. Dejeans, qui l’avait élevée au biberon, dans sa chambre, comme
un petit chien. Plus tard, quand la lionne devint grande et forte, on lui
donna un lit.
Elle a passé à Paris tout le temps du siège. Dans les dernières
semaines, alors que tout le monde mourait de faim, Pierrette est restée
trois jours sans manger. Enfin, on réussit à lui procurer une cuisse de
cheval ; vous supposez peut-être que la lionne s'est jetée sur cette proie
avec voracité, comme l’eût fait tout autre animal farouche? point du
tout : elle attendit patiemment qu'on eût coupé sa ration en petits
morceaux. Cette bête était vraiment extraordinaire. Elle laissait un
chat manger entre ses jambes, et ce n'est pas sans étonnement qu'on la
voyait jouer à cache-cache avec le cheval et l'âne qui broutaient dans la
prairie. Fonçant sur eux et reculant ensuite, elle poussait de grands :
ouah 1 ouah ! comme font les chiens qui s'amusent entre eux. Si le
garçon qui gardait les vaches venait à s’endormir, Pierrette le secouait
par sa blouse. Une fois, je l'ai vue traîner à reculons sa paillasse pour
RO SA B O iN 1 1 E U R
2 79
la faire entrer dans sa cabane. Elle aimait à faire des farces, se cachait
sous les lits, mais jamais ne maltraitait personne. Même elle fréquentait
fort honnêtement certain petit endroit que vous devinez, sauf a effrayer
un peu le visiteur non prévenu, car elle n'avait pas coutume de ver-
rouiller sa porte.
Et dire qu'il est des gens qui s'entêtent à affirmer que les animaux
n'ont pas d'intelligence !
Du reste, même sauvage, le lion n’attaque jamais, à moins qu'il ne
LA LIONNE KATHJIA, PAR ROSA BONHEUR.
soit poussé par la faim, et j'ai pu observer personnellement, dans
l’étude que j’ai laite du moral des divers animaux avec lesquels j'ai
vécu, que le lion est le plus intelligent, le plus noble et le plus recon-
naissant de tous.
Lorsque je me résolus à étudier les grands fauves, je ne songeai
pas, tout d abord, à en posséder chez moi, et longtemps je me contentai,
outre la Pierrette dont je viens de vous parler, d aller prendre mes
modèles au Jardin des Plantes et dans les ménageries. Un moment pour-
tant, je louai à Bidel son lion Brutus. Dans la suite, je devins plus ambi-
tieuse et pour me permettre de travailler tout à mon aise et en prenant
280
ROSA BONHEUR
mon temps, je me décidai à faire l’acquisition d'un couple de lions
que M. Gambart me fit expédier de Marseille. Si mes souvenirs sont
exacts, c'est vers le milieu de 1880 (juin) qu’ils m’arrivèrent, et je les ai
gardés à peu près deux mois. C'étaient des bêtes superbes.
On m'avait prévenue que le mâle était très féroce et qu'on ne pouvait
l'approcher sans danger; je suis arrivée cependant à l’apprivoiser. Néro
reconnaissait ma voix de loin, et lorsque je le flattais, il faisait le beau
tout comme un chat.
Le matin, au lever du soleil, à peine ouverts les volets de sa cage
qu'on avait disposée sur la pelouse, il guettait du côté de ma fenêtre,
pour voir si elle était ouverte et si bientôt j’allais venir le peindre.
A cet objet, et pour travailler plus à l’aise, j'avais fait construire devant
la cage une petite estrade qu'une toile mettait à l'abri de la pluie et du
soleil. Mais il me fallait une patience infatigable. Mes études, j'étais
obligée de les recommencer un nombre infini de fois avant d’arriver à
bout, car si je me mettais à observer le lion de face, à peine avais-je
commencé de dessiner sa gueule, ses yeux ou sa crinière, qu'il semblait
prendre un malin plaisir à me tourner brusquement le dos en agitant sa
queue d'une façon ironique.
Il me fallait chaque jour vingt livres de viande de bœuf pour
nourrir ces deux lions; mes domestiques leur en tendaient les morceaux
à travers le grillage avec des fourches de fer.
Je vous assure que c'étaient de bons chiens de garde. On entendait
leurs rugissements de Thomery. Mais c'étaient aussi des pensionnaires
un peu encombrants et coûteux. Jé les ai offerts au Jardin des Plantes
quand ils ne m’ont plus servi de rien. Le jour où on est venu les
chercher, il m’a semblé que Néro me regardait avec des yeux de
reproche.
Je suis allée le voir dans sa cage. Néro était devenu méchant
depuis que, en dépit de la promesse qui m'avait été faite, on avait cru
devoir le séparer de sa lionne. Celle-ci, du reste, n’avait pas tardé à
succomber à une maladie de la moelle épinière (19 juillet 1889).
Je lui parlai. Il reconnut ma voix, leva vers moi un regard attendri
et se laissa caresser à travers les barreaux.
Plusieurs fois, je suis retournée le voir. Un jour, on m'a dit que
mon pauvre lion était devenu aveugle et qu'il se mourait d'ennui. Per-
çant la foule des curieux qui stationnaient devant sa cage, je me suis
approchée de lui et je l’ai appelé par son nom ; il s'est redressé aussitôt,
cherchant à se traîner de mon côté; mais, hélas! n'y voyant plus, c'est
inutilement qu’il m a cherchée. J'ai été touchée plus que je ne saurais
ROSA BONHEUR
281
dire de ses pénibles étions, et je me suis éloignée tristement. J’ai su
depuis qu'il était mort vers la fin de 1884 (i5 octobre).
Ma petite lionne Fathma, celle que Céline a caressée devant vous,
la première lois que vous êtes venue ici, a fini également d'une manière
bien touchante. Voici comment je l'ai eue : certain jour, en 1 885 je
crois, je reçois de AI. Bidel, qui était à Pans à ce moment-là, un télé-
gramme m avisant qu a la gare d Orléans il était arrivé à mon adresse
un panier contenant deux chats sauvages. Sans perdre une minute,
Nathalie et moi, nous allons chercher nos chats ; c étaient en réalité
K OSA BONHEUR ET SA LIONNE FATHMA.
deux lionceaux, mâle et femelle, mais pas plus hauts que des yorkshires
terriers. Bien entendu, nous nous sommes gardées de dire aux employés
qu ils avaient eu deux lions à surveiller : ils seraient peut-être morts de
peur rétrospective.
Le mâle n'a guère vécu qu'un an et demi, tandis que la remelle a pu
atteindre l'âge de trois ans. Je l'avais nommée Fathma. Elle était cares-
sante et plus affectueuse encore que Pierrette, me suivant partout comme
un caniche. Elle était si gentille que Céline la laissait entrer librement
dans sa chambre. Par exemple, dans ses ébats, il lui arrivait souvent de
tout mettre en désordre : « N'avez pas peur, disais-je à la femme de
chambre, je vous remplacerai tout ce que Fathma vous abîmera. »
36
282
ROSA BONHEUR
Lorsqu'elle fut toute grande, je lui ai fait construire une cage pour
la nuit, car, avec les chiens, il y aurait eu bataille, mais elle était si bien
apprivoisée que je la laissais mettre ses deux pattes autour de mon cou ;
je lui prenais la tête, je l'embrassais. C'était un modèle d'obéissance et
de docilité.
Un jour, pour je ne savais quelle cause, Fathma semblait ne pas
vouloir que je m'éloignasse d'elle, elle me retenait et ses yeux avaient
une expression attendrissante. Je m’en allai pourtant, en lui disant que
je ne pouvais demeurer davantage, car il me fallait aller travailler.
Aurais-je pu supposer que ma pauvre Fathma était malade ? Deux heures
plus tard, je descendis, avec l'intention de la caresser pour lui faire
oublier mon absence. Hélas! elle était morte! Avant de succomber, elle
avait réussi à se traîner jusqu'au bas de l'escalier, sans doute pour
mourir plus près de moi Pauvre bête !
TIGRE COUCHÉ, PAR ROSA BONHEUR.
l’arrivée AU MARCHÉ AUX CHEVAUX (1873), PAR ROSA BONHEUR.
CHAPITRE XIX
LES SÉJOURS A NICE. LA DUCHESSE DE S A X E - C O B O U R G - G O T H A .
MORT DE NATHALIE (l88o).
ROSA BONHEUR OFFICIER DE LA LÉGION D HONNEUR ( I 894).
Aux alentours de 1874, nous eûmes de
vives inquiétudes, Nathalie et moi, au sujet
de notre bonne mère Micas, qui commen-
çait à perdre la vue. Nathalie emmena sa
mère à Paris, pour lui taire donner les soins
nécessaires à son état. Pendant tout le temps
de leur absence, je la tins soigneusement au
courant de ce qui se passait à By. Vous pou-
vez vous en rendre compte par cette lettre,
retrouvée dans les papiers de ma pauvre amie.
By, samedi matin.
Ma vieille Nathalie,
Mmc Gauthier vient de me lire ta lettre. Je
crois que les médecins vont vous faire rentrer le
plus tôt possible. J’avais envie de partir te trou-
ver, mais il est plus sage, ne t’étant bonne à rien
dans la maison, que je ne parte que pour aller
t’aider à ramener ta mère. Écris-moi donc, ou plutôt envoie-moi un télégramme,
pour que j’aille au-devant de vous à Paris. Quant à toi, songe un peu à ta
santé et prends les choses avec patience et courage, autrement tu ne pourrais
pas remplir tes devoirs auprès de ta mère. 1 u sais ce que je t ai dit poui ici .
on l’entourera de soins le plus possible.
TÊTE DE BOUC,
PAR ROSA BONHEUR
Je t’embrasse bien. Tout ton monde va bien; ton amie est à l’épinette
à la cuisine de Céline : si cela continue, j’espère pouvoir peser trois cents
quelque jour. Ah ! que ton esprit soit en paix de ce côté : ton âne travaille
comme un amour, il a aidé le cheval de trait, Roland le Brave, à rentrer votre
charbon de terre, qui est arrivé. Tout est en bon ordre chez vous.
Gamine embrasse bien sa maîtresse et ne me quitte pas d’une semelle.
Votre poulailler est splendide. Hier soir j’ai caressé votre dinde, qui m’a
semblé très affectueuse et aimer cela ; elle s’est blottie sous ma main et m’a
paru flattée. Yoiià.
Pour la vue de ta mère, je ne désespère pas; je crois comme toi qu’elle ne
recouvrera pas la vue bien franchement, mais si, seulement, elle peut voir
pour se conduire, nous serons sauvées. 11 faut attendre encore quelques jours
et je pense que le grand air, le calme, feront quelque chose.
Je vous embrasse bien toutes deux, etc.
R. Bonheur.
Nathalie et sa mère revinrent bientôt à By, mais la vue de Mme Micas
continua de s’atfaiblir. Durant ces tristes semaines où, de jour en jour,
l'obscurité devenait pour elle plus épaisse, elle ne cessa de faire preuve
d'un courage admirable. Souvent elle avait besoin de notre aide; or, il
arrivait que ses appels n'atteignaient pas nos oreilles, car sa voix était
assez faible ; à cause de cela, une jeune bonne fut spécialement chargée
de demeurer auprès d’elle et de guider ses pas. La nuit, par exemple,
cette brave fille n’entendait pas toujours; elle avait le bon sommeil de
son âge. Nathalie eut l'idée de lui attacher au pied une grosse ficelle
dont l'extrémité était à portée de la main de sa mère. L’invention avait
paru plaisante à la bonne malade, .qui nous disait en souriant : « Il faut
donc que je tire cette corde ? c'est comme le conducteur qui veut avertir
le cocher de l'omnibus ».
Pauvre mère Micas! elle me considérait comme la sœur de Nathalie,
et nous aimait tout autant l'une que l'autre. Je l’étourdissais bien un peu
de mes plaisanteries quelquefois, mais elle en riait de si bon cœur,
comme ce jour où j'ai parié vingt francs qu’elle n'enfourcherait pas
mes culottes. Nous n’avons jamais pu nous entendre sur qui avait
gagné le pari ; mais ce fut une jolie scène de bonne humeur, vous
pouvez m’en croire.
Malgré tous nos soins, M,ne Micas ne recouvra pas la vue ; bien pis
même, son état général s’aggrava ; il fut vite désespéré et l’excellente
femme mourut le 11 mai i8y5, à l'âge de soixante-quatre ans. Pour
Nathalie et pour moi, ce fut un pénible moment d'angoisse, mais la
douleur cimenta encore notre affection. Cette mort, cependant, avait
creusé dans mon existence un vide douloureux, et, non sans effroi, je
R OSA BONHEUR
285
songeais que la mauvaise santé de Nathalie pouvait, un jour ou 1 autre,
m'exposer à demeurer seule en ce monde.
C'est alors que nous décidâmes d'aller chaque année, pendant la
mauvaise saison, chercher sur la Cote d Azur un climat moins rigoureux
que celui de notre chère forêt de
Fontainebleau. Je fis part de mon
dessein à M. Gambart, qui mit
avec empressement à notre
disposition une des villas qu'il
possédait à Nice et dont il ne
demandait qu'un loyer annuel de
5.000 francs, payable en tableaux.
Tout s'arrangeait à merveille.
La Villa Africaine est une des
plus belles de la contrée, un vrai
palais, et il eût été ridicule pour
nous de prétendre y garder notre
simplicité de By, à peine conve-
nable pour des femmes des bois.
Aussi est-ce avec une cargaison
qui remplissait plus d'un wagon,
que nous arrivâmes à Nice. 11 est
vrai que ce fut pour nous aperce-
voir que M. Gambart nous avait
appelées un peu trop tôt : les tra-
vaux qu'il avait entrepris pour
améliorer sa villa n'étaient pas
achevés, et, pendant les premiers
mois, nous avons dû vivre au
milieu des plâtras et des ouvriers,
avec un bataillon de caisses ores-
i
que toutes fermées. Malgré ces
petites contrariétés, auxquelles
Nathalie attachait beaucoup plus d'importance que moi, je me mis sur
le champ au travail.
Le matin, vêtue en homme, je prenais certain petit tramway, qui,
pour mes six sous, m'emmenait parfois très loin, dans une direction,
où je trouvais toujours de nouveaux sites à admirer, ht puis, quelle
joie de voir partout, en pleine terre, des palmiers beaucoup plus beaux
que ceux des serres du Jardin des Plantes. A chaque pas, c étaient de
RO S A BONHEUR
286
magnifiques cactus, que j'ai copiés pour mes fonds de tableaux ; j'ai
même trouvé des lions, — mais ils étaient en cage. Si seulement les
adjudants que j'eus l'occasion de rencontrer sur mon chemin y avaient
été aussi ! Tout au contraire, certaine fois ils voulurent m'y mettre. Ne
s'étaient-ils pas imaginés que je m'amusais à prendre un croquis de leurs
fortifications et que je devais être un espion allemand !
L'aventure est arrivée tout près du cap Ferra, et mon pauvre
domestique a passé ce jour-là un mauvais quart d'heure sous les verrous,
pendant que Nathalie et moi nous étions surveillées par un officier,
installé en vigie à la portière de notre voiture. C'est à mon ruban rouge
que je dois d'avoir échappé à l'empoignade.
Cet imbroglio provenait de l'innocente fantaisie que j'avais eue de
photographier un berger italien dont la silhouette, en tête de son trou-
peau de chèvres, m’avait paru pittoresque.
Le pauvre adjudant voulait à toute force que je lui montre mes
épreuves, pour s'assurer que je n'avais pas photographié le fort. Il ne
parvenait pas à comprendre que si je lui avais obéi, d’abord il n aurait
rien vu du tout sur mes plaques, ensuite la lumière du soleil aurait
effacé tout ce que j’y avais mis.
L’après-midi, j’abandonnais le costume masculin qui m'avait per-
mis de circuler partout sans éveiller l'attention des passants, et je revê-
tais ma toilette de grande dame. Qui donc aurait reconnu alors, sous
ces atours, le petit campagnard qui, chaque matin, se mêlait aux bons
et braves paysans de la Côte d’Azur, et auquel parfois on parlait de
Rosa Bonheur, sans se douter — eEcela m’amusait beaucoup — que
c’est à elle-même que l'on s’adressait.
Cette transformation, ce retour à mon sexe, m'avaient été imposés
par ce bon M. Gambart. Mon ancien marchand de tableaux, depuis de
longues années devenu consul honoraire d’Espagne, jouissait à Nice
d'une réputation considérable. Parlait-on d’une visite royale, il se hâtait
d'orner le palais que les majestés devaient habiter. Leurs murailles, il
les garnissait de gravures de prix, de tableaux dus aux artistes les plus
célèbres, faisant ces prêts en grand seigneur, pour toute la durée des
villégiatures royales.
A peine avais-je été installée, qu'il avait recruté en mon honneur
je ne sais combien de princes, de ducs, de marquis ou de simples ban-
quiers, se gardant bien d’oublier les millionnaires américains, qu'il
mettait au rang des têtes couronnées, en bon marchand qui sait combien
ils ont le dollar facile. C'est ainsi que je vis venir successivement le
duc de Montpensier, le comte et la comtesse d'Eu, l'infante Eulalie et
ROSA BONHEUR
287
l'excellent don Pedro, empereur du Brésil. Ce protecteur éclairé des
arts, ce prince des souverains, aurait bien voulu m'entraîner dans son
pays, affirmant, pour me déterminer à le suivre, que je verrais là-bas des
palmiers infiniment plus majestueux que ceux du comté de Nice, sans
parler des légions de perroquets, de colibris, d'oiseaux de toute
espèce à la livrée brillante, voltigeant en bandes innombrables et faisant
scintiller leurs plumes aux rayons du soleil.
DEUX MOUFLONS, PAR ROSA BONHEUR.
L’existence mondaine que nous menions, Nathalie et moi, nous
valut — le croirait-on ? — des propositions de mariage, oui, plu-
sieurs même; nous les écartâmes, bien entendu, avec un égal entiain.
Comment aurions-nons pu nous séparer La promesse que nous axions
faite au lit de mort du père Micas était un engagement sacré.
Si vous voulez avoir une idée de ce qu’était notre vie a Nice, lisez
cette lettre que Nathalie écrivait à M’"c Bourdon, une de nos excellentes
amies de By, qui n'était heureuse que lorsqu'elle nous voyait revenir,
chaque été, dans notre chère forêt de Fontainebleau.
288
ROSA BONHEUR
Ma chère madame Bourdon,
22 avril 1880.
Nous habitons un palais enchanté! De notre lit nous pouvons admirer la
mer, et le parc est un Éden ; ce ne sont que roses, palmiers, cactus, orangers
couverts de leurs fruits d’or. Dire toute la magnificence de ce pays est impos-
sible ; je me réserve donc de vous conter tout cela à notre retour, qui se fera
peut-être un peu attendre, parce que notre amie reprenant un peu de force,
nous ne voudrions pas arrêter ce bienfaisant progrès. Ah ! si Dieu voulait,
comme nous aurions encore des jours heureux. Elle ne rêve que beaux tableaux.
Au revoir, ma bonne madame Bourdon, etc.
Jeanne Micas.
C'est à Nice que j’ai eu le bonheur de rencontrer pour la première
fois la duchesse de Saxe-Cobourg-Gotha, cette admirable princesse
dont l’amitié m'a été si précieuse.
La Villa Africaine se trouvait juste en face du château de Fabron,
qu’elle habitait pendant l’hiver avec son mari, Ernest II de Saxe-
Cobourg-Gotha. C’était une princesse de la maison régnante de Bade.
Il y avait plus de quarante ans qu’ils étaient mariés, et les deux
époux s’aimaient comme au premier jour.
Ah ! des mariages comme celui-là, bienheureuses les femmes qui
peuvent en contracter!... Ces sont les deux moitiés de l’être dont parle
Platon, qui se rencontrent sur la terre et s’unissent pour l’éternité.
La duchesse m’a traduit plus d'un passage des souvenirs de son
mari. On y voit briller la belle âme d'un prince qui cherche à faire le
bonheur de ses sujets. Je ne sais plus à quelle époque, Ernest II leur
avait donné spontanément une constitution tellement libérale, qu’ils
n’ont jamais eu l'idée de se révolter contre son autorité, même pendant
les temps orageux de rassemblée de Francfort.
Jamais souverain n'a été aussi dévoué aux principes proclamés à
l'aurore de notre Révolution par la grande Assemblée de 1789. Il a
été l'idole de son pays et on peut dire que Ernest II fut un grand
monarque placé sur un petit trône.
A son côté, il avait une femme comprenant sa haute ambition de
réformer l’Allemagne par l’initiative de ses souverains et de supprimer
ainsi les révolutions en ouvrant la carrière à tous les progrès légitimes.
La politique du duc Ernest et de la duchesse Alexandrine a été
celle du prince Albert et de la reine Victoria, leurs plus proches parents
et intimes amis.
Mais ce n’est pas seulement en politique que ce profond penseur
montrait que l’Allemagne peut produire autre chose que des Bismarck.
ROSA BONHEUR
28g
Château de Fabron, Nizza,
3 avril i885.
Ernest II était un érudit, un archéologue ; avec sa fidèle compagne, il a
dirigé une exploration sur les bords du Nil et en Abyssinie, à laquelle
ont pris part des savants et des artistes distingués. Le récit qu’il en a
publié est un monument
impérissable.
Au surplus, Ernest II
était musicien ; on lui
doit une série d’opéras
remarquables, parmi les-
quels Zaïre , le premier
de tous, qui a fait le
plus de bruit, à cause
du sujet, pris par un
prince allemand dans
une tragédie de Voltaire.
La duchesse Alexan-
drine m'a demandé un
jour ma photographie,
à l’intention deson neveu
le prince de Galles, qui,
me disait-elle, aimait
beaucoup ma peinture.
En retour, quelque
temps après, elle m’en-
voya la lettre suivante :
R - ‘ ]
L' N BERGER ITALIEN.
Dessin de Rosa Bonheur.
Ma chère amie,
Je viens de recevoir la
photographie ci-jointe du
prince de Galles, qu’il me
* charge de vous remettre
avec ses remerciements les plus empressés pour la vôtre qu’il trouve excel-
lente et qui lui est très précieuse. Pour lui donner toute sa valeur, il vous
fait prier de vouloir écrire votre nom et la date sur un petit papier, afin de
l’adjoindre à votre photographie, ce qui lui sera très précieux.
Je joins la lettre de mon neveu, afin que vous puissiez la lire et vous
persuader du plaisir que lui cause votre portrait.
En vous embrassant ainsi que votre chère amie, votre bien dévouée,
Alexandrine.
290
ROSA BONHEUR
La duchesse Alexandrine a tait vibrer les fibres les plus intimes
de mon cœur De la voir, en dépit de sa naissance et de son haut
rang, si pleine d'égards et d’affection pour moi, je n'ai pu m'empêcher de
penser que, peut-être, cette noble femme connaissait le secret de la
naissance de ma pauvre mère. Je lui dois la croix du Mérite de Saxe-
Cobourg-Gotha pour les Arts et les Sciences, et cette distinction, qui
en a provoqué nombre d'autres, m’est aussi chère que si j’étais née
sous le sceptre de celui qui me l’accorda.
L’an dernier, j’ai reçu encore d'elle cette flatteuse marque de souvenir:
Kallenberg, 28 mai 1897.
Chère mademoiselle
Rosa Bonheur,
Voilà un bien long espace de
temps qui s’est écoulé depuis que je
n’ai eu de vos chères nouvelles.
C’est donc avec un grand em-
pressement que je prends la plume
pour répondre à une demande de ma
bien-aimée nièce, la princesse Henry
de Battenberg, fille cadette de Sa
Majesté la reine Victoria, qui, se ren-
dant en villégiature à Fontainebleau,
pour ainsi dire dans votre voisinage,
rosa bonheur et sa jument panthère. désire vivement faire votre connais-
sance et s’entretenir avec vous des
belles œuvres d’art que votre main a créées et qu’elle admire si chaudement.
Vous trouverez en elle une âme d’élite, qui vous deviendra chère, et je suis
heureuse de penser qu’elle aura l’avantage de jouir de votre chère société,
dont le souvenir restera à jamais précieux à
Votre fidèlement dévouée,
Alexandrine de Cobourg.
Quelques jours après, j’eus l'honneur en effet de voir arriver à
l’improviste chez moi la fille favorite de la reine Victoria; elle était
accompagnée de Miss Minnie Cochrane ; je suppose que ces dames
n'étaient pas fâchées de me surprendre en costume masculin. Il faisait
très chaud ce jour-là, et je revenais d'une promenade en voiture dans la
forêt, vêtue d’un paletot de percaline blanche sous lequel j’eus tout juste
le temps de glisser une jupe de velours. L’effet était probablement assez
bizarre, car la princesse me pria de me laisser photographier par sa
demoiselle d’honneur, avec Panthère, qu'on venait de dételer et qui
ROSA BONHEUR
2()I
broutait le gazon à côté. Je me suis prêtée de bonne grâce à son désir,
et cela m a valu de recevoir de Son Altesse, quelque temps après, un
mot fort aimable, accompagné d'une épreuve1.
Quant à M. Gambart, dont j avais eu tant à me louer au moment
de mon installation à Nice, ai-je besoin de dire que nos relations étaient
excellentes. Du moins elles le lurent longtemps. A certaine époque, je
fus un peu agacée d'entendre dire que je recevais à la Villa Africaine
une hospitalité gratuite. C'était tout à fait inexact. Payer son loyer en
tableaux ou le payer en argent, cela ne revient-il pas au même ? Dans
i.Désirantconnaîtrelestermes dans lesquels le prince de Galles, devenule roi Édouard Vil,
s’était exprimé sur le compte de Rosa Bonheur : j’ai prié S. A. Mm(,la duchesse deSaxe-Cobourg-
Gotha, au mois de mars 1904, de vouloir bien renouveler en ma faveur la communication
qu’elle avait faite autrefois à Rosa Bonheur de la lettre du prince. Elle m'a fort aimable-
ment répondu par la lettre que voici, et dont les termes dénotent autant la haute intelligence
et la grandeur d’àme de celle qui l’écrivit, que l’admiration qu’elle professait pour le caractère
et le talent de la grande artiste défunte.
» Madame,
« Cobourg, 12 mars 1904.
» — Je regrette infiniment de ne pouvoir vous envoyer le texte de la lettre en question,
étant incapable de la retrouver parmi les lettres des années précédentes, malgré mes recherches
les plus scrupuleuses, et cela me fait supposer que cette lettre du ci-devant prince de Galles
avait été adressée à mon cher mari, qui me l’avait confiée pour en faire part à notre chère
Mlle Rosa Bonheur. Je me souviens parfaitement que j’étais à Nice avec mon bien-aimé mari;
c’était au mois de mars 1 885 , et nous étions voisins de la grande artiste, qui habitait avec son
amie, Mlle Nathalie Micas, la Villa Africaine, vis-à-vis de Fabron. En deux pas j’atteignais son
jardin, et je n’étais que trop heureuse d’oser profiter de sa bonne permission d’aller de temps
en temps lui faire une petite visite ! Je ne saurais vous décrire sa grande bonté pour moi, son
affection, son indulgence et sa grande affabilité, avec laquelle elle m’expliquait son sublime
travail et me permettait d'admirer et d'étudier ses magnifiques tableaux. C’étaient des moments
remplis de joie et de jouissance, dans son bel atelier, dans une douce intimité; sa chère petite
Gamine assise sur ses genoux, et moi écoutant sa charmante et instructive conversation, si
sympathique, si aimable, souvent si gaie ! Ce sont des souvenirs aussi chers que précieux,
que mon cœur garde à votre bienfaitrice.
» Je sais que le roi Édouard VII, qui autrefois fréquentait Cannes chaque année, ne
manquait jamais, en venant à Nice, de faire sa visite à M. Gambart, pour admirer les
superbes œuvres de la grande artiste, dont il nous parlait avec enthousiasme.
» Je comprends la grande satisfaction que vous éprouvez enécrivant l'histoire d’une artiste
aussi distinguée par son éminent talent que par les nobles qualités de son esprit et de sa belle
âme, par sa grande bonté, sa générosité, sa touchante simplicité et son infatigable activité, qui
l’entourent d’une gloire éternelle.
» Je suis dans ma quatre-vingt-quatrième année, et je demande votre indulgence pour
ces lignes, tracées avec l'aide d’une vue bien affaiblie.
» Recevez, chère madame, l’assurance de ma profonde considération.
» Ai.kx andrine. »
Peu de mois après avoir écrit cette lettre, Mme la duchesse de Saxe-Cobourg acheva sa
longue carrière. Son témoignage à l’égard de Rosa Bonheur, rendu si près de la tombe, en
acquiert encore plus de prix.
292
RO SA BONHEUR
la suite, il s’éleva entre nous des difficultés plus sérieuses qui, pendant
plusieurs années, ont nui à nos bons rapports.
Sous l'effet du mécontentement, j'ai quitté la Villa Africaine et acheté
la villa Bornala, une propriété d'environ trois hectares, et j'y ai fait
construire un atelier. En ma nouvelle résidence, et pour faire face à des
frais considérables, Nathalie eut l'idée de chercher des ressources dans
l imitation de ce qu’avait fait Alphonse Karr, c'est-à-dire la culture des
fleurs, et entreprit des plantations de camélias. C’était une Heur fort à
la mode et qui se vendait un franc pièce.
Dans cette propriété de Nice, tout comme à By, j’ai eu des chèvres,
des isards, des mouflons — c'est une espèce de mouton sauvage, et la
peau qui est sous ma table de travail a appartenu à l'un de ces animaux.
Chaque année, à l'entrée de l'hiver, quand nous partions pour Nice,
Nathalie se croyait obligée d'expédier à l’adresse de notre villa de grandes
caisses remplies de terre de bruyère prise dans la forêt de Fontainebleau;
elle lui attribuait une qualité quasi surnaturelle, comme à tout ce
qui tenait à notre propiété. By, à ses yeux, était le type par excellence
de la perfection agricole et horticole, et cela grâce aux soins minutieux
qu elle prodiguait à la basse-cour et au potager.
Mon amie ne savait pas partir non plus sans emporter de grandes
provisions de pommes de terre et de fruits de toute espèce. Entre temps,
elle se faisait envoyer par Céline d’énormes bottes d’asperges, des sacs
de haricots, des grosses de salades, et lorsque nous donnions à dîner,
par son ordre l’on mettait à sac la basse-cour.
On voyait arriver de By, encore tout effarés du voyage, les meilleures
dindes, les canards les plus bruyants, les poulets les plus tendres et de
gentils lapins qui me rappelaient mon premier début au Salon.
— Ne vois-tu pas, ma chère Nathalie, lui disais-je, que toutes ces
victuailles disparaissent trop vite du garde-manger? Il est impossible que
nous dévorions tant de choses en si peu de temps! Je parierais qu’elles
s’en vont chez la marchande du coin et que les volailles que nous ache-
tons ici, et pour lesquelles on nous écorche, viennent tout droit de By.
C’est l'anse du panier qui danse sur notre table.
Mais toutes mes observations étaient inutiles, Nathalie recommençait
tous les ans le même manège. La pauvre chère amie!
Après sa mort, en 1889, je n'ai plus eu le courage de retourner a
Nice, et j'ai cherché tout de suite à me débarrasser de la villa Bornala.
Aussi en ai-je tiré un prix dérisoire. Quand j’eus réglé les 40.000 francs
d’avances que nous avait faites le Crédit Foncier pour nous permettre
diverses transformations, payé 6.000 francs de frais, il m'est resté net
R O S A BONHEUR
293
34.000 francs, aussi bien pour cette superbe maison de campagne que
poui son magnifique mobilier. Mais que m’importaient les pertes
d argent ! Jetais assurée, grâce aux Tedesco, de ne manquer de rien
R O SA BONHEUR ET NATHALIE MICAS.
jusqu'à la fin de mes jours. Il me suffisait de terminer une étude,
n’importe laquelle, et mon tiroir se remplissait d'or.
Le travail, au reste, était mon unique refuge contre la douleur, et
je m’y suis consacrée avec une sorte de rage.
Je me suis remise à l'aquarelle et c'est là que, entraînée malgré moi
à revivre par la peinture le beau voyage que j'avais fait avec mon amie,
294
ROSA BONHEUR
je fis ces bœufs dans les montagnes d'Ecosse auxquels on a donné sur
la gravure le nom de Chefs écossais (Scottish Chiefs).
La venue en France de Buffalo-Bill et de ses Indiens n'a pas été
sans causer une diversion très salutaire à mon esprit, grâce à la faculté
qui m'a été donnée d'étudier de près des êtres auxquels je m'étais
toujours intéressée, des êtres si différents de ceux qui jusqu’alors avaient
passé sous mes yeux. Il me semble du reste vous avoir autrefois conté
comment, grâce à M. Knoedler et aux Tedesco, j'ai pu travailler à loisir
au milieu des Peaux-Rouges, les dessiner et les peindre avec leurs che-
vaux, leurs armes, leurs campements et leurs animaux. Même j'ai fait
le portrait équestre du colonel Cody, et c'en est la reproduction que
vous avez pu voir sur les immenses affiches dont il avait coutume de
tapisser les murailles des villes. Nous étions devenus fort bons amis;
j’ai déjeuné sous sa tente avec M. Tedesco et M. Knoedler, en compagnie
de deux Indiens magnifiques, après quoi l’on nous a photographiés
tous ensemble, et c'est là un souvenir qui pour moi ne manque pas de
piquant, croyez-le bien.
Pour n'être point en reste avec Buffallo-Bill de tous les égards dont
il m'avait entourée, je l’ai invité à venir à By, et j’ai eu le plaisir de
lui montrer mon atelier et mes animaux (25 septembre 1889); il n'a pu
cependant s'asseoir à ma table, pressé qu'il était par ses représentations.
C’est à l'hôtel de France, à Fontainebleau, que je lui ai offert à
déjeuner, non sans lui avoir auparavant fait cadeau d'Apache, le fameux
cheval de M. Arbukle et aussi d’un de ses compagnons, Clair-de-Lune,
qui, bien que moins fougueux que'Tautre, ne pouvait cependant me
rendre aucun service. Des cow-boys sont venus quelques jours plus
tard, ont capturé au lasso les deux chevaux, les ont enfourchés avec
une adresse qui nous a émerveillés, et, après un moment de résistance
inutile avec de maîtres cavaliers comme ces gens-là, les ont emmenés
paisiblement au chemin de fer (6 décembre 1889).
Ce n'est pas la seule fois qu’on ait chassé chez moi, car bien souvent
il m'a fallu faire prendre certains de mes pensionnaires, et ils ne se
laissaient pas toujours faire de bonne grâce. Cependant jamais on ne
s'était servi du lasso, d’usage à peu près inconnu dans nos régions.
Nous employions des panneaux. Mais il m’est arrivé aussi de me servir
de mon fusil, comme ce fut le cas pour une vieille biche que j'ai dû
abattre pour lui éviter les maux de la vieillesse.
L'année qui suivit l'Exposition universelle m'a valu un grand
honneur dont je ne saurais être que très flattée, celui de recevoir ici la
R O SA BONHEUR
295
visite de M. Carnot. Le président de la République était depuis quelque
temps déjà installé au château de Fontainebleau, lorsqu'il me fit aviser
par un officier d'ordonnance de son intention de venir me voir et de
son désir que je ne le reçoive pas dans un autre costume que ma tenue
ordinaire de travail, et c’est pourquoi j’étais en blouse tout comme
CHEZ BUFFALO-BILL.
Rosa Ronheur photographiée en compagnie du colonel Cody, de M. Knoedler », de M. Tedesco
et des Indiens Red-Shirt et Rocky-Beard.
aujourd'hui lorsque, accompagné de Mme Carnot, de son fils M. François
Carnot et du commandant de Maigret, il m arriva certain après-midi
de dimanche (i5 septembre 1890). Je leur ai tait visiter mon ateliei et
montré divers travaux que j avais en train.
S’étant assis sur la chaise longue que recouvrait la housse grise
qu elle porte encore, le président me raconta que son père a\ ait été
1. C’est à la communication qu’a bien voulu m en faire M. Knoedler, que je dois de
pouvoir donner la reproduction de cette curieuse photographie.
2q6
ROSA BONHEUR
Saint-Simonien comme le mien. Tous deux s'étaient rencontrés dans la
maison de Ménilmontant, dont son père avait conservé le meilleur sou-
venir, sans qu’il eût partagé cependant certaines exagérations d’Enfantin.
— Quoique je n'aie jamais été Saint-Simonien, ajouta M. Carnot,
mon éducation a profité de ce qu’il y avait de vrai dans cette doctrine
généreuse. Mon père et ma mère m’ont enseigné la grandeur et la sainteté
du rôle que la femme est appelée à jouer dans la société de l'avenir, et
persuadé de la nécessité d'abolir les préjugés qui empêchent la jeune
fille de se considérer comme la seule gardienne de sa propre dignité.
La Française n’est-elle pas capable d'user de sa liberté avec autant de
discrétion que l'Anglaise et l'Américaine?
Je suis convaincu, dit-il en terminant, que les femmes auront un
grand rôle à remplir dans l'amélioration du genre humain, et je ne
doute pas que la pratique des institutions républicaines fasse bientôt
entrer cette manière de voir dans l'esprit des pères, des mères, des
frères et des filles elles-mêmes. Alors la France, qui est déjà la reine du
goût et des arts, marchera à la tête du développement moral des deux
moitiés du genre humain.
La Itère doctrine si bien exposée par le président de la République,
je l’ai conçue quant à moi dès le début de ma carrière et je la sou-
tiendrai aussi longtemps que je vivrai.
C’était ma première rencontre avec M. Carnot; elle suffirait déjà à
me laisser de lui un souvenir ineffaçable, mais j'ai eu aussi le grand
plaisir de lui rendre visite à mon tour, à l’Elysée cette fois, et en
compagnie de mon vieil ami Cain, à la suite de ma nomination à la
dignité d’officier de la Légion d’honneur.
C’était en 1894, c’est-à-dire vingt-sept années après la visite de
l'impératrice Eugénie, et l'Exposition de Chicago en a fourni l’occasion.
Peu de temps avant l'ouverture de cette Exposition, par laquelle
les Etats-Unis célébraient le centenaire de leur indépendance, M. Gam-
bart me fit entendre que la popularité dont jouissaient mes œuvres en
Amérique m’imposait le devoir d’y participer; or je n'avais rien de prêt;
il leva bien vite l'objection, en proposant d’y envoyer en mon nom
le Roi de la forêt et la Bousculade. D'autre part, aux Etats-Unis, la com-
mission des Beaux-Arts de l’Exposition, ayant passé en revue celles de
mes toiles qui avaient antérieurement franchi l’Atlantique, demanda à
M. Jay Gould et au général Alger, de joindre à ces deux tableaux, l'un
la Pastorale, l’autre les Moutons, ce à quoi ils consentirent volontiers.
Un grand nombre d’artistes de haut mérite, comme vous savez,
avaient aussi envoyé des œuvres à Chicago, et la France y fut
38
CHEFS ÉCOSSAIS ( I 8 9 O ) .
Aquarelle par Rosa Bonheur. — D'après la gravure de J. B. Prait, éditée par Lefèvre et fils, à Londres.
298
ROSA BONHEUR
représentée avec un éclat digne de la réputation de l’art français.
Est-il nécessaire de vous rappeler que le jury international ayant
cru bon de n’accorder qu’un seul ordre de récompenses, le délégué du
ministère des Beaux-Arts protesta, et les exposants français furent
déclarés hors concours.
Faute de récompenses, une plaquette commémorative fut remise à
chacun de nous. Le gouvernement décida, en outre, de dédommager
les artistes en accordant des décorations aux plus méritants.
Chevalier de la Légion d’honneur depuis 1 865 , aurais-je quelque
TÊTE DE BÉLIER.
Dessin de Rosa Bonheur.
part à cette distribution ? L'on m'avait bien fait espérer autrefois que
la rosette serait la récompense de ma participation à l’Exposition :
M. Carnot lui-même en avait donné l’assurance à M. Auguste Cain, et
je n’ignorais pas que, dans les milieux officiels, on était assez disposé à
nommer pour la première fois une femme artiste officier de la Légion
d'honneur, mais que résulterait-il de tout cela’?
J'eus, dans cette circonstance, les meilleurs avocats dans le prince
Stirbey et mon vieux confrère le sculpteur animalier : démarches près
1. Dans Y Abeille de Fontainebleau du 29 août 1890, M. Bourges, si attentif à tout ce qui
concernait Rosa Bonheur, avait déjà préconisé l’élévation de la grande artiste au grade d’offi-
cier de la Légion d’honneur.
/
ROSA BONHEUR
2 99
des ministres, visites à l'Élysée,
de Cain, c’était, m’écrivait-il,
aucune ne leur coûta. Pour ce qui est
le capitaine allant s'informer si son
ÉTUDE DE PAYSAN, PAR ROSA BONHEUR.
colonel allait bientôt recevoir sa récompense. Ils eurent gain de cause et
je fus nommée (3 avril 18941). Avec celle de vous avoir près de moi, c'est
la dernière grande joie sans doute qui m’était réservée avant de mourir.
1. Quelques jours plus tard, Rosa Bonheur reçut du prince Stirbey l'hommage d’une
croix en brillants.
3oo
ROSA BONHEUR
Auguste Coin fut mon parrain. Il me donna l'accolade dans un
grand dîner auquel avaient été conviés une élite d'artistes et de littéra-
teurs1. C’est lui encore qui m'accompagna à l’Elysée, où j'allai présenter
mes remerciements à M. Carnot 2. Le président me combla d’éloges,
attestant que, dans ma personne, le gouvernement de la République
n’avait pas voulu seulement récompenser mon mérite personnel, mais
qu'il aimait aussi à me considérer comme représentant les femmes dont
le travail, le talent et la vertu font l’honneur de leur sexe et de l'Etat 3.
Quelle n'a pas été mon indignation lorsque, quelques mois plus
tard, j’ai appris qu’un coup de poignard avait tranché l'existence du
chef d’État qui professait les idées admirables que je vous ai dites sur
le rôle réservé à la femme dans l’avenir4. Cette nouvelle atroce a tourné
pendant quelque temps mes préoccupations vers les questions de poli-
tique et d'histoire; j'ai relu les récits de Maxime du Camp sur les scènes
qui ont accompagné nos dernières luttes sociales, les journées sanglantes
1. Ce dîner, d’après les souvenirs de MM. Henri et Georges Cain, fut particulièrement
joyeux. M. Auguste Cain avait eu l’idée d’un surtout plein de nouveauté : c’était un cactus,
qu’il avait constellé de rosettes de la Légion d'honneur. Rosa Bonheur en avait été toute
réjouie ( 1 2 mai).
2. Et tout cela n’empêchera pas qu’elle se remette au travail avec une satisfaction non
dissimulée. « Encore deux jours qu’on me fait perdre. Que le diable emporte tous les déran-
gements de la gloire artistique ! J’aimerais mieux vendre de la chandelle. » (Fragment de
lettre publié par M. H. Becker dans le Petit Temps du Ier juin 1900.)
3. Ne serait-il pas utile de donner ici une liste des décorations qui furent accordées à
Rosa Bonheur par divers gouvernements, et aussi des récompenses qui lui vinrent de plusieurs
villes ou sociétés artistiques françaises et étrangères?
1843, médaille de bronze à l’Exposition dy/Rouen; iS.j.5, 3e médaille au Salon de Paris,
médailles de bronze à l’Exposition de Boulogne, d’argent à Rouen et diplôme d’honneur à
Toulouse; 1847, médaille d’argent à Rouen, médaille de bronze donnée par le roi pour l’Ecole
gratuite de dessin; 1848, médaille de ire classe au Salon de Paris ; 1 85 3 , mise hors concours;
1854, hommage d’une broche-camée par la Société royale d’encouragement aux Beaux-Arts
de Gand ; 1 85 5, médaille d’or à l’Exposition universelle; 1 858, médaille d’argent pour ses
bronzes d’art à l’Exposition de Toulouse; 1 865, ordres de la Légion d’honneur et de San
Carlos du Mexique; 1867, médaille de 2« classe à l’Exposition universelle; 1880, ordre de
Léopold à l’occasion de l’Exposition triennale d’Anvers, et croix de commandeur de l’ordre
d’Isabelle la Catholique d’Espagne; 1 885, ordre du Mérite des Beaux-Arts de Saxe-Cobourg-
Gotha ; 1890, ordre de Saint-Jacques de Portugal; 1894, croix d’officier de la Légion d’hon-
neur et d’officier de l’ordre de Saint-Jacques de Portugal.
4. Une quinzaine de jours après sa promotion à la dignité d’officier, le 22 avril 1894,
Rosa Bonheur avait eu l’honneur d’être reçue à Chantilly par le duc d’Aumale. Parmi les
invités, il y avait ce jour-là le général et Mmc Billot, le colonel (depuis général) Avon avec
sa femme et sa fille, M. Lavisse, M. Bouquet de la Grye, M. Rodocanachi, M. Auguste Cain
et ses deux fils. M. Gustave Maçon, ancien secrétaire du prince et actuellement conservateur-
adjoint du musée Condé, a bien voulu me donner quelques renseignements sur cette récep-
tion au cours de laquelle la bonne artiste fut heureuse de présenter au prince sa petite
médaille du Salon de 1845, à l’effigie du roi Louis-Philippe. « Elle vous a porté bonheur,
mademoiselle », lui dit-il. Au reste, elle avait gardé le meilleur souvenir de l’accueil qui lui
avait été fait, des égards dont elle avait été l’objet et qui ne l’avaient pas empêchée de fumer
sa cigarette habituelle.
ROSA BONHEUR
3oi
de la Commune. Tous ces crimes montrent bien, hélas ! que les suites
d'une guerre peuvent parfois ctre plus épouvantables que la guerre elle-
même, quels qu’en soient les ravages. Malgré mon culte pour la science,
il en est une branche que je ne sais que maudire. Comment pourrais-je
admirer ces mécaniciens, ces chimistes, ces ingénieurs, sans cesse a la
recherche de nouveaux moyens de destruction, non pas seulement dans
le but d'assurer la prédominance des nations civilisées sur les peuples
sauvages, mais encore pour donner à celles-là les moyens de se com-
battre entre elles et de verser leur propre sang en plus grande abondance.
Rien n'égale mon horreur pour les hécatombes dont s’enorgueillit
notre histoire. Dieu veuille que le xxe siècle, dont je ne verrai tout au
plus que l'aurore, ne dispute pas au xixc le privilège d’avoir pour ainsi
dire réinventé la poudre.
Ah ! si les nations s'entendaient pour employer leurs ressources à
perfectionner l’agriculture, à accélérer les transports, à généraliser l'édu-
cation de leurs filles, que de changements heureux, quelle explosion de
félicité sur la terre! C'est le rêve que je poursuis et qui m’obsède.
Plus je vis, plus je réfléchis, plus je suis persuadée que toute l'acti-
vité humaine doit tendre exclusivement à rehausser l ame
Quant au pauvre ami qui s’était employé avec tant de zèle à m’être
agréable, il est mort quelques mois à peine après ma nomination, et
ce fut pour moi une cause de grande douleur. Il y a si longtemps que
nous étions liés ! Il avait épousé Hortense Mène, la fille du vieux sculp-
teur avec lequel mon père entretenait autrefois de si cordiales relations,
et bien des fois, Henri et Georges, ses deux fils, sont venus égayer ma
maison de leur bonne humeur. C’étaient des amis de toujours.
ÉTUDE DE LION, PAR ROSA BONHEUR.
Photographie Michel.
UN COIN DE L’ATELIER DE ROSA BONHEUR.
TROISIÈME PARTIE
CHAPITRE XX
LES OISEAUX DE ROSA BONHEUR.
PROPOS SUR SON COSTUME, SUR LE FÉMINISME.
SA GRANDE AMITIÉ POUR Mme CARVALHO.
SON GOUT POUR LA MUSIQUE. SES IDÉES RELIGIEUSES.
Au cours des chapitres qui précèdent
et forment la deuxième partie de ce livre,
j'ai cru devoir, pour éviter de fatiguer
l'attention du lecteur, donner la suite des
récits de Rosa Bonheur et de ses confi-
dences, sans les interrompre par des
réflexions personnelles ni par les questions
qui les avaient provoquées durant les heures
de travail à l'atelier, les promenades en
forêt, ou les longues conversations d’après-
diner. De la sorte, autant du moins que
cela a été dans la mesure de mes forces, le
caractère de mon illustre amie s’est dessiné
plus nettement et sa vie a pu se retracer
dans sa belle unité. Parvenue aux derniers temps de cette noble car-
rière, une telle manière de procéder ne s’expliquerait plus, puisque,
3c>4
ROSA BONHEUR
d'une part, Rosa Bonheur n'avait pas à me conter les phases d'une
existence que je partageais, et que, de l’autre, divers propos que j'ai
notés touchant ses préoccupations religieuses, ses vues sur l'art, sur la
musique, etc., nés des incidents de notre vie commune, s'isoleraient
malaisément des causes qui les ont provoquées et ne sauraient guère se
rattacher à un plan général de conversation.
Que le lecteur veuille bien me pardonner si, au long des pages qui
vont suivre, la transcription des notes de mon journal me contraint à
intervenir en personne dans le récit ; je m'attacherai du reste à ne le
faire qu'autant qu’il sera utile pour la clarté de ma narration, à moins
que la place prise involontairement par moi dans la vie de la bonne
artiste et le rôle dont son affection m’a chargée à ses derniers moments
et dans ses dernières volontés, ne m’en fassent une impérieuse nécessité.
Au château de Bv, la chambre de Rosa Bonheur occupait toute la
largeur du premier étage ; elle était éclairée aux deux extrémités par
de grandes fenêtres, l’une ouvrant sur le Levant, l'autre sur le Couchant.
Les meubles avaient l'aspect un peu sévère propre au palissandre sculpté.
Disposé au fond d’une large alcôve, son lit était tendu de rideaux en
reps cramoisi, bordés d’une bande de velours que Mlle Micas avait
autrefois garnie de broderies.
Au grand étonnement de qui pénétrait dans cette chambre pour la
première fois, la pièce était encombrée de volières; le couloir d'accès
en était aussi rempli : cages dorées de toutes formes et de toutes dimen-
sions, dans lesquelles s'agitait tout un peuple d'oiseaux. Il y avait là
plus de soixante petits pensionnaires ailés, de toutes espèces, de toutes
couleurs, et l'on croira sans peine que, du matin jusqu’au soir, ils
faisaient un bruit assourdissant.
Sans pourtant les avoir jamais beaucoup dessinés ni peints, Rosa
Bonheur s'intéressait vivement à tout ce petit monde emplumé; le fait
d’en avoir même dans sa chambre est sur ce point fort caractéristique.
Chaque matin, elle leur donnait des graines. Au printemps, elle
installait dans les cages des nids propres à recevoir les couvées. Elle
s'était procuré une petite boîte à musique pour leur apprendre à chanter.
Un jour, dans une de nos causeries à l’atelier, je m’étonnais qu'elle
n'éprouvât aucune gêne de leur présence.
— Aucune, fit-elle, du reste, mes oiseaux ne chantent que lorsqu'ils
me voient descendre du lit. C'est le bonjour que chacun m'adresse dans
sa langue.
— J'aurais bien cru plutôt que c’était eux qui vous réveillaient!
39
BŒUFS ET MOUTONS AU PATURAGE (PASTORALE) (|86o), PAR ROSA BONHEUR.
(Collection de Miss Helen Gould )
'5o6
RO S A BONHEUR
— Pas du tout. Je ne ferme jamais les rideaux et c’est l’aurore qui
me tire de mon sommeil avant que mes oiseaux ne commencent leur
ramage. J’aime voir le premier rayon de lumière pénétrer dans ma
chambre ; c'est la cause pour laquelle chaque matin, quand les nuages
ne m’ont pas privée du réveil que j’aime, vous me voyez si joyeuse.
Venez voir ma petite Néphélococcigie. Vous connaissez sans doute
cette métropole des nuages et des coucous, imaginée par Aristophane
dans sa comédie des Oiseaux Jamais les dieux de l'Olympe ne vien-
dront chez moi troubler mes amis ailés, comme ils l'ont fait dans
l'Attique, il y a plus de 2.000 ans.
Quand tout mon petit monde pépie, gazouille, sautille, il me semble
qu'ils se réunissent à l’appel de la huppe, pour écouter ce que j'ai à
leur dire.
En prêtant bien l'oreille à leur chant, je me suis aperçue que
chaque espèce avait sa langue particulière, comme Aristophane l'a
indiqué. J'ai reconnu plus d’une fois l'exactitude des sons que ses acteurs
ont fait entendre au peuple athénien devant lequel ils jouaient. Si je
pouvais comprendre les divers idiomes dont se servent devant moi mes
oiseaux, que de choses intéressantes j’apprendrais !
Approchez-vous de ces serins; ils sont un modèle d'union conjugale
que les hommes devraient bien imiter. Les mâles sont aux petits soins
pour leurs femelles; ils leur portent à manger lorsqu'elles couvent leurs
œufs. Si la mère vient à sauter d’un perchoir à l'autre pour se
dérouiller les ailes, le père se précipite pour prendre sa place avant que
la couvée ait eu le temps de sentir le froid. Tous les ans, les mêmes
ménages se reforment, je les suis de près et je ne vois jamais d’exemples
d'infidélité. Toutefois, les mâles sont très jaloux, mais les femelles
subissent docilement la surveillance.
Regardez l'une après l’autre ces deux cages ; dans la première les
serins sont tout verts et dans la seconde tout jaunes. J'ai eu un mal
infini â obtenir ce résultat.
La difficulté que j'ai éprouvée est une des principales raisons qui
m’ont conduite â penser que ces petits êtres ont des âmes qui finissent
par devenir humaines et que dans leur forme suprême ces âmes conser-
vent des sentiments qui subsistent malgré les métamorphoses.
Voyez ce petit sautilleur : aujourd'hui, il porte sur le dos son paletot
gris d’hiver, mais au printemps, lorsqu'il veut plaire à sa femelle, tout
son corps devient scintillant de turquoise et son chant, qui était timide
et monotone, prend une tournure singulièrement touchante.
Celui-là est semblable aux galants de Paris : l'été, il se hâte de
R O S A BONHEUR
3o 7
reprendre ses habitudes bourgeoises et de se gorger de millet. Il ne
songe plus à sa pauvre compagne, et son bec ne lui portera pas même
un misérable brin de coton pour 1 aider à faire son nid au retour du
printemps.
Maintenant, venez voir mes petits oiseaux des Iles. Admirez leur
plumage splendidement bariolé. Chacun porte sur ses ailes un reflet de
l’arc-en-ciel. J'ai toujours peur qu'ils ne brisent leurs plumes si délicates
et je crains surtout qu'ils ne s'enrhument. Aussi ai-je fait chercher par
les Tedesco, chez tous les oiseliers de Paris, de petits berceaux dans
lesquels ils se blottissent
la nuit sous des flocons
de coton.
En dépit de ces pré-
cautions, j'éprouve ce-
pendant des r e m o r d s
parfois. Je me demande
si ces pauvres petits ne
sont pas plus malheureux
entre mes mains que
dans leur pays natal. En
somme, tout en les soi-
gnant, est-ce que je ne
leur déplais pas souve-
rainement, puisque je les
prive de leur liberté ?
A qui a bien voulu poursuivre jusqu'ici la lecture de ces pages, il
n est guère besoin d’affirmer que la sollicitude de Rosa Bonheur à l'égard
de ses oiseaux n'avait rien d'exclusif et que tous les animaux qui, au
cours de soixante années, furent ses hôtes, venus de la plaine ou de la
montagne, de la forêt ou du désert africain, animaux domestiques ou
bêtes sauvages : chiens, chevaux, ânes, bœufs, moutons, chèvres, cerfs,
chevreuils, isards, mouflons, sangliers, singes, sans compter les lions,
des plus doux aux plus farouches, eurent une part de son affection.
Sans doute il serait ridicule de dire qu'ils la payèrent de retour; le
tait est vrai cependant pour la plupart ; bien des fois ces pauvres êtres
témoignèrent à leur façon la reconnaissance et l’amitié qu'ils portaient
à la grande artiste qui savait si parfaitement les voir et les comprendre.
Aussi bien Rosa Bonheur ne les considérait-elle point comme des créa-
tures sans pensées; volontiers elle leur donnait une âme soumise à de
CROQUIS d’oiseaux, PAR ROSA BONHEUR.
3o8
ROSA BONHEUR
mystérieuses métempsycoses, et si les théories de Descartes à leur
endroit la révoltaient, elle n'hésitait guère à prétendre que, par la bouche
des héros de La Fontaine, ce n’était pas tant qu’on le croyait des
hommes qui parlaient.
J'ai trouvé dans ses papiers, au sujet des chevaux, cette réflexion
que je suis heureuse de transcrire :
Le cheval est comme l’homme la plus belle ou la plus misérable des
créatures; seulement c’est le vice ou la misère qui font l’homme indigne et
laid ; il est presque responsable de sa décadence, tandis que le cheval n’est
qu’un esclave que le Créateur avait confié à l’homme et dont celui-ci abuse
dans son ingratitude et sa misère lâche et égoïste, jusqu’à devenir au-dessous
de la brute même.
Sera-t-on surpris qu’un fréquent sujel de conversation chez Rosa
Bonheur fût la place faite aux femmes dans la société contemporaine.
Les luttes que, pour son compte, elle avait soutenues autrefois, et le
succès qui les avait couronnées, par contraste avec le spectacle dou-
loureux du rôle effacé qui est trop souvent celui de notre sexe en
Europe, l’avait rendue fort ambititieuse pour ses jeunes sœurs fran-
çaises; non pas sans doute qu elle rêvât de les voir rompre en visière
avec toutes les habitudes et tous les préjugés, chercher à s'évader de la
mission qui leur est imposée par la nature et la raison des choses; elle
souhaitait du moins qu’un certain nombre de ces préjugés fussent abolis
et que, partout où son intelligence ou son talent la rendraient égale à
l'homme, le seul fait de son sexe ne la réléguât point à un rang inférieur.
En ce qui la concerne, que n'a-t-on pas dit ou pensé de son habitude
de porter des vêtements masculins ? N'était-ce pas l'indice d’une
émancipation audacieuse? Combien de fois pourtant ne l’ai-je pas
entendue, pendant les trop courtes saisons que j'ai vécues auprès d'elle,
tenir à ce sujet des propos comme ceux-ci :
— Je blâme énergiquement les femmes qui renoncent à leur vêtement
habituel dans le désir de se faire passer pour des hommes. Si j'avais
trouvé que les pantalons convinssent à mon sexe, j'aurais délaissé
complètement les jupes, mais ce n'est pas le cas, aussi n'ai-je jamais
conseillé à mes sœurs de la palette de porter des habits d'homme dans
les circonstances ordinaires de la vie.
Si cependant vous me voyez vêtue comme je le suis, ce n'est pas le
moins du monde dans le but de me rendre originale, ainsi que trop de
femmes l’ont fait, mais tout simplement pour faciliter mon travail.
Songez qu'à certaine époque je passais des journées entières aux abat-
R OSA BONHEUR
309
toirs. Oh ! il faut avoir le culte de son art, pour vivre dans des mares
de sang, au milieu de tueurs de bêtes. — J'avais aussi la passion des
chevaux; or, où peut-on mieux étudier ces animaux que dans les foires
et mêlée aux maquignons ? Force m’était bien de reconnaître que les
vêtements de mon sexe étaient une gêne de tous les instants. C'est pour-
quoi je me suis décidée à solliciter du préfet de Police l’autorisation de
porter des habits masculins.
Mais le costume que je porte est ma tenue de travail, et rien autre
MOUTONS, PAR ROSA BONHEl’R.
chose. Les quolibets des imbéciles ne mont jamais troublée; Nathalie
s en moquait autant que moi. Cela ne la gênait aucunement de me voii
habillée comme un homme, mais si vous en êtes offusquée le moins du
monde, je suis toute prête à mettre des jupes, d autant que je n ai qu à
ouvrir un placard pour trouver tout un assortiment de costumes leminins.
Pour sortir en forêt, je mets un paletot, un chapeau de leutre, de
grosses bottes et souvent des guêtres; à la maison, cependant, je
préfère me chausser de bottines vernies; c est, comme nous le sa\ez,
une de mes coquetteries.
— Je crois bien, lui dis-je, qu au tond vous êtes plus coquette que
vous ne voulez l'avouer. N avez-vous pas tait broder, par exemple, des
ROSA BONHEUR
3 io
palmes académiques sur la garniture de vos blouses? — Leur dessin
rappelait vaguement le fameux insigne violet.
Rosa Bonheur jeta un petit regard sur sa broderie et se mit à rire.
— Ln effet, fit-elle, mais vous pouvez être assurée que ces palmettes
n'ont aucune origine symbolique.
Mes pantalons ont été pour moi de grands protecteurs, poursuivit-
elle. Bien des fois je me suis félicitée d'avoir osé rompre avec des
traditions qui m'auraient condamnée, faute de pouvoir traîner mes jupes
partout, à m'abstenir de certains travaux. Quant à mon costume féminin,
au temps où j'ai commencé à me faire connaître, Nathalie me donna
un conseil fort intelligent : « Tu ne peux pas avoir la prétention de te
vêtira la dernière mode, me dit-elle, aussi je t'engage à te composer un
genre de costume qui ne subisse aucune des transformations auxquelles
s’assujettissent les femmes élégantes ; tu le conserveras toute ta vie, il
t’appat tiendra. » Nathalie avait raison; j'ai suivi son conseil et adopté
la mode bretonne modifiée à ma guise. Il m’est arrivé souvent, je l'avoue
bien, de paraître un peu ridicule avec mes manches étroites, mon gilet
et ma jupe à plis amples, mais Nathalie me consolait en disant : « Bast !
hast! on connaîtra dans la foule Rosa Bonheur à ses cotillons, comme
on connaissait Napoléon à son petit chapeau ».
Depuis que suis à By, vivant constamment au milieu de mes
animaux, je n'ai guère le temps de jouer à la grande dame ; il faut
bien que les visiteurs me prennent telle qu'ils me trouvent. Si je vais
dans une réunion cependant, ou que je fasse des démarches officielles,
je ne manque pas de mettre ma robe et mon chapeau à plumes Oh!
la question de coiffure. Le chapeau à la mode a été longtemps ma bête
noire. Aucun ne voulait tenir sur ma tête, puisque je n’avais pas de
chignon dans quoi on pût enfoncer des épingles. Une amie de Nathalie
se trouva à point un jour pour me prouver à sa manière qu'il me fallait
adopter la capote des dames âgées. Cette coiffure faisait fureur à
l’époque dont je parle; les jeunes élégantes elles-mêmes s’en affublaient.
Ce fut un conseil fatal ; je le suivis pourtant, mais à regret et je lui
dois au moins une éclatante mésaventure.
11 y a deux ans (8 octobre 1896), lors de la réception à Paris des
souverains russe, le ministre des Beaux-Arts eut le désir de leur
présenter les sommités de l’art français, au cours d'une visite au musée
du Louvre. Des lettres d’invitation furent envoyées, et j'eus l'honneur
d'en recevoir une.
Suivant mon habitude en pareille circonstance, je mis mon beau
costume de velours noir et ma petite capote à plumes, laquelle, à cause
ROSA BONHEUR
3 1 1
de mes cheveux courts, ne pouvait être retenue que par une menton-
nière allant d’une oreille jusqua l'autre. Vous voyez d'ici reflet.
Au moment où j arrivai au Louvre, j aurais donné je ne sais quoi
pour avoir sur la tête mon chapeau de feutre gris. J’étais la seule
femme, au milieu d une foule d hommes tous plus décorés les uns que
les autres, car on avait eu soin de n inviter que des artistes appartenant
à la Légion d’honneur. Tous les yeux se
tournaient vers moi ; je ne savais où me
fourrer. Ce fut une rude épreuve, et ce
jour-là j'ai bien regretté mon costume
masculin, je vous l’assure. Voyant mon
embarras, M. Carolus-Duran eut le cou-
rage de venir vers moi et de m’offrir
son bras, que j'ai saisi avec reconnais-
sance et je m'y suis cramponnée déses-
pérément.
Un tel appui me rassura et j'oubliai
un peu combien j’étais ridicule en voyant
l’accueil que me faisaient la plupart de
mes confrères. Et pourtant, mon épreuve
n'était pas à son terme. Quelques jours
plus tard parurent les journaux illustrés ;
je fus profondément ennuyée et vexée
de me reconnaître dans cette silhouette
qui fit rire tout Paris pendant un moment.
En dépit de mes métamorphoses de
costume, il n'y a pas de fille d'Eve qui
apprécie plus que moi les nuances; ma
nature brusque et même un peu sauvage
n'a jamais empêché mon cœur de tou-
jours rester parfaitement féminin. Si
j’avais aimé les bijoux, j’en aurais certai-
nement porté, Nathalie le faisait bien, et jamais je ne lui ai tait de
reproches à ce sujet.
ROSA BONHEUR
ASSISTANT A LA VISITE DU LOUVRE
PAR LES SOUVERAINS RUSSES.
Croquis de Renouard.
( Revue encyclopédique, 1896.)
Pourquoi ne serai-je pas fière d être femme ? Mon père, cet apôtre
enthousiaste de l'humanité, m'a bien des fois répété que la mission de
la femme était de relever le genre humain, qu’elle était le Messie des
siècles futurs. Je dois à ses doctrines la grande et hère ambition que j ai
conçue pour le sexe auquel je me tais gloire d’appartenir et dont je
soutiendrai l'indépendance jusqu’à mon dernier jour. Du reste, je suis
3l2
ROSA BONHEUR
persuadée qu'à nous appartient l'avenir; je n'en veux citer que deux
preuves : si les Américains marchent en tête de la civilisation moderne,
c'est à cause de la manière admirablement intelligente dont ils élèvent
leurs filles et du respect qu'ils ont pour leur femme.
D'autre part, si les Orientaux croupissent dans une barbarie dont
ils ne peuvent se dépêtrer, c’est parce que les maris n'estiment pas suffi-
samment leurs épouses et que par conséquent les enfants ne sont pas
disposés à éprouver d’affection pour leur mère.
Nos beautés timides de la vieille Europe se laissent trop facile-
ment conduire à l'autel comme les brebis allaient jadis au sacrifice dans
les temples païens.
Depuis longtemps, j'ai compris qu'en mettant sur sa tête la cou-
ronne de fleurs d'oranger, la jeune fille se subalternise ; elle n’est plus
que le pâle reflet de ce qu'elle était avant. Elle devient pour toujours la
compagne du chef de la communauté, non pas pour l'égaler, mais pour
l'assister dans ses travaux ; quelque grande que puisse être sa valeur,
elle restera dans l'ombre.
Ee souvenir du silencieux dévouement de ma mère me rappelle
qu'il est dans la nature de l'homme de manifester ses opinions sans
se préoccuper de l'impression qu'elles produisent sur l’esprit de sa
compagne.
Je sais bien, parbleu, qu’il existe des époux d’une noble trempe,
qui sont les premiers à faire ressortir les mérites de leur femme : vous
en connaissez des exemples. En ce qui me concerne, cependant, je n'ai
jamais osé me risquer et m’en aller devant M. le maire. Et néanmoins,
au contraire de l’opinion saint-simonienne, je considère le mariage
comme un sacrement indispensable à l'organisation de la société.
Quelle grande idée que de donner à la loi humaine le pouvoir d'établir
un contrat si puissant, si auguste, que la mort même ne saurait le
dissoudre
En lisant dans la Philosophie positive de Eittré l’exposé lumi-
neux que cet écrivain célèbre a donné des doctrines d'Auguste Conte,
j'ai été frappée d’y retrouver une pensée que j'avais depuis longtemps :
l'institution du veuvage pour les hommes aussi bien que pour les
femmes est admirable, car elle est indispensable au repos, au bien-être
et à la protection des enfants. Que s’est-il passé chez nous, autrefois?
Mon père n'a pu supporter sa solitude, — je vous ai conté tout cela.
Un an avant sa mort, celle qui chez nous avait remplacé ma mère lui
a donné un fils, dont j'ai pour une bonne part payé les Irais d'éduca-
tion. Eh bien! l'on a dit que c'est moi qui étais sa mère et non pas sa
ROSA BONHEUR
3 1 3
bienfaitrice. C est là des choses qu on peut pardonner, mais oublier,
jamais !
LE CERF DE ROSA BONHEUR.
Comme Rachel, comme George Sand et tant d'autres, j'aurais pu,
assurément, profiter de la tolérance dont bénéficient vis-à-vis de l'opinion
40
3 14
RO SA BONHEUR
les femmes qui se distinguent dans les sciences et dans les arts, et l'on
aurait pu dire de moi tout ce que l'on eût voulu. Au lieu de cela, j'ai
toujours mené une vie honorable, je suis restée pure, et je n'ai jamais
eu ni amants, ni enfants.
Si mon père me reprochait quelquefois mes façons garçonnières
et libres, je vous l'ai dit aussi, il peut du moins se réjouir là-haut, car
durant toute ma vie, celle qu il appelait son bien le plus précieux est
restée sans tache.
VACHE ÉCOSSAISE, PAR ROSA BONHEUR.
Un soir que nous parlions de musique, je demandai à Rosa
Bonheur si elle connaissait le piano.
— Je n'ai jamais pris de leçons, me répondit-elle, mais j'avais tant
de plaisir à écouter ma mère lorsque j'étais enfant, que chacun des
airs qu elle me jouait autrefois est resté gravé dans mon oreille C'est,
je crois, la raison pour laquelle j’ai ressenti une si vive sympathie pour
Mme Carvalho. J'ai toujours éprouvé à l'entendre, en effet, une joie sans
mélange, car sa voix avait le même timbre que celle qui m'avait bercée
dans mon enfance.
Les œuvres de Gounod m'ont toujours plu ; jamais cependant
elles ne me causaient un plaisir plus raffiné que lorsqu'elles étaient
interprétées par Mme Carvalho. Cette cantatrice inimitable n'avait pas
ROSA BONHEUR
une voix très forte, mais elle possédait une merveilleuse intuition de
ce quelle pouvait obtenir dans la vaste salle de l'Opéra. Elle ne criait
jamais, et pourtant, dans les pianissimos même, chacune de ses notes
parlait à l’oreille.
Quand elle venait ici, passer quelques jours avec moi, que de
fois mon « sanctuaire « a été transformé en salle de concert. Tandis
CHIEN DE CHASSE ( I 847- I 874), PAR ROSA BONHEUR.
D’après une gravure de J. B. Pratt, éditée par Lefèvre ci fils, à Londres.
qu’elle chantait, je fermais les yeux, pour me donner l’illusion que nia
mère était près de moi. Alors je me voyais à Bordeaux, dans la maison
du grand-père Dublan, et ii me semblait que maman, touchée de mon
extase, me prenait dans ses bras et me couvrait de baisers Sa mort
m’a causé une tristesse si profonde et un si violent accès de désespoir,
que pendant un temps je n’ai voulu voir personne. C’était presque
comme si ma mère était morte une seconde fois. Et je me sentais d au-
tant plus isolée, que je n avais plus Nathalie pour partager ma douleur.
Peu après cette conversation, ayant accompagné Rosa Bonheur à
Paris, nous allâmes un soir à l'Opéra pour y entendre la Valkyrie.
Pendant que l'orchestre jouait la Chevauchée, elle murmura à mon
oreille :
— Comme l'harmonie imitative des voix de la nature est grandiose
dans cette chevauchée ; c'est la première fois que j’entends Wagner,
mais ce ne sera pas la dernière.
— J'admire Gluck et Beethoven, me disait-elle après la représen-
tation. Leurs œuvres sont d'une simplicité magistrale. Mais ce que
j'aime par-dessus tout, c’est Mozart, dans la Flûte enchantée. Lorsqu'il
vous arrive d’en jouer des airs le soir, tandis que je me repose sur ma
chaise longue, vous faites défiler dans mon esprit, sans vous en douter,
les souvenirs les plus tendres de mon enfance.
Bien que Posa Bonheur ne fût pas musicienne, des compositeurs de
talent lui avaient, à une autre époque, dédié des pages éloquentes. César
Pyrnet, qui était encore élève du Conservatoire quand elle fut décorée,
lui lit hommage d'une délicieuse berceuse pour violoncelle, intitulée
la Première Rose impériale , et le grand Bizet lui-même composa une
cantate en son honneur.
11 m'arriva un jour de prononcer le nom de Félicien David, dont
elle m’avait entretenu déjà à propos du Saint-Simonisme.
— Comment pourrais-je l’oublier, celui-là ! s’écria-t-elle; sa grande
symphonie du Désert l'a immortalisé. C'est un chant splendide, composé
à l’occasion de l'exode des Saint-Simoniens en Égypte. Le lever du soleil,
la prière de l’Arabe, la marche des chameaux, le soutfle du simoun, les
lointains mirages, y sont interprétés avec l'ampleur d’un poème
d'Ossian.
Je vous parle d'Ossian, le connaissez-vous ? Que d'inspirations je
lui dois; je ne puis feuilleter ses poésies sans y trouver la peinture de
tous les grands phénomènes de la nature.
Elle se leva pour prendre le livre de Mac-Pherson, l'ouvrit au
chapitre de Fingal et d'une voix chaude se mit à lire cette strophe :
Parvenue au sommet du Lena, la troupe s’étend sur les bruyères; on
dirait un brouillard d’automne, lorsque, rassemblant ses Hocons épars dans la
plaine, il monte sur les collines obscurcies, et de leur cime, élève peu à peu sa
tête dans les deux.
Et cette autre :
Ses mâts se dressent innombrables comme les roseaux du lac de Lago; ses
vaisseaux offrent l’aspect d’une forêt chargée de vapeurs, lorsque les arbres
secoués plient tour à tour sous l’effort des vents
ROSA BONHEUR
3i7
Fingal qui balaye les guerriers comme la tempête disperse les bruyères,
quand le fracas des torrents tourmente les échos de Cona, et que la nuit
s’assied sur la colline dans son manteau de brumes.
Rosa Bonheur s’était laissé gagner par l’enthousiasme musical et
poétique. Je songeai à mettre cette disposition à profit et la priai de
vouloir bien chanter une des symphonies de Félicien David.
— Avec plaisir, répondit-elle, mettez-vous au piano.
ÉTUDES D’ANE, PAR ROSA BONHEUR.
Mais tandis que je me préparais à jouer, voici qu’en feuilletant
mes cahiers de musique, sa main tomba sur le Lac de Niedermeyer,
d'après la fameuse élégie de Lamartine. Félicien David fut oublié.
— Mme Carvalho m’a chanté plus d'une fois ce morceau, fit-elle;
jouez-en l’introduction, je vous en prie, Anna ; j'essaierai de vous la dire.
D'une voix très douce, elle commença :
Un soir, t’en souvient-il, nous voguions en silence;
On n’entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Les flots harmonieux,
Qui frappaient en cadence les flots harmonieux.
3 1 8
ROSA BONHEUR
Sa voix prit un accent plus ferme pour continuer :
O lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
Vous que le temps épargne et qu’il peut rajeunir
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir,
Gardez, gardez au moins le souvenir.
Au moment de commencer la troisième strophe, Rosa Bonheur
s'interrompit pour me dire :
— Mettez la sourdine et que le dernier vers se termine en un mur-
mure, ce qu’on ne fait pas toujours.
La manière dont Rosa Bonheur chantait, le sentiment qu'elle
savait mettre dans les vers admirables du grand lyrique français,
me donnèrent ce jour-là une preuve incontestable que chez elle le
talent et le sens esthétique ne se confinaient pas exclusivement dans la
peinture, mais qu'à l’occasion ils pouvaient se manifester admirable-
ment dans toutes les autres expressions de l’art.
Je ne sais même si elle n’eût pas certaine fois des velléités poé-
tiques. J'ai retrouvé dans ses papiers quelques lignes dédiées à ses chers
arbres de la forêt de Fontainebleau, qui me semblent avoir été écrites
peu de temps après la mort de Nathalie et sans doute avec l'intention de
les traduire en vers.
Un après-midi, que nous travaillions ensemble dans le grand
atelier, Céline entra pour annoncer que des touristes demandaient à
visiter la « galerie Rosa Bonheur ».7
— Mais il n’y a pas de galerie ici, fit la bonne artiste. Dites à ces
messieurs que je n’expose pas de tableaux chez moi.
La femme de chambre disparue, Rosa Bonheur se mit à rire.
— J’y suis, dit-elle, ces gens ont vu, mentionnée dans le guide de
Denecourt, une galerie ainsi nommée, et ils sont venus la chercher ici,
tandis qu’elle se trouve en réalité dans la forêt. Ma galerie se compose
d'un magnifique bouquet d’arbres; nous nous sommes promenées bien
souvent à son ombre, sans que j’aie songé à vous dire qu'elle m’avait
été consacrée par le bienfaiteur des artistes. Car ce Denecourt était un
sincère ami de la nature : il a dépensé sa fortune et sa vie à faciliter
l accès de la forêt. On lui doit plus de deux cents kilomètres de routes
carrossables, et, ce qui est encore plus précieux, une infinité desentiers
allant dans tous les sens, des itinéraires marqués en rouge et en bleu
sur les pierres, — vous les connaissez — pour empêcher les promeneurs
de s'égarer.
ROSA BONHEUR
3 1 9
Du reste, je vais donner l’ordre d’atteler la voiture à deux roues,
et notre promenade d’aujourd’hui, nous allons la faire autour de ma
« galerie ».
Arrivée dans un vallon pittoresque, non loin de la Mare aux Fées,
Rosa Bonheur leva la main vers les branches qui recouvraient notre
tête :
- \ oici les arbres auxquels le bon Denecourt a donné mon nom,
LA « GALERIE ROSA BONHEUR », PAR ROSA BONHEUR.
dit-elle. Voyez ces feuilles, devenues lumineuses sous les derniers
rayons du soleil. N'ont-elles pas la transparence des vitraux les plus
magnifiques? Non, il n’y en a pas de plus splendides dans les basiliques.
Ce sont les hautes futaies comme celle-ci, où les branches s'entre-
croisent, qui ont inspiré aux architectes du Moyen-Age les voûtes de
leurs cathédrales. Les feuilles qui tombent en automne, la sève qui
monte au printemps, n'est-ce pas, après tout, le symbole de la vie future ?
Pour temples, les Druides avaient leurs forêts. C’est là aussi que se trouve
le mien, et que je viens prier et remercier Dieu des bienlaits dont il m a
320
ROSA BONHEUR
comblée pendant toute ma carrière. La Providence m'a favorisée d’une
façon spéciale : je serais bien ingrate si je ne remerciais Dieu de la
vie heureuse et exceptionnelle qu'il m'a accordée, et de la protection
réelle dont j'ai bénéficié et
que j'attribue à l’âme de
ma chère mère. Je crois en
la justice de Dieu, si ce
n’est pas dans ce monde,
c'est dans l'autre. Je vous
l’ai dit déjà bien souvent;
la seule vie matérielle est
peu de chose et dure bien
peu de temps pour celui
qui sait y reconnaître
l'Esprit créateur.
On me reproche de ne
pas aller à l’église ! J'ai
peut-être plus de religion
que ceux qui y vont tous
les jours marmotter des
prières dans une langue
qu'ils ne comprennent pas,
au lieu de faire tous leurs
efforts pour mener une
existence sans reproche
Je crois dans l’unité
des grandes manifestations
divines. Toutes les reli-
gions sont bonnes, dès lors
que nous adorons l'Esprit
infini dans sa création mer-
veilleuse. L’Esprit créateur
n’a pas voulu qu'il nous
fût donné avant la mort de
connaître le secret de la
vie. 11 a tenu à nous laisser libres de la diriger chacun selon notre
conscience, mais nous ne pouvons rien affirmer sans orgueil déplacé
ou imposture. L'Esprit créateur ne peut être ni conçu, ni jugé par notre
humanité.
Notre promenade à la galerie s’était achevée sans que l’esprit de
ÉTUDE DE CAVALIER.
Dessin de Rosa Bonheur.
ROSA BONHEUR
3 2 1
Rosa Bonheur se fût dégagé des préoccupations religieuses dont elle
venait de me faire part. A peine fûmes-nous revenues au château, qu'elle
me ht entrera l'atelier, et s’en alla prendre dans un carton une gravure
représentant la Vierge avec l’Enfant sur les genoux.
Surle verso de cette image, dit-elle, j'ai écrit les principales prières
de l’Eglise catholique, en les modifiant selon mes convictions :
TROIS ISARDS DANS LES PYRÉNÉES ( I 8 8 6 J ,
PAR ROSA BONHEUR.
Salutation.
Je vous salue, ô terre pleine de grâce, le Dieu vivant est avec vous, vous
êtes bénie entre toutes les planètes, le fruit de vos entrailles est sauveur. Terre
sainte, mère d’amour, versez vos grâces sur la souffrance, maintenant et à
notre divine transformation.
Oraison dominicale.
Notre père qui es en tout et partout, que ton nom divin soit glorifié; que
ton règne d’amour arrive sur la terre comme aux cieux où est ton Christ.
4>
322
ROSA BONHEUR
Credo.
Je crois en Dieu, le Père tout-puissant, éternel, créateur de toute chose
éternelle; je crois en son Fils bien aimé, le couple sauveur, Christ androgyne,
unique sommet de transformation humaine, sublime manifestation du Dieu
vivant qui est en tout ce qui est; qui a été conçu dans le sein de la glorieuse
nature humaine, toujours mère et toujours vierge, qui est né, qui est mort,
pour renaître toujours plus parfait, qui est monté vers l’avenir qu’il nous
ouvre où seront jugés les vivants et les morts.
Je crois au saint amour, Dieu vivifiant toutes choses, à la sainte Église
où tous sont appelés en corps et en esprit, à la communion de tous les hommes,
sanctifiés par le travail saint, car tous seront sauvés; à la rémission des fautes;
à la vie éternelle.
TROIS MOUTONS COUCHES, PAR ROSA BONHEUR.
ÉTUDE POUR « U K 0 U L A I S O N », PAR ROSA BONHEUR.
CHAPITRE XXI
l'éclairage électrique a by.
CONSTRUCTION D'UN NOUVEL ATELIER. LA FOULAISON.
PROPOS DE ROSA BONHEUR SUR SON ART.
Depuis la mort de M"e Micas, Rosa
Bonheur avait, dans une solitude qu'elle
ne cherchait pas à rompre, vécu des
années tout entières consacrées à un tra-
vail opiniâtre. Si son art n’avait pas cessé
de la passionner, c'est un peu, semblait-
il, parce qu’elle y trouvait un puissant
dérivatif à la tournure souvent mélan-
colique de sa pensée. Ce fut pour moi
une satisfaction très douce, de constater
le changement que la présence à ses
côtés d'une confidente et d'une amie
apporta dans son caractère. « Vous me
rajeunissez», aimait-elle à dire. Elle
était devenue causeuse et gaie, en effet,
elle se rattachait à la vie, se reprenait
d’intérêt pour les choses qui l'avaient
préoccupée autrefois ; au lieu de cette
indifférence presque totale qu elle avait
longtemps marquée pour ce qui se passait dans sa propriété, voilà
qu’elle songeait à la transformer et à l'embellir.
TETE DE CERF.
Dessin de Rosa Bonheur.
324
ROSA BONHEUR
Elle avait jadis rêvé d'installer dans sa maison un système d’éclairage
électrique, qui lui permît, au long des sombres journées d’hiver, et de
ces interminables soirées qui commencent à quatre heures, de conti-
nuer ses travaux de peinture, sans qu’il fût besoin de se préoccuper
du soleil absent. Avant que l'été de 1898 fût achevé, Rosa Bonheur
avait décidé de mettre à exécution ce projet d'autrefois. Moteur,
dynamo, batterie d'accumulateurs, tout cela nous arriva de Paris un
beau matin, au grand émoi des habitants du hameau. By possède
aujourd’hui l’électricité quand Fontainebleau en est encore à lui envier
cette heureuse fortune.
— Avec cette belle lumière d'incandescence, qui a toutes les
propriétés de celle du soleil, disait avec enthousiasme mon illustre
amie, comme je travaillerai bien, pendant les longues nuits d’hiver !
J'aurai la satisfaction de terminer plus vite mes compositions de lions
et de montrer que la vieille Rosa Bonheur peut encore faire parler
d'elle. L'ambition de Nathalie était de m'aider à montrer au monde
que, malgré le poids des ans, je n’ai pas perdu la fougue de mon
Marché aux Chevaux.
Une de ses grosses préoccupations, depuis des années déjà longues,
était l'achèvement de la Foulaison , cette toile dont les dimensions
colossales autant que la superbe animation des chevaux qui s’y mou-
vaient, frappaient tous ceux qui entraient dans le grand atelier. Plu-
sieurs fois déjà, au cours de ces pages, j'ai parlé de cette œuvre et
même noté la proposition faite à Rosa Bonheur de lui prêter mon aide
pour abréger sa tache et lui servir de praticien, de telle sorte que le
tableau pût figurera l’Exposition de 1900. L’offre avait été acceptée,
et il était entendu que nous nous mettrions au travail aussitôt achevée
la construction d'un nouvel atelier que Rosa Bonheur déclarait indis-
pensable, car elle ne pouvait se résoudre à terminer sa toile à l’endroit
où elle l’avait commencée ; l'exiguité de la salle par rapport aux
dimensions du tableau, l'éclairage insuffisant, lui paraissaient d'insur-
montables obstacles au parachèvement de l'ouvrage.
Je faisais bien observer à Rosa Bonheur qu'il eût été plus écono-
mique et plus vite fait d’élargir la grande fenêtre et d’améliorer ainsi
l’éclairage.
— C’est bien possible, répliquait-elle, mais je ne veux rien changer
ici. Quand cela me coûterait une vingtaine de mille francs, ce serait
une bagatelle à côté des trois cent mille que MM. Tedesco m'ont
promis pour le jour où la Foulaison leur sera livrée.
A l’époque où j’ai fait construire cet atelier, je n'ai pas pu surveiller
ROSA BONHEUR
325
les travaux. L architecte s est épuisé en eflorts de décoration tant à
1 intérieur qu a 1 extérieur; il a inventé des cheminées qui se terminent
en mirlitons, des poutrelles façon normande, des briques rouges et
blanches entrelacées; d un coté, le toit soutient un colombier surmonté
d'une girouette portant pompeusement mes initiales; de l'autre, se
trouve une terrasse du haut de laquelle on peut observer les étoiles,
mais mon brave architecte a oublié la chose essentielle pour des toiles
Photographie Braun, Clément et C**. Collection Tedesco.
LÉVRIER ( I 866), PAR ROSA BONHEUR.
de grandes dimensions. A la place de ce magnifique lustre et de ces
décorations au plafond, combien j’aurais préféré une large baie, par où
les rayons lumineux inonderaient mon « sanctuaire » !
Quant à ma Foulaison , je tiens à n’y travailler qu’avec tous les
éléments nécessaires pour en faire un chef-d'œuvre. 11 faut que je la
peigne comme si j'étais en plein air.
Dès le lendemain, Rosa Bonheur vit son architecte, lui indiqua les
dimensions qu elle projetait de donner au petit édifice, et prit des
mesures, limitant l’emplacement avec des piquets et des cordes.
— Mon plan est des plus simples, expliquait-elle, quatre murs et
RO SA BONHEUR
J2D
dans l’un, une large fenêtre; en haut, un plafond vitré. Mais comme ces
arbustes qui nous entourent me gêneront, il faut vous arranger pour
installer des volets qui intercepteront les reflets verts.
Se tournant vers moi :
— Lorsque la Foulaison sera partie pour l’Exposition universelle,
cette nouvelle construction deviendra votre atelier, et afin qu’il soit
bien établi qu'il vous appartient déjà, vous paierez le premier acompte.
Dans un angle, l'architecte a reçu l'ordre de disposer une plate-
forme sur laquelle vous installerez plus tard un intérieur de paysan
pour composer vos tableaux de genre.
J’espère, ma chère Anna, que vous y travaillerez pendant de
longues années et que vous y rencontrerez d'heureuses inspirations.
Je vous souhaite une persévérance pareille à celle de mes amies les
araignées, que vous voyez accrochées aux poutres de mon «sanctuaire».
Je respecte religieusement les toiles de ces laborieux insectes. Non seu-
lement ils me débarrassent des mouches dont je suis harcelée chaque
été, mais encore il me plaît d’avoir sous les yeux une preuve constante
de l’admirable industrie des filles d’Arachné.
Quinze jours plus tard, fut posée la première pierre du nouvel
atelier, et cela se fit avec quelque cérémonie. Rosa Bonheur prit sa
palette, une grosse brosse ronde et dessina crânement sur le bloc :
R. B. — A. K.
By, 2 g Août iSgS.
Ensuite elle donna le coup de marteau d’usage.
Lorsque la charpente fut terminée, nous eûmes l’heureuse surprise
de voir les ouvriers remplacer le traditionnel bouquet que l’on attache
au faite du toit par deux drapeaux, l’un français, l’autre américain.
— Ces braves travailleurs ont deviné le véritable caractère de notre
amitié, remarqua Rosa Bonheur ; ils ont compris que ce qui m’attirait
vers vous, ce n’est pas seulement une sympathie personnelle, mais que
c’en est une aussi pour la nation à laquelle vous appartenez. Vous
êtes pour moi le symbole de l’alliance de la vieille Europe avec la jeune
Amérique.
En attendant que ce travail assez considérable en somme fût
achevé, et pour nous consacrer entièrement ensuite à la Foulaison , il
était sage que Rosa Bonheur se débarrassât tout d’abord des travaux
qu’elle avait en train, et ce n’était pas une mince besogne.
Je dus à cette accumulation de labeur artistique l’honneur de
devenir non seulement l'élève de Rosa Bonheur, mais aussi, jusqu’à
ROSA BONHEUR
32 7
un certain point, sa collaboratrice. Dès l'automne de 1898, notre
promenade quotidienne eut pour premier objet l'observation des effets
qu’elle désirait reproduire dans ses compositions. Selon le cas, nous
nous rendions dans la plaine ou dans la forêt, à moins que ce ne fût
sur les bords de la Seine. C'est au cours d une de ces promenades qu’elle
me disait :
— J’aime à rendre l’atmosphère mystérieuse qui enveloppe les
arbres lorsque la brume du matin n'a pas encore été dissipée par les
premiers rayons du soleil, ou quand les ombres grandissantes du soir
annoncent les approches de la nuit. Si je n'étais pas sur le déclin de la
ÉTUDE POUR LA « KOULAISON ».
Dessin de Rosa Bonheur.
vie, je me consacrerais au paysage, pour lequel je me suis toujours
passionnée.
Rosa Bonheur avait acquis une mémoire si prodigieuse qu’elle
n avait plus besoin d emporter de boite à couleurs; elle se contentait de
regarder longuement la nature et de prendre ce qu elle appelait ses
notes mentales.
Un jour cependant — c'était à la nuit tombante — elle voulut noter
un certain effet, mais il se trouva qu elle n’avait pas sur elle le moindre
carnet à croquis. Faute de mieux, elle se contenta d une carte de remer-
ciements à moitié déchirée, sur laquelle je la vis tracer avec une rapidité
féérique quelques signes hiéroglyphiques, parmi lesquels les arbres
avaient pourtant une physionomie qui permettait de les reconnaître.
328
ROSA BONHEUR
Un soir, s’étant assise dans son fauteuil de prédilection, Rosa
Bonheur alluma une cigarette et commença à me parler de sa Foulaison.
Elle tenait beaucoup, disait-elle, à ce que je me pénétrasse bien de la
haute portée artistique de l'œuvre à laquelle je devais collaborer.
— Dans mon voyage en Ecosse, poursuivit-elle, j'avais vu à la foire
de Falkirk un torrent de bœufs se ruer sur un troupeau de moutons1.
Malgré les coups de bâton que les bergers faisaient pleuvoir sur leurs
épaules, ces gigantesques animaux se précipitaient sur leurs victimes,
et se heurtaient les uns contre les autres avec une furie infernale.
N'était-ce pas là un superbe sujet de tableau ; j'étais tout enthousiasmée,
et pour me permettre de le peindre, vous le savez par les lettres de
Nathalie, je n'ai pas hésité à acheter à cette foire un troupeau de bœuls
et de moutons, que j'ai fait aussitôt transporter à la propriété de
M. Gambart, où j'ai entrepris mes premières études. Mais je me
réservais de faire mieux, et je fis préparer à Paris des locaux pour rece-
voir mes animaux, en même temps que je me munissais de la toile
immense qui remplit encore l'atelier. Je voulais à tout prix faire quelque
chose de magistral.
Lorsque tout fut prêt, il se trouva que le gouvernement français se
refusa opiniâtrément à laisser entrer mes moutons et mes bœufs, sous
prétexte qu'il y avait une épizootie dans quelque coin du Royaume-
Uni. Ma déception fut amère !
Pendant plusieurs années, je ne sus comment utiliser ma toile.
Enfin, je me suis décidée à entreprendre d’y peindre la Foulaison , ou le
dépiquage des blés; c’est un procédé traditionnel, que l’on employé
encore de nos jours dans la Camargue, la grande île de l'embouchure
du Rhône. Il existe là de grands troupeaux de chevaux, qui vivent en
liberté et sont par conséquent à demi sauvages. La moisson faite, les
propriétaires de ces chevaux réunissent leurs bêtes sous la conduite
d'un gardian, comme on appelle les hommes qui les surveillent, à
cheval eux-mêmes, et les envoient de ferme en ferme, comme on fait
ici, et en Amérique aussi, je suppose, avec les machines à battre.
Les gerbes ayant été déliées et disposées sur une piste circulaire, le
gardian chargé de diriger le travail se place au centre.
Par groupes de trois ou de quatre, les chevaux sont attachés le
long d'une corde dont le conducteur tient le bout, et ils se mettent a
trotter comme vous voyez faire au dressage. L’équipe marche lente-
ment tout d'abord, car les gerbes étendues sur la terre ralentissent sa
course, mais bientôt les tiges s'écrasent, la marche des chevaux s’accélère
i. Voir p. 239 et 255.
42
LE CHARIOT A SIX CHEVAUX, PAR ROSA BONHEUR.
33o
RO SA BONHEUR
et devient un tourbillon; les grains sortent alors des épis. De temps en
temps, on arrête le travail pour permettre aux valets de ferme de ramas-
ser la récolte et d'apporter de nouvelles gerbes.
Quand les chevaux sont bien dressés, toutefois, on les laisse libres :
le rôle du conducteur devient beaucoup plus simple, puisqu'il se réduit
à les actionner du geste et de la voix, en ayant soin de les appeler par
leurs noms.
C'est une équipe de ce genre que j’ai voulu peindre, parce qu’elle
donne une idée plus haute de l'intelligence de ces admirables animaux.
Même, pour prêter plus de vie à mon sujet, je me suis inspirée d’une
légende introduite par Mistral dans Mireille. Un jeune berger raconte
que la Crau était autrefois terre fertile, sur laquelle mûrissaient des
blés Or, pendant tout le temps de la moisson, un fermier avare
faisait travailler sans arrêter un seul jour, pas même celui de Notre-Dame
d'Aoùt. Attendez, je vais vous lire le passage :
Sur les gerbes dressées qui secouaient leur grain, un cercle de chevaux
camargues avait sans cesse piétiné. — Pas un instant de relâche ! — Toujours
les sabots dans l’entrave ! — et sur l’airée poudreuse et tortueuse — toujours
des montagnes d’épis à chevaucher ! 1
Pour le punir, la foudre a mis le feu à sa grange, la terre trembla,
engloutissant toute son airée, sa famille, ses récoltes, ses troupeaux et
lui-même, et depuis lors, chaque fois que revient le jour de Notre-Dame
d'Aoùt, on entend la ronde qui passe dans les nuages.
Mon rêve est de montrer sur la toile le feu qui sort des naseaux
des chevaux, la poussière qui jaillit sous leurs sabots. Je veux que
cette valse infernale, ce tourbillon effréné, donne le vertige à ceux qui
la verront. Même en plein jour, il faudra que l'on sente comme un
reflet de la ronde de Notre-Dame qui passe et se change en ouragan.
Diverses circonstances que je ne pouvais prévoir, et surtout le
manque de lumière dans mon « sanctuaire », n'ont pas jusqu'à présent
permis que l’œuvre fût achevée. Il y a pourtant plus de vingt-cinq ans
que M. Tedesco m'en a offert 3oo.ooo francs pour la première fois.
Posa Bonheur se tut et s’approcha de la toile. Je me levai aussi, et
comme je m'émerveillais pour la centième reprise de la fougue de ses
chevaux, par laquelle, disais-je, se révélait le caractère impétueux de
leur auteur.
— G est en effet, reprit-elle, comme dans le Marché aux chevaux,
la Bousculade et les Bœufs écossais, je me suis laissée aller à mon
i. Mireille, chant VIII, p. 197.
( Collection de M lc Anna
ROSA BONHEUR
33 1
tempérament, mais ne croyez nullement que je porte partout la même
impétuosité. Il est des artistes, sans doute, qui, à l’encontre de leur
\ olonté, se laissent entraîner par leur nature intime, mais moi je sais
résister et me plier aux nécessités du sujet. Par exemple, je ne recule
jamais devant le travail, quelque aride qu il paraisse. Si l’action est mou-
vementée, il convient de la peindre hardiment et largement, mais le sujet
est-il plus calme, il devient indispensable que le côté matériel du travail
ROSA BONHEUR PEIGNANT EN FORÊT.
soit plus achevé. Il faut même soigner les moindres détails, là où se
trouve concentré l'intérêt du tableau, sans toutefois, bien entendu,
tomber dans la mièvrerie. En observant la gradation des divers plans,
on arrive à produire une impression étonnante de vérité.
Voyez chez Van Berghem, Metzu, Teniers, Wouwerman, Ver-
boeckoven, rien n'est négligé; chaque chose est en place, on a du
plaisir à pénétrer dans les moindres détails, sans que leur perfection
porte préjudice à l'effet général. Aussi ai-je un culte pour eux.
— Et chez les modernes, fis-je en l'interrompant, quels sont les
peintres animaliers que vous préférez ?
332
ROSA BONHEUR
— Ceux que je préfère ? Carie Vernet, Géricault, Troyon, de Dreux,
Ce dernier a même été un de mes guides favoris, et pendant un
temps j'ai acheté dans les ventes tout ce que je pouvais trouver de lui.
Quant à Brascassat, il y a eu de mauvaises langues pour dire qu'il
était jaloux de moi : cet excellent artiste a mis lin à tous ces racontars
en m'envoyant, avec une dédicace des plus flatteuses, une de ses remar-
quables lithographies.
Un jour que nous devisions à l’ombre d’un de ces chênes
séculaires qui font la beauté du parc de By, Rosa Bonheur me parla
des procédés de son art.
— Voyez comme les arbres se détachent sur le ciel en vert
vigoureux; néanmoins, un ton bleuâtre les enveloppe ; l’air circule entre
leurs branches. Je produirais cet effet avec du bleu de Prusse et de
l'ocre jaune; dans les ombres, je mettrais du gris bleu.
En prenant de la terre de Sienne naturelle et du bleu de Prusse, l'on
obtient un vert transparent, vigoureux; si vous voulez lui donner plus
de corps, ajoutez-y de l'ocre d’or. Avec de la terre de Sienne naturelle
et du vert cinabre foncé, on a des tons transparents Je sais bien que
cette combinaison de couleurs a été souvent attaquée par des artistes
du plus haut mérite, mais tout le succès dépend de la manière dont on
fait le mélange.
Les couleurs à base de soufre, telles que le jaune de cadmium et
le vermillon, ne doivent pas être employées avec le blanc, sous peine de
noircir.
Le bleu de cobalt, les bleus de Prusse et d’outre-mer, les jaunes de
chrome, le jaune de Naples, les ocres, les terres et les cadmiums, sont
tous solides à la lumière.
Pour obtenir un brun très riche et aussi vigoureux que le fameux
bitume qui a joué tant de mauvais tours aux peintres modernes, mélangez
au bleu de Prusse du rouge de Venise ou de la terre de Sienne brûlée.
Lorsque vous voulez peindre un ciel, commencez par le côté le
plus clair, c’est-à-dire le fond ; là-dessus, vous poserez les gris et ainsi de
suite. Il convient que la couleur soit gaie et chatoyante dans les
lumières; les ombres au contraire doivent rester transparentes.
Au moment de commencer un travail sur la toile, j’ébauche très
largement mon sujet avec de l’ocre rouge brûlée; j’accentue les contours
dans les endroits essentiels ; je frotte le fond avec un gris neutre formé
de blanc et de bleu et d’un peu d’ocre rouge, ensuite, je laisse sécher
avant de peindre.
ROSA BONHEUR
333
Pour mes aquarelles, je procède d'une façon toute différente. Je pré-
pare d’abord l'effet en grisaille; quand les valeurs sont à leur place et tous
les détails bien terminés, je place les tons clairs, le ton local, etc.
Beaucoup d'artistes emploient un tas d'ingrédients à l'huile de lin ;
je ne m’en sers jamais.
Si, pour faire sécher plus vite vos couleurs, vous avez le malheur
d y ajouter des siccatifs, vous provoquez des combinaisons chimiques
qui modifient nécessairement les teintes.
Dans quarante ans, le ton de certains coloristes célèbres aura com-
plètement disparu : il ne restera sur leurs tableaux que la forme et la
ÉTUDE DE PORC.
Dessin de Rosa Bonheur.
pâte. Voyez, par exemple, si cet effet n'a pas été déjà constaté sur les
Courbet. Les Henner auront certainement le même sort.
Que ne possédons-nous, par contre, le secret des mélanges dont se
servaient les Rubens, les Rembrandt, les d eniers, les Salvator Rosa, les
Van Dvck; nos tableaux dureraient autant de siècles que les leurs.
Quant à moi, voulez-vous savoir dans quel ordre je pose mes
couleurs : d’abord les verts, puis les bleus, ensuite le blanc, les jaunes,
les rouges, les bruns, enfin les noirs. Les voici du reste exactement —
Rosa Bonheur avait été prendre une de ses palettes :
Vert émeraude, — vert Véronèse, — vert de cobalt, — vert oxyde
de chrome; — bleu de cobalt, — bleu d’outre-mer, — bleu de
Prusse; — blanc d’argent; — jaune de Naples, — ocre jaune, — ocre
d'or, — ocre d’or brûlé, — terre de Sienne naturelle et brûlée; —
vermillon n° i, — rouge de Venise, — rouge indien, — rouge Van
334
ROSA BONHEUR
Dyck, — ocre rouge, — laque brûlée, — laque de garance, — brun
Van Dyck; — noir d'ivoire, — noir de pêche.
Les impressionnistes s'imaginent qu'avec leur facture exagérée ils
en imposent au public. Croyez bien qu'on peut peindre avec n'importe
quoi et n'importe comment ; seulement, il faut avoir l’art de ne jamais
montrer les ficelles du métier1.
De nos jours, les jeunes se hâtent trop. Ils ne veulent plus perdre
leur temps, disent-ils, à deviner ce qui faisait la force des vieux. Ils ont
toujours à la bouche les mots de réalisme et d'impressionnisme, comme
s'ils avaient inventé des formules nouvelles. Les grands maîtres,
d'avant la Renaissance même, ne s’en servaient-ils pas ? Or, la main
qui doit obéir à l'intelligence, comme le dit si justement Michel-Ange,
n'est pas capable à elle seule de rendre la vie, si l’âme ne cherche pas à
approfondir le secret de la vie.
Le point de départ doit toujours être une vision de la vérité. L'œil
est le chemin de l’âme, et le crayon ou le pinceau doit sincèrement et
naïvement reproduire ce qu'il voit. N’oubliez jamais que la ligne sèche
comme un fil de fer n'existe pas dans la nature et que chaque objet
est entouré de son atmosphère. Ce n'est qu'en se gravant fermement
cette loi dans l'esprit qu'on arrive à rendre le relief des êtres et des
choses
Mes brosses et mes pinceaux sont ronds, jamais plats.
Laver mes pinceaux a toujours été pour moi une tâche importante
â la fin de chaque journée, et jamais je n'ai consenti à charger mes
domestiques de ce soin. J'y attachais tant d'importance, que je ne vou-
lais même pas que Nathalie m’aidât. Je passe deux fois chacune de mes
brosses au savon de Marseille dans de l'eau tiède; ensuite je les rince
au moins dix fois et ne m’arrête que lorsque l'eau ne présente plus une
i. Au cours d’une lettre à M. Gambart, et qui a été publiée par l’Estampe à l’occasion
de l’inauguration du monument de Fontainebleau, Rosa Bonheur écrivait à la date du
28 mars 1897 :
« Ne blaguons pas tant les impressionnistes; il y en a de bons, et, du reste, le nom ne
fait rien à l'affaire M’est avis que tous les peintres, grands ou petits, ont été des impres-
sionnistes, à côté des impossibilités et des fumistes. »
Dans un livre publié en 1902, The Réminiscences of Frederick Goodall, R. A. (Londres,
W. Scott and C°), le peintre anglais qui, après avoir fait à Londres la connaissance de Rosa
Bonheur, fut son compagnon en quelques-unes de ses excursions écossaises, note un propos
de l’artiste française sur Ruskin. Elle avait déclaré au fameux critique romantique qu'elle ne
voyait jamais les ombres semblables deux jours de suite, mais qu’en tous cas jamais elle ne
les avait vues pourpre. « Oh ! moi, fit Ruskin, je les vois au contraire toujours pourpre, oui,
rouge et bleu. » A quoi Rosa Bonheur ajouta, quand Ruskin se fut éloigné : « C’est un
théoricien, il voit la nature avec un œil tout petit, tout à fait comme un oiseau. «
ROSA BONHEUR
335
seule de ces petites bulles d'air qui accusent des traces de savon. C’est
le savon mêlé aux couleurs qui détruit la peinture.
— Lorsque je suis occupée a faire la toilette de mes pinceaux, je
déteste d'être interrompue par qui que ce soit ; aucune considération
ne me décide à quitter ce travail ; vous avez dû vous en apercevoir
lorsque le brave maire de Thomery est venu me présenter sa bru, cette
jeune femme si coquette, qui s était mise sur son trente et un pour venir
me voir. Vous rappelez-vous quel air étonné a trahi sa jolie figure
ÉTUDES DE DINDES.
Dessin de Rosa Bonheur.
lorsqu'elle a vu que je continuais mon tripotage au milieu de tous mes
baquets, et que je lui parlais les manches retroussées jusqu’au coude.
Chaque artiste doit consacrer une grande partie de son existence,
non seulement à exercer sa main, mais à recueillir des documents
sur toutes les choses qu il voit; ce sont les éléments de ses créations
futures. En vous rappelant les sensations que vous avez éprouvées d une
façon très vive et très variée, quoique peut-être superficiellement indi-
quée, vous trouverez parfois dans vos esquisses de vraies inspirations.
Des études, j'en ai fait de toutes les espèces et, plutôt que de m’en
336
ROSA BONHEUR
séparer, j'aimerais mieux me contenter pour chaque jour de mon exis-
tence d'un morceau de pain sec. Ce sont de vrais instruments de travail.
Si je les avais lâchés pour quelques pièces d'or, je me serais condamnée
à croupir dans l'oisiveté lorsque l'hiver de ma vie eût commencé. —
Connaissez-vous les conseils que donne aux peintres Vasari, dans son
étude sur le Titien :
Il faut, dit-il, d’abord crayonner sur le papier ses pensées de diverses
manières. N’est-ce pas d’ailleurs un rude assujettissement que d’être obligé
d’avoir sous les yeux un modèle toutes les fois que l’on peint. Quand, au
contraire, on a débuté par se faire la main en crayonnant, on aborde ensuite
la peinture avec plus de facilité. On acquiert ainsi de la dextérité, on se forme
un style, on se perfectionne le jugement et l’on s’évite beaucoup de peines et
de fatigues. Enfin, c’est en dessinant que l’esprit se meuble de grandes idées
et que l'on apprend à reproduire de souvenir tout ce que présente la nature sans
avoir besoin de son secours continuel et sans avoir à lutter, en peignant, contre
les difficultés que rencontrent ceux qui ne savent pas dessiner1.
Pendant ma longue carrière, je suis constamment restée fidèle à
cette méthode, et je passe ma vie à me perfectionner dans l’art auquel
je me suis consacrée, à entretenir l’étincelle que le Créateur a allumée
dans mon âme; chacun de nous la possède et doit rendre compte de
l'usage qu'il en a fait.
Je m’efforce de suivre la pensée de Schiller qui déclare que, si
l'homme a quelque chose â donner à l'art, c’est lui-même, et que ce
qu'il emprunte au dehors, il est nécessaire que cela renaisse en lui. Mais
si vous négligez le souffle divin qui doit faire vibrer votre toile, alors
vous n'avez rien senti et votre œuvre restera inerte.
i. Vies des Peintres, par Giorgio Vasari, traduites par U. Leclanché. Tessier, 1892.
T. IX, p. 200.
CROQUIS d’album, PAR ROSA BONHEUR.
LES LOUPS.
Lithographie originale de Rosa Bonheur.
CHAPITRE XXII
LA REINE ISABELLE A BV. LA NOËL A L ÉCOLE DU VILLAGE.
VOYAGE A NICE. LIMPÉRATRICE EUGÉNIE.
C’était le 20 septembre, aux approches de cinq
heures et demie ; le jour commençait à tomber et je
lavais les pinceaux de Rosa Bonheur dans le cabinet
de toilette, lorsqu’elle entra en coup de vent :
— Anna, dit-elle, la reine Isabelle est en bas,
qui vient me faire une visite. Vite, lavez vos mains
et allez dans l’atelier. Je descends pour la recevoir.
Je crus un moment à quelque plaisanterie, mais
du petit salon j’aperçus deux landaus qui venaient
de pénétrer dans la cour. Je me précipitai vers bate-
lier pour y mettre un peu d’ordre, ranger les chaises
et les chevalets, ouvrir à deux battants la porte d’en-
trée.
Déjà la reine montait l’escalier, non sans peine,
étant donné son embonpoint. Un homme âgé, d’une
grande distinction et d’une parfaite élégance, la
précédait ; elle était suivie d'une dame d’honneur
et d’un jeune homme.
Les salutations et présentations faites, Rosa Bonheur offrit un siège
à la noble visiteuse, encore tout essoufflée par la montée et qui eut
besoin d’un instant de repos pour reprendre pleine possession d'elle-
43
CROQUIS D'ENKANT,
PAR ROSA BONHEUR.
338
ROSA BONHEUR
même. Quant à la bonne artiste, cette visite inattendue ne lui avait pas
laissé le temps de changer de costume : elle était vêtue d'un pantalon
de drap bleu et d'une jaquette de toile blanche, car la journée avait
été très chaude. Son attitude néanmoins ne trahissait aucun embarras,
et malgré le petit émoi que je ressentais, j'éprouvais un véritable plaisir
à la voir, très alerte et très digne en même temps, les yeux pétillants,
son beau visage auréolé de ses cheveux gris, faire les honneurs de sa
maison à cette majesté détrônée qui, ayant repris un peu haleine, regar-
dait maintenant avec admiration la Foulaison avant de s’intéresser à
une étude de cheval disposée près d’elle sur un chevalet.
Rosa Bonheur ayant proposé à Sa Majesté de lui montrer son
dernier tableau, sortit pour aller le chercher dans le petit atelier. Je
demeurai seule avec la reine et sa suite, non sans crainte de commettre
quelque maladresse. 11 y avait là des photographies d'après certains
tableaux de Rosa Bonheur; je les mis sous les yeux de la visiteuse,
qui les regarda, à vrai dire, d'un œil distrait : le spectacle de l'atelier
semblait l'intéresser davantage. Ses yeux tombèrent sur un portrait au
pastel que j'avais fait de ma mère.
— C'est de Rosa Bonheur ? demanda-t-elle.
Non madame, ce portrait est de moi.
La reine me regarda avec un peu d’étonnement et se leva pour
s’approcher du tableau qu’elle examina avec beaucoup d'attention.
— C’est fort bien, me dit-elle, je vous trouve très forte. Vous êtes
Française sans doute ?
L'on était au fort de la guerre -éntre l’Espagne et les États-Unis, et
j'avoue que j'eus une seconde d'hésitation avant de répondre que j’étais
Américaine.
A ce moment même, Rosa Bonheur entra toute souriante, portant
elle-même la toile des Bœufs qu’elle destinait à l'Exposition de
Pittsburg. L.a reine fit le plus grand éloge du tableau et du talent de
ma vieille amie.
— C'est là une noblesse qu'on ne peut détrôner, fit-elle de sa voix
un peu rauque que voilait un accent de mélancolie. Et sur le même ton
de tristesse, elle répéta :
— Votre noblesse est de celles qu’on ne peut détrôner.
Rosa Bonheur s'inclina, et, pour dissiper le sentiment qu’elle lisait
sur les traits de cette reine contrainte à vivre loin de son pays, s’en fut
chercher le portrait d'étude que j’avais fait, prétexte, pour un moment,
à l'entretenir de moi et de l’amitié qu’elle me portait. La reine daigna
trouver l'étude très ressemblante et me complimenta dans les termes les
ROSA BONHEUR
33g
plus obligeants. Cependant le jeune secrétaire s'était approché de Rosa
Bonheur, pour lui dire a mi-voix quelques mots que je n avais pas
entendus; mais je la vis presque aussitôt ouvrir un carton, prendre un
dessin sur lequel elle apposa sa vigoureuse signature, et l'offrir à la reine
qui l'en remercia fort gracieusement. La bonne artiste voulut ensuite
que je montrasse diverses photographies de mes portraits. L’une d’elles,
LIMIER-BRIQUET, PAR ROSA BONHEUR.
(Metropolitan Muséum, à New-York.)
représentant une vieille femme près d'un puits, parut plaire plus
particulièrement.
— Signez-la, je vous en prie, Anna, et offrez-la à Sa Majesté.
Pareille invitation me troubla un peu ; je ne sais si je serais
parvenue à trouver les termes d’une dédicace; le chambellan vint heu-
reusement à mon secours.
Le jour tombait, et déjà la reine se levait pour partir, lorsque la
femme de chambre entra apportant une lampe. Rosa Bonheur s'en
empara avant de devancer dans l'escalier l'auguste visiteuse qui me
340
ROSA BONHEUR
tendit la main. Cette main royale, je la touchai en m’inclinant avec
respect, mais sans songer à la porter à mes lèvres.
Tandis que la reine descendait, la dame d'honneur, demeurée en
arrière, me dit quelques mots du peintre Madrazo et m’apprit qu’il était
son cousin et qu elle possédait son portrait peint par lui.
La reine était arrivée dans le vestibule; le général gratifia les
domestiques de la maison d’abondantes libéralités, et par la fenêtre je
les vis bientôt se diriger vers les landaus. Quelques instants plus tard,
les voitures s’étaient éloignées. Rosa Bonheur remonta aussitôt pour me
rejoindre et m’embrassa.
Le lendemain de cette visite mémorable, ma vieille amie me montra
une lettre qu'elle écrivait à M. Gambart. Outre ce qu'elle lui mandait
du portrait que j'avais peint — dont elle attendait le plus vif succès en
Amérique, car, à son dire, on ne l'avait jamais si bien réussie — elle
avait consacré à la journée précédente ce passage dont elle me demanda
de prendre copie :
La reine Isabelle d’Espagne est venue nous faire une visite, ce dont j’ai
été bien touchée et fière, et j’ai éprouvé une grande joie de son admiration pour
mon amie, que j’aime infiniment, car elle est bonne et charmante et je suis
certaine qu’elle vous sera sympathique comme à tous ceux qui ont l’honneur de
la connaître. Ma foi, mon vieux cœur l’adore, sans pourtant oublier ma bien-
aimée Nathalie, que vous aimiez aussi.
M attirant alors sur sa poitrine :
— Mon enfant, combien je vods aime, fit-elle, jamais je ne pourrai
assez le répéter, nos âmes sont sœurs ; vous approchez le plus de celle
qui a été le type de la parfaite amitié.
Nous étions entrées dans la mauvaise saison, et la Noël appro-
chait ; je demandai à Rosa Bonheur si, à l’occasion de cette lète si
touchante, on avait l'habitude, dans les écoles des villages français, de
planter un arbre comme c'est l'usage en Amérique.
— Nous ne faisons rien de tout cela, fit-elle, mais vous me donnez
une riche idée. Il va falloir nous arranger pour que nous organisions ici
quelque chose comme dans votre pays.
Bien que simple hameau, By possède une école; il la doit à Rosa
Bonheur et à Nathalie Micas, qui ont fait à elles seules la majeure
partie de la dépense ; le reste provient d’une souscription des habitants,
trop heureux que leurs enfants ne soient plus obligés de faire matin et
soir, les jours de pluie, de neige ou de soleil trop ardent, le trajet d'une
LE ROI DE LA FORÊT ( I 8 J 8 ) , PAR ROSA BONHEUR.
(Exposition de Chicago, i8g3. — Collection de M. Knoedler.)
342
ROSA BONHEUR
demi-heure nécessaire pour se rendre à l’école de Thomery. La
population enfantine de By n'étant pas très nombreuse, les deux amies
avaient pensé qu'une école mixte serait suffisante. Si naturel que fût ce
parti, il occasionna, parait-il, de vifs débats et ce ne fut pas sans
peine que M. Gauthier, alors maire, parvint à le faire accepter des
autorités.
M. le maire de Thomery1, sollicité, accorda très volontiers l'autori-
sation d’organiser à l'école la petite fête que je rêvais de donner aux
enfants. On se mit aux préparatifs. Rosa Bonheur fit apporter un piano,
mais elle tint à ce que l’on accrochât dans un endroit apparent de la
salle une photographie de Nathalie Micas et une autre de M. Gauthier.
L’arbre fut planté. C'était un sapin magnifique, aussi grand que le
permettait la pièce. Nous l'avions emprunté à la forêt, au risque de
toutes les contraventions. Sur la muraille, le mot Noël se lisait en gros
caractères, formés par des branches de sapin, encadré de trophées de
drapeaux français et américains.
Notre dessein n'avait pu rester secret, et l’on devine l'impatiente
curiosité des enfants au matin de Noël. Enfin, l'heure fixée arriva. Les
élèves se groupèrent autour du bienheureux arbre tout étincelant de
ses bougies. Les parents, venus en nombre, s'étaient entassés dans le
fond de la salle. Des mères même avaient apporté leurs nouveaux-nés,
ne voulant pas les priver du souvenir qui avait été promis à chacun.
Pour la circonstance, Rosa Bonheur avait mis sa robe des grands
jours, mais c'est moi qui devais prendre la parole. Je fis donc une petite
allocution, pour expliquer que la" fête était donnée en souvenir de
Nathalie Micas. Après quoi, je me mis au piano et les élèves entonnèrent
joyeusement :
Mon beau sapin, roi des forets.
Que j’aime ta verdure, etc.
Toutes ces jeunes voix chantaient encore quand se fit entendre un
grand bruit de grelots : c’était le père Noèl, qui entra dans la salle à la
stupéfaction des écoliers, et, à son tour, leur adressa son discours.
Il venait de Sibérie et s'apprêtait à faire le tour du monde, mais voici
qu’en passant à By, il avait aperçu de la lumière et entendu des chants.
Tout heureux de voir qu’on le fêtait en ce petit village, il était entré pour
donner des jouets aux enfants sages ; quant aux autres, il avait pour eux
des fouets qu'il tenait à la main.
La distribution des cadeaux eut lieu au milieu des cris de joie et
i. M. Salomon.
ROSA BONHEUR
343
des rires, et les entants terminèrent la fête par ce cantique que Rosa
Bonheur affectionnait particulièrement :
Reste avec nous, Seigneur, le jour décline,
La nuit s'avance et nous menace tous,
Nous implorons ta présence divine,
Reste avec nous, Seigneur, reste avec nous.
» nu
M*\
WHÊÊi
, jr~ jS al
LES BUCHERONS EN FORÊT.
Dessin de Rosa Bonheur.
La fête achevée, tandis que nous revenions à la maison, Rosa
Bonheur me dit en souriant :
— L'année prochaine, il faudra faire mieux encore1, mais je regrette
bien que le père Noël m'ait oubliée, il n'y avait rien pour moi.
— Chère amie, lui dis-je, avant de vous désoler, montons donc au
« sanctuaire ».
J’y avais installé en secret un petit sapin, qui provoqua chez Rosa
i. Cette petite fête a eu lieu en 1900 et s’est renouvelée chaque année jusqu'à présent,
mais Rosa Bonheur n’est plus là, hélas! pour se réjouir avec la population enfantine du
village.
344
ROSA BONHEUR
Bonheur un cri de surprise. Très joyeusement, elle m'aida à allumer les
minuscules bougies. Les objets diposés aux branches étaient d’espèces
les plus différentes, étant donné la diversité des êtres auxquels il conve-
nait de plaire.
Pour Charley, il y eut un os de poulet, et il le broya à belles dents
sans plus attendre. Daisy reçut aussi son cadeau, qui était de même
nature. Quant à Rosa Bonheur, il y avait à son intention une mignonne
poupée japonaise avec son parasol.
— Ce jouet me fait grand plaisir et grand’peine, fit-elle avec un
profond soupir. Vous ne sauriez croire, ma chère Anna, le retour en
arrière qu'il fait faire à mes pensées : cela me rappelle ma robe blanche,
mes souliers rouges, mon polichinelle et maman
Pendant qu'avec lenteur les bougies achevaient de se consumer, la
bonne artiste s’abandonnait avec mélancolie à ses souvenirs d’autrefois
revenus en foule.
— Je n'ai jamais laissé passer un jour sans songer à ma mère, et
toutes les fois qu'il m'est survenu quelque événement heureux, mon
esprit imaginait aussitôt, son sans tristesse, quelle aurait été sa joie.
Oh! si elle avait pu assister à mes succès! N'est-ce pas d'elle que je
me suis inspirée tout au long de ma vie. Mon père, lui, était un grand
rêveur, qui songeait au salut de l’humanité plus qu’à tout le reste.
Tant qu’à moi, il est vrai que la gloire et la fortune m’ont traitée en
enfant gâtée, et cependant, combien de fois m'est-il arrivé d’éprouver
le sentiment que Lamartine a si admirablement traduit dans son discours
de réception à l’Académie française1. Plus heureux que moi, cependant,
le poète a pu déposer ses joies, ses succès, ses couronnes, sur la tombe
de sa mère, tandis que je ne sais même pas où reposent les restes de la
mienne
Toutefois, je remercie Dieu de la vie heureuse et exceptionnelle
qu'il m'a accordée, et j’attribue ce bonheur à l’âme de celle que je
pleurerai toujours.
Les fêtes de Noël passées, ce fut au tour de celles du premier janvier,
que nous célébrâmes fort paisiblement, mais gaiement aussi. J’en ai
gardé, comme souvenir joyeux, la copie d’une lettre adressée par Rosa
i . « Aucun des jours d’une longue vie ne peut rendre à l’homme ce que lui enlève ce jour
fatal oii, dans les yeux de ses amis, il lit ce qu’aucune bouche n’oserait prononcer : « Tu n’as
plus de mère ! »
......Toutes les délicieuses mémoires du passé, toutes les tendres espérances de l’avenir
s’évanouissent à ce mot. 11 étend sur la vie une ombre de mort, un voile de deuil que la gloire
elle-même ne pourrait plus soulever ! »
44
PONEYS DES ILES SHETLAND, PAR ROSA BONHEUR
ROSA BONHEUR
346
Bonheur à son frère et à son neveu ; je m’excuse de la donner ici, mais
le ton de bonne humeur qui l’anime m’a engagée à faire connaître au
lecteur un côté bien caractéristique de l'esprit de ma vieille amie, à la
fois cordial et franc, un peu rude et un peu libre aussi :
By, 2 janvier 1899.
Mon cher Dodore,
Mon cher neveu René,
C’est une rude maladie que l’époque de la nouvelle année, car ça vous fiche
toujours un an de plus depuis
la sortie de notre mère, et puis,
à notre âge, mon vieux frère, ça
nous dégage heureusement d’un
an de moins. Ça n’empêche pas
que mon navire (la maison) ne
soit devenu joliment agréable
depuis que j’ai un second ( l’au-
teur de ce livre), et j’entends avec
moins de tristesse le vent du
Nord-Ouest qui est en train de
noyer quelques mouches dans le
lait à poissons. (Le vent soufflait
en tempête.)
Mon cher neveu René, il
n’est pas mal du haut-bord, mon
navire, mais ça n’empêche pas
la pluie d’entrer. (Il y avait une
gouttière dans l’atelier.) Mes
hommes sont éponges en main,
car Saunier ( l’architecte ) était
un grand constructeur de vais-
seaux !
Le canot de sauvetage (le
nouvel atelier) que je fais construire par Jacob, flotte aussi désemparé pour le
moment: j’espère pourtant m’y abriter au moment où nous voguerons sous
l’Equateur.
J’espère, mon vieux Dodore, premier roi des Ostrogoths, que ton rhume
va te f la paix et que tu viendras faire un peu de l’œil à ma miss Klumpke,
qui me parle sans cesse de toi et des Philippines. (Double allusion à une amande
partagée avec M. Isidore Bonheur et aux incidents de la guerre hispano-
américaine.)
En attendant, nous vous envoyons nos bons souhaits à tous, et, malgré
mes déboires presque certains à Pittsburg, je vous prie de croire que vous
trouverez bonne table à mon bord sans être obligés de vous inviter. Bonsoir,
je continue à ne pas voir très clair le jour comme artiste peintre, mais à la
UN LEZARD, PAR ROSA BONHEUR.
ROSA BONHEUR
347
lampe, j’cn suis à ma huit centième lettre, en faisant de la prose comme
M. Jourdain.
Je t embrasse, ma vieille pipe de frère, ainsi que toi, mon cher confrère et
neveu, sans oublier ton vieux barbon de père.
Ta sœur,
Rosa Bonheur.
Ta tante,
Rosa Bonheur.
Après cette lettre, qu'il me soit permis d'en citer une autre, d’une
nature très différente, adressée de Londres à Rosa Bonheur celle-ci,
FAON, PAR ROSA BONHEUR.
en ce même mois de janvier, et qui dut aux bons offices particuliers de
l'administration des postes d'atteindre sa destinataire. Parmi les divers
témoignages d’admiration qui lui sont venus au cours de sa carrière, il
en est peu qui la touchèrent davantage que cette manifestation naïve et
spontanée d’un enfant.
La lettre portait cette seule suscription: «A Madame Rosa Bonheur,
la Grande artiste , Paris ( France ) ». Elle était ainsi conçue :
Londres, 23 janvier [1899].
Chère Madame Rosa Bonheur,
Il faut que je vous écrive et que je vous remercie de peindre d’aussi beaux
tableaux. J’ai toujours admiré les gravures faites d'après vos œuvres. Je n’ai
348
ROSA BONHEUR
jamais vu, pourtant, qu’une seule de vos peintures, aux galeries Lefèvre, King
Street, Saint-James, le Duel. Je trouve ce cheval arabe magnifique. Vous devez
être une travailleuse infatigable, et vous avez dû consacrer à cela beaucoup
d’heures de fatigue et d’anxiété.
Je me félicite que vous ayez obtenu, de votre vivant, la célébrité et la
vogue. J’espère que vous êtes heureuse et que tout le monde s’efforce de vous
rendre plus heureuse encore.
Un admirateur d’une grande femme,
Un pauvre petit Anglais.
Poor English boy, la lettre n’avait pas d’autre signature.
— Le pauvre gamin, s’écria Rosa Bonheur touchée jusqu’au larmes,
que n'a-t-il mis son nom et son adresse, je lui enverrais un joli dessin et
jamais souvenir ne m'eût été plus agréable à donner.
En ces froides semaines d'hiver, si pénibles aux vieillards, dont les
courtes journées privées de lumière, en dépit de l’électricité, rendent
malaisés les travaux de peinture, alors que la pluie, la boue, le brouil-
lard, s'opposent à l’accès des champs et des bois, l’esprit se prend
volontiers à rêver des régions où le soleil se montre moins avare de ses
rayons.
Maintenant que Rosa Bonheur avait repris goût à la vie, sa pensée
se reportait fréquemment aux temps récents encore où, en compagnie
de Nathalie Micas, elle passait à Nice les mois les plus difficiles de la
mauvaise saison. Le désir lui était venu de faire ce voyage avec moi, de
me montrer les lieux où elle avait vécu si heureuse, les sentiers qu’elle
avait parcourus, les paysages admirables qu'elle avait contemplés. Une
invitation déjà ancienne de M. Gambart l'y avait fortement engagée.
Cette invitation avait été renouvelée à plusieurs reprises; pour la rendre
plus pressante, l’ami d’autrefois faisait valoir la présence au Cap-Martin
de l’impératrice Eugénie et le plaisir que Rosa Bonheur éprouverait
certainement à la revoir. Enlin même, ayant sollicité pour elle une invi-
tation de la noble femme qui s'en vient, chaque année, porter sur la
côte niçoise le double fardeau de sa douleur et de ses regrets, il eut un
jour de janvier la satisfaction d’annoncer à Rosa Bonheur la réussite de
ses pourparlers, en l'engageant à apporter ses décorations.
L'illustre artiste ne pouvait être que fort sensible à pareil honneur.
11 fut donc décidé que nous partirions le surlendemain, au risque de
n'emporter qu'une garde-robe insuffisante, ce dont Rosa Bonheur tou-
tefois éprouvait bien quelque mécontentement.
Les égards dont elle fut l'objet de la part de la Compagnie de Lyon,
\ ^
-
35o
ROSA BONHEUR
sur l'ordre de M. Noblemaire, son directeur, lui rendirent sa bonne
humeur un moment troublée. On la traita comme une tête couronnée :
l'express venant de Paris, qui d'habitude ne s'arrête pas avant la
Roche, fit ce jour-là, pour nous permettre d’y prendre place, une
courte halte à Moret, vers huit heures et demie du soir.
A l'heure où nous partions, il faisait un temps épouvantable, la
grêle tombait en abondance ; lorsque, le lendemain, nous arrivâmes à
Nice, à onze heures du matin, un soleil splendide brillait au-dessus de
nous et la nature semblait en fête.
La voiture de M. Gambart nous attendait pour nous emmener
immédiatement à sa magnifique villa, où un appartement avait été
préparé à notre intention.
Le ier février au matin, jour fixé pour sa réception par l'impératrice,
Rosa Bonheur mit sa robe de velours noir et son grand chapeau à
plumes, ouvrit une sacoche qu’elle avait apportée et de laquelle je
m'attendais à voir sortir toute une brochette de décorations, mais ce
fut pour y prendre seulement sa croix de chevalier de la Légion
d’honneur, sa croix de i865.
— Épinglez-moi ce bijou, dit-elle, je n’en veux pas d’autre que
celui que l'impératrice elle-même m’a fixé autrefois sur la poitrine.
Rosa Bonheur était prête : elle monta en voiture et s'en fut au Cap-
Martin, tandis que mon imagination reconstituait en violent contraste
la scène de i865 en face de celle qui allait se passer dans un instant.
Cette femme vêtue de noir, au visage pâle, amaigri, personnification
vivante de l’infortune et de la douteur, c'était la glorieuse souveraine
qui, voici trente-quatre années, dans tout l'éclat de la jeunesse et de la
beauté, entourée d’une cour brillante, était venue un jour à By, donner
à Rosa Bonheur alors dans toute la force de l'âge, la récompense de
son talent.
Combien d'événements s'étaient passés dans l'intervalle, combien
de ruines amassées, de larmes répandues, de sang versé, combien
de cœurs brisés et d'espérances déçues !
Le soir, à son retour du Cap-Martin, Rosa Bonheur me raconta sa
réception :
— Quel accueil plein de bonté, fit-elle ! L'impératrice m'a paru
plus imposante encore que 1e jour, déjà vieux, où elle m’apporta ma
croix. Ses traits ont gardé leur expression souveraine ; ils ont de plus
l'auréole du malheur.
Sa Majesté m'a questionnée sur mes travaux et sur ma vie à By.
Je lui ai raconté que nous faisions construire un atelier pour terminer
ROSA BONHEUR
35 1
la Foulaison, et que votre jeune pinceau allait me dispenser du travail
manuel nécessaire pour couvrir le ciel d'une aussi grande toile.
Après déjeuner, Sa Majesté s'est appuyée sur mon bras et, pendant
plus d une demi-heure, nous nous sommes promenées dans le parc,
évoquant les souvenirs d'autrefois, sa visite à mon atelier, mes succès,
mon déjeuner à Fontainebleau. A certain moment, nous avons parlé
du prince Loulou et nous avons pleuré toutes les deux.
RENARD, PAR ROSA BONHEUR.
(Musée de Bordeaux.)
L’impératrice, je crois, doit connaître le point douloureux de ma
vie, car elle m’a dit :
— Une fille qui ne cesse de pleurer la mort de celle qui l’a mise au
monde peut seule comprendre aussi bien que vous le faites le déchi-
rement d’un cœur de mère.
Alors, les larmes aux yeux, elle m'a fait la confidence de ses
souffrances et j’ai pu entrevoir toute 1 horreur des angoisses qu’une
grande âme peut éprouver sur le trône.
Il y avait des fleurs près de nous; l'impératrice s est baissée pour
en cueillir une; elle me l'offrit en disant, avec un soupir qu’elle ne
cherchait pas à dissimuler :
— C'est tout ce que je puis vous offrir aujourd'hui, chère grande
artiste.
352
ROSA BONHEUR
Et j’ai répondu :
— Ce don, madame, m’est aussi précieux que l’autre, car il est
rendu sacré par la douleur.
Au moment de prendre congé d'elle, Sa Majesté m’a pris affec-
tueusement la main droite. Très émue, j'ai posé mes lèvres sur ses
doigts. Elle m’a dit alors, non sans me causer quelque surprise,
qu’après-demain, la duchesse d’Ossena viendra de sa part me faire une
visite, ainsi qu’à vous, ma chère Anna.
Rosa Bonheur m'a donné la fleur d’hiver méridional offerte par
l’impératrice, en m’engageant à la conserver avec un soin jaloux.
Quatre jours plus tard, le 5 février, la duchesse d'Ossena vint à
la demeure de M. Gambart, où l'on avait préparé un grand déjeuner
en son honneur. Des fleurs couvraient la table et devant chaque convive
avait été disposé un magnifique bouquet de violettes de Parme.
Comme on parlait de l'Espagne et de Madrid, la duchesse nous
invita à venir l'y voir, ce que Rosa Bonheur accepta avec un enthou-
siasme juvénile : elle avait toujours eu l’ambition de visiter les musées
de la capitale espagnole, collections admirables dans lesquelles, non
loin des Murillo, des Velâzquez et des Goya, elle aurait eu le plaisir de
reconnaître son Jeune prince, une tête de lion qu’elle avait peinte et qui
lui avait valu, en 1880, l'honneur d’être décorée de l'ordre d’Isabelle
la Catholique.
LE LOUP ET l’agneau.
Dessin à la plume de Rosa Bonheur.
CHEVAUX AU PATURAGE.
Dessin de Rosa Bonheur.
CHAPITRE XXIII
LA MÉMOIRE DE NATHALIE. LES VOLONTÉS DE ROSA BONHEUR.
LE DOMAINE DE LA PARFAITE AMITIÉ.
C'était durant l'été de 1898, à peu
près au temps de la visite de la reine
Isabelle, Rosa Bonheur m'ayant un jour
emmenée dans le couloir qui condui-
sait à sa chambre, s'arrêta devant une
des grandes volières qui étaient là, non
sans provoquer un certain émoi chez ses
hôtes, et découvrit une porte jusqu’alors
entièrement dissimulée. Un tour de ciel
donné, cette porte poussée :
— Entrez, ma chère Anna, me dit-
elle d’une voix grave. C est la chambre
de Nathalie. Sauf quelquefois Céline
quand je lui en donne l'ordre, personne
étude de chien. que moi n'en a franchi le seuil depuis
Dessin de Rosa Bonheur. ja moft je mon amie.
Je pénétrai un peu émue dans cette chambre dont j’ignorais
l'existence et qui, avec sa tenture jaune et ses meubles élégants, me
45
354
ROSA BONHEUR
parut beaucoup plus luxueuse que celle de Rosa Bonheur. Celle-ci me
dit alors :
— Lorsque j’ai acheté cette maison, j'ai gardé, sur les conseils de
Nathalie, une partie des meubles qui s'y trouvaient. A vrai dire, ils
étaient dans un fort mauvais état, mais mon amie les a fait réparer à
son goût. Elle était plus coquette que moi ; elle aimait le jaune, comme
vous voyez, et avait l'habitude de dire que pour elle cette couleur
représentait non pas l'envie, mais la gaieté. Elle avait raison; comment
peut-on mieux obtenir la sensation de la lumière chaude et vibrante ?
Sur cette table à ouvrage, vous pouvez voir son chiffre, brodé au
milieu d’arabesques. Sur un point, elle a fait pour moi beaucoup mieux
que pour elle-même : les bordures de ses rideaux ne sont pas ouvragées,
tandis que dans ma chambre toutes le sont et d'une façon artistique.
Pour exécuter les broderies les plus compliquées, elle n'avait aucune-
ment besoin de se laisser guider par un modèle; son aiguille allait au
gré de son inspiration, tout comme lorsque je promène mon pinceau
sur une toile.
Ma pauvre amie adorait le pays lumineux de la Côte d'Azur, et
cependant, lorsqu’elle se rendit compte que, en dépit du beau soleil de
Nice, sa fin approchait, elle me supplia de la ramener à notre chère
maison de By, où elle avait vécu si heureuse, car elle tenait à rendre
son dernier soupir dans les lieux mêmes où sa mère avait expiré.
Je me hâtai de déférer aux vœux de la chère malade. 11 était temps.
Quelques semaines après notre retour, le 21 juin 1889, tout était fini.
Peut-être, dans le moment suprême, a-t-elle reçu de célestes conso-
lations, car sa figure, amaigrie par de longues souffrances, prit soudai-
nement une expression d’extase, et je l’ai entendue très distinctement
murmurer : «Que c’est beau de voir ces roses ! » Voici déjà neuf ans
que Nathalie m’a quittée, il me semble que c'était hier!
Quand vous me verrez sur le point de rendre mon âme à
Dieu, faites-moi transporter sur ce lit ; c'est là que Nathalie est morte,
c'est là que je veux mourir aussi !
Pendant un moment, Rosa Bonheur demeura comme absorbée
dans ses pensées; puis elle se dirigea vers l’armoire à glace, dont elle
ouvrit la porte. Il y avait, sur une des tablettes, une cassette en bois de
rose ; elle en souleva le couvercle et me montra une natte magnifique
dont l'éclat soyeux et la belle nuance de brun Van Dyck s'étaient
conservés aussi vifs qu'au temps où elle était tombée sous les ciseaux.
— Ces beaux cheveux sont ceux de Nathalie, fit-elle d'une voix un
peu oppressée. Je les ai coupés au moment où on la mettait dans son
NATHALIE MICAS
356
ROSA BONHEUR
cercueil. Oh ! ces terribles heures. Je ne saurais vous dépeindre mon
désespoir. De touchantes sympathies ont tout fait cependant pour
apaiser ma douleur, et, parmi les femmes qui m'ont entourée de leurs
consolations, la duchesse Alexandrine de Cobourg est de celles auxquelles
je garde le plus de reconnaissance. Elle avait compris que deux femmes
peuvent sentir l’une pour l'autre le charme d’une amitié vive et pas-
sionnée, sans que rien n'en altère la pureté.
Lisez ce qu’elle m’écrivait peu de jours après la mort de Nathalie :
Schlotz Kallenberg, près Cobourg, 25 juin 1889.
Ma bien chère et malheureuse amie,
C’est avec un cri de détresse que je lus les premiers mots de votre triste
lettre si peu prévue ! Cet affreux malheur me semblait impossible et je ne
puis vous dire combien j’en suis désolée et accablée ! Vous savez avec quelle
respectueuse tendresse je l’aimais et combien mon cœur éprouvait de recon-
naissance pour tout l’intérêt amical qu’elle ne cessait de me témoigner et dont
j’étais si heureuse. En vous quittant, j’emportais tous ces précieux souvenirs
et le meilleur espoir de vous revoir avec elle ! Et maintenant, tout est fini
pour ce monde Vous restez seule, isolée, sans ce fidèle cœur qu’aucun autre
ne peut vous remplacer !
Votre amie chérie était votre plus précieux trésor, l’âme de votre âme, et
je ne pouvais vous séparer ni dans mon souvenir, ni dans mon amitié pleine
de vénération et de reconnaissance pour vous, comme pour elle !
Je comprends et je partage toute l’immensité de votre profonde et cruelle
douleur, d’une douleur qui ne peut plus vous quitter, ayant brisé tout le
bonheur, tout le charme de votre existence. Mes pensées ne vous quittent pas
et vous accompagnent dans toutes ces affreuses angoisses qui se suivirent du
moment où vous saviez que vous deviez la perdre, jusqu’à celui où ses restes
chéris vous furent enlevés, pour ne plus les revoir.
Combien vous avez dù souffrir pendant tous ces jours de désolation. Et
maintenant, c’est un morne silence qui ne répond plus ni à vos larmes amères,
ni à vos cris de douleur.
Cette voix chérie, ce regard si tendre, ils sont muets et éteints
O mon Dieu ! comment pourrez-vous supporter cette affreuse et irrépa-
rable perte, cet isolement accablant, ce complet déchirement d’une vie
mutuelle, qui me paraissait l’idéal d’un bonheur terrestre !
Je connais bien l’énergie de votre grand cœur qui, en pensant à accomplir
les vœux de votre amie, apprendra avec le temps à continuer une vie si riche
et noble par votre génie qu’elle aimait et admirait tant. Cette chère et noble
âme ne nous est pas perdue dans l’Eternité et son bien-aimé souvenir vit dans
mon cœur inséparable du vôtre. Que Dieu vous bénisse, ma chère et vénérée
amie, qui, au milieu de votre plus grand malheur, avez encore pensé à
Votre bien triste et si dévouée amie,
Alexandrine.
lit»
LE LION RUGISSANT.
Dessin de Rosa Bonheur.
358
ROSA BONHEUR
Cette touchante lettre lue, Rosa Bonheur poursuivit :
— Ah ! malgré les affectueuses consolations de cette espèce, vous
ne pouvez comprendre à quel point ma vie solitaire me pesait!
Asseyez-vous près de moi, Anna. Que c'est bon d’être à deux, de ne
«PATIENT», PAR ROSA BONHEUR.
D'après une gravure de J. B. Pratt, éditée par Lefèvre et fils, à Londres.
plus vivre seule dans cette grande maison, loin du monde ! Sou-
vent je me suis enfermée dans la chambre de Nathalie pour songer aux
côtés tragiques de ma vie. Quelle aurait été mon existence, sans le
dévouement et l'affection de cette amie! Et pourtant on a cherché
a rendre suspecte l’affection que nous éprouvions l’une pour l'autre.
11 semblait extraordinaire que nous fassions bourse commune, que
nous nous soyons léguées réciproquement tous nos biens.
ROSA BONHEUR
3-9
Si j avais été un homme, je 1 aurais épousée et I on n’eût pu inventer
toutes ces sottes histoires. Je me serais créé une famille, j’aurais eu des
enfants qui auraient hérité de moi et personne n'aurait eu le droit de
réclamer.
«READY» (1879), PAR ROSA BONHEUR.
D’après une gravure de J. B. Pratt, éditée par Lefèvre et fils, à Londres.
Mon père repose au cimetière Montparnasse avec ma sœur Juliette
et ma vieille tante, partie à l'âge de quatre-vingt-dix ans, et à laquelle
j’ai payé une pension jusqu'à la fin de sa vie. J'ai tous les droits d’être
inhumée dans le caveau Bonheur, puisque j’ai payé la moitié de la
construction et de la concession du terrain. La croix en pierre qui le
surmonte, c’est moi qui l’ai fait élever à mes frais. Mais à côté de mon
père, il y a ma belle-mère, morte il y a quelques années seulement.
36o
ROSA BONHEUR
Jamais je ne consentirai à être inhumée auprès d'elle; elle m'a fait
trop souffrir.
Toutes les fois que je vais porter une couronne sur la tombe de
mon père, un sanglot déchire mon cœur en songeant combien il avait
fallu que nous fussions malheureux, à l'époque où mourut ma mère,
pour la laisser enterrer dans la fosse commune ! Même je me
demande parfois si mon père a continué de songer à elle, car si seule-
ment, durant les cinq années que son corps est resté enseveli à l'endroit
où on le déposa en 1 833 . il avait mis de côté cinq cents francs, il aurait
pu acheter une concession perpétuelle. Au pis aller, une somme beau-
coup moindre même eût suffi pour reculer la catastrophe par la location
provisoire d'un terrain Il n'a rien fait
Lorsque la fortune m’a comblée, il n’était plus temps, hélas!
d'élever sur les restes de ma mère un monument funéraire, où j’aurais
pu la pleurer toute ma vie, et à mon tour ensuite, quand il m'eût fallu
payer mon tribut à la nature, dormir éternellement auprès d'elle. Ce qui
restait de Sophie-Dorothée Marchisio avait été confondu avec la masse
des ossements entassés pêle-mêle dans la tranchée ! Je me console
en songeant que sûrement du moins, dans un monde meilleur, je retrou-
verai son âme chérie.
Je me suis arrangée avec Nathalie pour être inhumée au Père-
Lachaise, dans le caveau des Micas. 11 restera encore, après que j’y
serai couchée, une place disponible dans cette sépulture ; voulez-vous
l’accepter, ma chère Anna ; ainsi, vous serez près de moi jusque dans
la tombe — Je sais que Nathalie ne sera pas jalouse. Son affection
pour moi est assez grande pour comprendre que dans un partage d’âmes
le lot de chacune se trouve augmenté par le bonheur de l’autre
Posa Bonheur était très émue. Sa main avait pris la mienne ; elle
la serrait et sa voix toute tremblante poursuivait :
— Sans doute vos os se trouveront reposer loin de votre patrie, en
une terre étrangère, mais du moins ils seront à côté de ceux de la vieille
Posa Bonheur, et de la sorte je me trouverai dans la mort entourée de
celles que j'ai aimées dans la vie et qui ont rendu mon existence si
heureuse
Nathalie était la compagne de mon enfance, elle avait été témoin
de mes luttes et de mes misères, elle avait partagé mes joies et mes
douleurs. Quant à vous, ma chère Anna, vous avez pris possession de
mon cœur comme ma fille devant les Muses
Laissons le passé ; pensons au présent. L’existence est assez triste
sans l'assombrir par des idées lugubres Dieu nous donnera encore
40
LE LION CHEZ LUI ( I 8 8 I ) , PAR ROSA BONHEUR.
1) après une gravure de W . H. Simmons et T. L. Atkinson, éditée par Lefèvre et fils, à Londres.
362
ROSA BONHEUR
quelques années à vivre ensemble, Anna. Je désire qu'ensuite vous
continuiez à travailler là où j'ai travaillé moi-même. Nathalie aurait
été ma légataire universelle si je n’avais été la sienne. Je veux qu’il en
soit de même pour vous.
Je vous charge de conserver cette propriété dans laquelle j'ai connu
tant de succès et de gloire, et où, vous le savez, j’ai été entourée d'afî'ec-
tions si sincères. Si je m’avisais de la laisser à mes neveux, bientôt il
ne resterait plus rien des objets qui me sont chers. N’est-ce pas dans
ces murs que j’ai passé tant d’années consacrées au travail et à
l’amitié ? Partout ici je vois des traces de cette période heureuse de
mon existence.
Si j'appelle mon atelier mon « sanctuaire », c'est parce que tout
m’y rappelle un souvenir cher à mon cœur. Les cornes et les bois qui
sont accrochés aux murs ornaient les têtes de moutons, de cerfs, de
bœufs, qui m’ont autrefois servi de modèles. Ces animaux ont vécu
avec moi, ils ont été mes amis, je les ai dessinés sous leurs différents
aspects. Les têtes de chevaux portent encore des caparaçons et des har-
nais achetés aux Pyrénées dans mes voyages avec Nathalie.
Sur ma table de travail s’est appuyée la main de l’impératrice
Lugénie, le jour où elle m’a épinglé le ruban rouge à la poitrine.
Sur ma chaise longue, le président Carnot s’est assis, lorsqu’il
me fit l’honneur d’une visite. Plus qu’auparavant j’aime à m’y reposer
et à revivre en silence cette journée
Si la Providence ne nous avait pas réunies, j’aurais continué à vivre
dans ma solitude, mais petit à petit j'aurais distribué tout ce qui
m'appartient. Du reste, j'avais déjà commencé avant votre arrivée. Le
potager qui est à côté appartenait à Nathalie; je l’ai donné à Mme Gau-
thier, sans attendre l’heure de la mort pour faire cette libéralité. Vous
voyez par là que je n'hésiterais en aucune manière à me dépouiller de
mon vivant.
Dites à votre famille que si la mienne parvenait à vous
séparer de moi, je m’arrangerais de telle façon qu’elle ne bénéficierait
aucunement de votre départ.
Je vous expose tout cela, pour que vous compreniez que je me
considère comme absolument libre de disposer de ce qui m'appar-
tient, sans autre considération que celle de ma conscience. Ce n'est
pas seulement par affection pour vous, c’est en souvenir de Nathalie
que je vous donne ce que nous appelions le domaine de la Parfaite
Amitié.
Voici une montre de ma bonne mère Micas et une chaîne de son
ROSA BONHEUR 3(,3
mari. Cette petite bague, Nathalie aimait a la porter. Prenez ces objets,
je désire qu'ils vous rappellent mes amis.
Je \ ous donne aussi la chambre de Nathalie avec tousses souvenirs :
\ i\ ez-y heureuse, mais quand arrivera le moment de la séparation
suprême, alors \ous me lerez porter sur son lit. Et vous resterez auprès
LE TROUPEAU, PAR ROSA BONHEUR.
IVaprès une gravure de H. Vion, éditée par Georges Petit.
de moi, vous laisserez ma tête reposer sur votre épaule jusqu’au
moment où je m'endormirai dans l'éternité
Quelques semaines après cette conversation, Rosa Bonheur
m'emmena à Paris, pour me montrer au Père-Lachaise la tombe de
l amie tant regrettée. Elle avait apporté une couronne de roses blanches.
Après l'avoir déposée sur le monument, elle se recueillit un instant et
me dit ensuite :
— Je désire que sur cette pierre vous fassiez inscrire mon nom :
Rosa Bonheur, et en dessous le vôtre, Anna Klumpke : dès que je
364
ROSA BONHEUR
dormirai ici mon dernier sommeil près de Nathalie, vous mettrez cette
pensée au bas de l’épitaphe : L’amitié est une affection divine !
— Ne tenez-vous pas à ce que le nom de Nathalie soit gravé près
du vôtre ? demandai-je.
Elle indiqua du doigt la frise du monument :
— L’inscription Famille Micas suffit pour montrer que Nathalie
repose ici. Vous n’aurez besoin de faire graver que mon nom et le
vôtre, puisque toutes deux nous recevrons l'hospitalité de ce monu-
ment.
Je n’avais pas manqué de faire part à ma mère, et des intentions
de Rosa Bonheur à mon égard touchant sa fortune, et des volontés dont
elle entendait que je fusse l’exécutrice suprême. Si, quant à moi, je me
sentais aussi confuse de tant d’affection et de confiance que ma recon-
naissance en était vive, ma mère s’effrayait de la lourde tâche qui devait
être la mienne un jour; elle me suppliait de faire envisager à ma vieille
amie les inconvénients et les difficultés auquels certainement je serais
en butte. Les craintes de ma mère répondaient trop bien à mes propres
préoccupations pour que je ne me fisse faute de les exposer à Rosa
Bonheur; mais sur ce terrain l'illustre femme était sourde à toutes les
exhortations.
— Votre mère a peut-être raison en thèse générale, répondait-
elle, mais ma position vis-à-vis des miens n’est pas ce que l'on pense
ordinairement. Je ne suis pas aussi riche qu’on le suppose; si j’ai trois
cent mille francs d'économies, il en est cent mille qui viennent de
Nathalie. Je n'ai jamais fait qu’un unique héritage, en effet. Ce n'est pas
de ma pauvre mère, qui n’a même pas eu un tombeau, ni de mon père,
dont il m’a fallu payer les dettes. C'est de ma chère Nathalie que je
tiens le tiers de ma fortune; le reste est le fruit de mon travail. J'ai ici
quelques études qui représentent ma vie, — par parenthèse, les Tedesco
ont toujours souhaité que je les leur cède, mais j’aimerais mieux être
réduite à vivre d'un morceau de pain que d'y consentir. Si jamais votre
famille ou la mienne réussissaient à nous séparer et à interrompre ainsi
notre bonheur, je détruirais tout ici, je vous le jure : ils n'auraient
rien. — C’est la Providence qui vous a envoyée près de moi, ma chère
Anna
Sous l'empire de cette préoccupation constante, Rosa Bonheur
avait hâte de réaliser le dessein qui lui tenait au cœur. Elle signa son
testament le 7 novembre, sans pour cela recouvrer instantanément la
tranquillité de son esprit. Quelque temps même, elle demeura sans
paraître s'intéresser aux travaux qu'elle avait en cours.
ROSA BONHEUR
365
Le soir du 28 novembre, elle m'appella auprès d'elle, et me dit,
avec une gravité dans la voix qui dénonçait I importance que cet entre-
tien présentait à ses yeux :
Voici une lettre que vous remettrez le jour de ma mort entre les
mains de M£ Tollu. Je veux qu il en donne lecture devant votre famille
et la mienne réunies. Dans cette lettre, j'expose les raisons qui m en-
gagent a vous taire ma légataire universelle; je raconte comment je vous
ai connue et pourquoi je me suis attachée à vous. Je parle de mes amis
EN AUVERGNE ( I 8 8 9 ) , PAR ROSA BONHEUR.
M icas ; j'énumère ce que j'ai fait pour les miens, je montre que je n'ai
rien à me reprocher envers eux. Quant à mon frère Isidore, vous
trouverez, pour ce qui le concerne, des indications suffisantes dans ces
papiers. J’ai foi dans votre loyauté.
Les mois trop peu nombreux qui suivirent cette conversation ne
devaient rien modifier aux dispositions de Rosa Bonheur à mon égard.
Jusqu'à son dernier jour, son affection demeura aussi vive et sa
confiance aussi absolue. Quels que soient l’embarras et le trouble que je
ressente à entretenir le lecteur de sentiments qui rencontraient chez
moi la plus tendre des amitiés, l'admiration la plus respectueuse et le
plus absolu dévouement, je n’achèverai pas ce chapitre sans donner à
366
ROSA BONHEUR
l'appui des propos qui précèdent une lettre écrite au mois de mars par
Rosa Bonheur à ma mère.
By, ce 3i mars 1899.
Chère et mille fois bonne Madame,
Votre Anna est un ange de bonté et plus je la connais, plus je l’estime
et je l’aime.
Par mon âge, mon expérience de la vie et de l’espèce humaine, j’ai le
droit de la garantir, car elle serait facilement dupe des faux bonshommes.
Nous sommes heureuses, et j’espère bien que les méchants ne pourront
pas troubler notre vie d’honneur et de travail.
J’espère vous voir arriver près de nous. Votre Anna vous adore et je par-
tage ses sentiments pour la meilleure des mères. Soyez bien tranquille et
sachez, chère Madame Klumpke, que, malgré mon âge plus avancé que le vôtre,
j’ai pour vous et pour votre famille l’affection la mieux placée et l’estime, le
respect le plus profonds.
Rosa Bonheur.
TÊTE DE MOUTON.
Dessin de Rosa Bonheur.
TIGRE COUCHÉ.
Dessin de Rosa Bonheur.
CHAPITRE XXIV
VISITES AU SALON DE 1899 ET AU MUSÉE DU LUXEMBOURG.
Le printemps de 1899 ramenait
le Salon. Je me promettais d’y exposer
le portrait que j’avais fait de Rosa
Bonheur portant dans ses bras son
chien Charley, et qui était enfin
achevé. Ma vieille amie, pour aider
au succès d’une œuvre que ses senti-
ments affectueux pour moi incitaient
à juger de la manière la plus favo-
rable, se proposait de joindre à mon
envoi son tableau Vaches et taureau
d’Auvergne , tout récemment revenu
de l’Exposition de Pittsburg.
— C'est une simple carte de
visite, disait-elle, une politesse que je
fais à votre toile, pour que nous nous
trouvions ensemble sur le catalogue.
J’espère bien que ce ne sera pas la dernière fois. Pour 1900, ce sera
autre chose ; l'on y verra une œuvre qui jettera, j’ose le croire, sur la
ÉTUDE d’ours, PAR ROSA BONHEUR
368
ROSA BONHEUR
deuxième partie de ma carrière, un éclat comparable à celui du Marché
aux chevaux.
Nos deux toiles partirent donc et ce fut pour nous la cause d'un
vif plaisir, de voir la façon dont la presse parisienne accueillait, après
une absence de quarante-quatre -années, à peine rompue par un envoi
à l’Exposition universelle de 1867, la réapparition de Rosa Bonheur au
Salon des Artistes français.
Parmi beaucoup d'autres, je citerai M. Roger Milès, qui écrivait
dans l’Eclair :
Rosa Bonheur, dont la carrière d’artiste a commencé depuis plus de cin-
quante ans, mérite qu’on s’arrête avec infiniment de respect devant son tableau.
Dans sa retraite, dans sa forêt, au milieu de ses hôtes, elle a vécu et elle vit,
toute à son travail, à son art, sans souci de l’actualité qui passe, remplissant
avec une ardeur que l’âge n’a pas apaisée sa mission d’artiste. C’est une très
belle figure que la sienne et c’est une très belle âme. L’œuvre qu’elle expose
est digne d’elle. Il y a dans le regard de ses bêtes cette mesure exacte d’expres-
sion qui leur appartient et dont MUe Rosa Bonheur semble leur avoir arraché
le secret, dans ses muets entretiens avec elles, ou mieux dans sa laborieuse et
curieuse et infatigable contemplation d’un demi-siècle; d’autre part, le pinceau
est encore solide dans ses mains et elle peint toujours avec cette virilité qui éton-
nait Thoré lui-même, il y a combien d’années!
L’impression chez les exposants avait été si favorable que d'aucuns
avaient aussitôt mis en avant le nom de la vieille artiste pour la médaille
d'honneur, et ceci eut pour effet de provoquer l’expression de sentiments
d’une tout autre nature que ceux que je viens de noter. Quelques lignes
anonymes, parues dans le Journal du i3 mai, eurent l'honneur immé-
rité de reproductions nombreuses. Après avoir signalé que depuis qua-
rante années Rosa Bonheur n'avait paru à aucun Salon, il était ajouté :
Si l’on ne devait honorer en Mme Rosa Bonheur que le peintre émérite, on
pourrait objecter que telle glorieuse et définitive récompense ne saurait être
attribuée à l’âge seul. A ce compte, la médaille d’honneur deviendrait les Inva-
lides de l’art. Mais sans discuter la valeur, d’ailleurs plus ou moins discutable,
de celle qui est en cause et dont les œuvres ont été l’objet de spéculations
à l’étranger — spéculations où l’art n’a rien à voir — il convient de signaler
dans le cas actuel une tendance funeste, laquelle, en cas de succès, deviendrait
un détestable précédent.
En effet, les promoteurs de la candidature de Mme Rosa Bonheur à la
médaille d’honneur sont très ouvertement les alliés d’intérêt de deux ou trois
marchands de tableaux. Ceux-ci possèdent des toiles de l’artiste et tiennent,
tout naturellement, à les faire coter plus cher à la Bourse des tableaux en
Amérique.
Voilà ce qui se dit.
ROSA BONHEUR
3ü9
Rosa Bonheur bondit sous l’aiguillon :
— En présence d'attaques de cette espèce, déclara-t-elle aussitôt,
il m’est impossible d'accepter la candidature.
J'essayai de la calmer et de la dissuader d'une résolution fâcheuse.
Rien n'y fit, et malgré tous mes raisonnements, elle écrivit ab iralo la
lettre suivante à M. Jean-
Paul Laurens, président de
la Société des Artistes fran-
çais :
Monsieur le Président,
Je viens de lire dans un
article du Journal, ces jours
derniers, que quelques-uns de
ces messieurs de la Société des
Artistes français se proposent
de porter mon nom pour la
médaille d’honneur.
Je vous prie, Monsieur le
Président, de faire savoir à ces
messieurs que je refuse abso-
lument que mon nom soit porté
cette année pour cette distinc-
tion.
11 serait ridicule que le
petit tableau que j’ai exposé
cette année reçoive une aussi
haute récompense.
Veuillez agréer, Monsieur
le Président, l'assurance de
ma plus haute considération.
Rosa Bonheur.
Cet incident désagréable ne devait pas l’empêcher, quelques jours
plus tard, de manifester le désir que je l'accompagnasse à Paris pour
visiter le Salon, voir en place nos deux tableaux et étudier en détail
les œuvres au milieu desquels figuraient les nôtres.
A cette intention, elle s’était fait faire un costume en drap bleu
foncé, et de coupe bretonne, comme à 1 ordinaire: la jaquette, ornée de
tresses de soie noire, tombait sur une jupe à plis amples. Cette fois, la
fameuse petite capote avait cédé la place à un grand chapeau de paille
noire garni de plumes. Point de bijoux, mais sur la poitrine, la rosette
d'officier de la Légion d'honneur.
>< Il serait ridicule que le petit tableau que j'ai exposé cette
année reçoive une aussi haute récompense.
» Rosa Bonheur. »
DESSIN HUMORISTIQUE DE GUILLAUME.
(Publié dans le Monde illustré du 27 mai 1899.)
47
ROSA BONHEUR
37o
Ensemble nous parcourûmes successivement toutes les salles de
l’exposition. En dépit de ses soixante-dix-sept ans, Rosa Bonheur me
montrait le chemin et marchait avec une rapidité surprenante, voulant
tout voir, s'attachant à ce que rien ne lui échappât.
De temps en temps, j'étais obligée de m’arrêter et de m’asseoir ; elle
en profitait alors pour faire le tour complet de la salle.
Parmi les toiles qui passaient ainsi sous nos yeux, il se trouva qu'un
tableau d’Aubert, représentant deux délicieux amours fort occupés à
ÉTUDE DE CHIENS DE CHASSE.
(Musce du Luxembourg. — Don Rosa Bonheur.)
jouer aux dames sur un échiquier, lui plut particulièrement ; tout de suite
elle songea à l’acheter, et m’entraîna vers les bureaux de l’administration.
Là un grand monsieur fort aimable nous reçut; il ouvrit devant Rosa
Bonheur un énorme registre, y chercha le nom d’Aubert, puis, sur un
ton de facile résignation : « Madame, dit-il, le prix n’est pas marqué. »
Et il ferma son livre, pour nous laisser partir, sans que le rang élevé
de cette dame dans la Légion d’honneur parût le préoccuper beaucoup,
pas plus que le moyen de la mettre en communication avec l’artiste au
tableau duquel elle s’était intéressée.
— Voyez entre quelles mains se trouvent les intérêts des peintres,
dit Rosa Bonheur en sortant; pourquoi n’y a-t-il pas une agence
ROSA BONHEUR
3/i
commerciale, à laquelle on pourrait s adresser et qui s ingénierait à
trouver des acquéreurs pour les œuvres exposées1. Tous les artistes ne
sont pas si heureux que moi, qui, dès le début de ma carrière, ai
trouvé deux apôtres zélés de mon talent. Dans le cas présent, il s'agit
d un peintre qui prétend acheter 1 œuvre d un de ses confrères et qui
TÈTE DE GAZELLE ( I 8 5 5 ).
Dessin de Rosa Bonheur.
saura bien y parvenir : je vais en effet demander aux Tedesco de me
mettre en rapports avec M. Aubert. Mais s'il s'agissait d'un amateur,
même riche, le mal serait sans remède. — Cherchons maintenant, si
vous le voulez bien, le portrait de votre vieille amie.
Nous reprîmes la visite au point où nous l'avions interrompue,
pour arriver bientôt dans un des grands salons. Près d'une des portes
i. Deux ans après la mort de Rosa Bonheur, son vœu fut exauce, et il existe mainte-
nant au Salon l’agence dont elle demandait la création.
ROSA BONHEUR
372
et sur la cimaise, mon portrait de Rosa Bonheur nous apparut.
— Au moins, ce portrait a de la distinction, lit ma vieille amie en
s’approchant. Et mon petit Charley! Il n'est pas mal peint du tout. Je
vois que vous deviendrez une bonne élève, ma chère Anna.
A ce moment, mes yeux s’étant dirigés vers la salle voisine, j’aperçus
le tableau de Rosa Bonheur et le lui signalai. Un instant après, nous
étions en face des Vaches et Taureau d’ Auvergne, et ma compagne de
s’écrier avec une apparente satisfaction :
— Ma toile fait mieux décidément que je n’aurais cru 1
— Vous voyez bien ! Oh ! combien je regrette que vous ayez envoyé
votre lettre au président de la Société des Artistes français, repris-je.
— Moi, je ne regrette rien, lit-elle brusquement.
— Cependant, vous savez comme moi que la médaille d'honneur
est généralement la récompense de toute une carrière d’artiste, et non
point de son envoi au Salon de l'année.
— Je le sais bien, c'est de la sorte qu'on agit en général. Ce n'est pas
ainsi, pourtant, que je voudrais voir attribuer cette récompense, mais
exclusivement à l'œuvre la plus méritante D’ailleurs, mon tableau
a des dimensions trop exiguës pour qu'on puisse lui donner un prix
d’une telle valeur.
— Quand votre Foulaison sera terminée, m'empressai-je de dire,
j'espère bien que cette toile de six mètres sur trois et demi vous paraî-
tra suffisamment grande, et que l'année prochaine vous ne refuserez pas
la médaille d’honneur, lorsqu’on vous l'offrira ?
— Ah! lit-elle en me regardant d'un œil pétillant d’esprit, le cas
sera tout à fait différent.
— Eh bien ! mon cher professeur, répondis-je, même avec une toile
immense, couverte entièrement par votre pinceau, c'est encore votre
carrière entière que l'on honorera l'an prochain.
— Au fond, reprit Rosa Bonheur sans paraître m’avoir entendue,
je crois que les jeunes ne m'en veulent pas tant d’être vieille que d’être
femme. Ils ne peuvent pas me pardonner d’avoir montré, d’une façon
assez claire, que pour l'art il n'y a pas de sexe Je crains fort que ce
petit antagonisme ne soit éternel. Aujourd’hui cependant on reçoit les
femmes au concours de Rome. J’en suis enchantée, car je n'ai pas peur
de la lutte. Autrement, il faudrait se résigner aux expositions exclusi-
vement féminines. Je ne sais pas en prendre mon parti. Même, je ne
peux les voir sans songer au paradis de Mahomet, où nos sœurs musul-
manes sont réduites à avoir un Eden à part.
J'ai pourtant accepté d'être présidente d'honneur de la Société des
ROSA BONHEUR (1899), PAR ANNA KLUMPKE
(Salon de 1899.)
^74
ROSA BONHEUR
Femmes Peintres et Sculpteurs, mais c'est uniquement par affection
pour M"’e Demont-Breton qui est un peintre de grand talent, et aussi en
souvenir de Mme Léon Bertaux, le sculpteur, qui en fut la première pré-
sidente.
C'est au contraire tout à fait mon avis que, dès lors que les femmes
peuvent aspirer aux plus hautes récompenses, il n'y a aucune raison
pour qu’elles forment des groupes particuliers, dont les hommes soient
exclus. Qu'elles saisissent plutôt toutes les occasions de montrer que
nous savons les égaler et quelquefois même les surpasser.
Au lendemain de notre visite au Salon, je demandai à mon illustre
amie si, avant de retourner à By, il ne lui plairait pas que nous visi-
tions ensemble le musée du Luxembourg, où l'on conserve son premier
chef-d'œuvre. Elle accepta sans se faire prier, et il me semble la voir
encore monter les marches de ce petit palais des artistes contemporains,
et tout à coup se pencher à mon oreille pour dire tout bas, comme si
elle craignait qu’on n’entendit sa confession :
■ — Je connais par cœur le Louvre, mais, croiriez-vous, Anna, que
je n’ai jamais visité le Luxembourg ?
Je ne pus retenir un mouvement de surprise et je lui dis :
— Eh bien ! cela me vaudra d'être votre guide dans ce temple des
arts, où vous ne cessez pas d’être présente, sans y venir jamais.
Nous entrions à ce moment dans la salle de sculpture; son aspect
grandiose parut frapper la visiteuse. Il y avait là trois gardiens : aperce-
vant cette femme qui portait allègrement sur le revers noir de sa jaquette,
la rosette d'officier de la Légion d'bOnneur, ils firent solennellement le
salut militaire et nous les entendîmes murmurer avec respect et admi-
ration : «C'est Rosa Bonheur!»
Au milieu de ces marbres, la figure de la noble artiste paraissait
grandir. Longuement, elle examina la Tanagra dont la rigidité bien
humaine cependant, se teinte des couleurs de la vie.
— C'est beau et grand, dit-elle. Savez-vous que Gérôme est mon
contemporain, et que nous avons eu nos premiers succès la même année?
Il y a bien longtemps de cela, puisque c'était en 1848. J'ai souvent
regretté de n'avoir pas suivi la même voie que lui, qui a mené de front
peinture et sculpture; mais il n'est jamais trop tard pour bien faire.
Voici une œuvre de Denys Puech, la Muse d’André Chénier ! Quel
sentiment exquis s'en dégage !
D’un pas lent, Rosa Bonheur faisait le tour des œuvres de Rodin,
de Falguière et de Frémiet.
— Regardez, Anna, comme ces deux petits ours sont drôles et
376
ROSA BONHEUR
amusants. Ils lèchent en fins gourmets le miel que Pan leur offre du
bout de sa baguette. Quelle admirable facture !
De la galerie de sculpture s’apercevait l'immense toile de Cormon,
la Fuite de Caïn , qui occupe la majeure partie du fond de la première
salle de peinture. Rosa Bonheur s'arrêta à la contempler.
— C'est énergique de vie et de mouvement, fit-elle. L’anxiété
marquée sur la figure de ces personnages à la recherche d’une nouvelle
patrie est vraiment saisissante.
Devant le Saint Sébastien de Ribot, elle s’écria :
— C'est superbe, splendide : le peintre a été influencé là par la
magnifique école espagnole.
Rosa Bonheur s'animait. Cependant, en face du Pauvre pêcheur de
Puvis de Chavannes, elle ne put s'empêcher de dire :
— C est de lui Ah ! c’est dommage ! car je l’admire énor-
mément. Sa Sainte Geneviève est une œuvre magistrale. Nous irons
l’étudier au Panthéon, n’est-ce pas, puisqu'elle doit trouver sa place
non loin du triptyque déjà consacré à la Jeunesse de sainte Geneviève.
Car c’est dans cette immense basilique qu'il faut voir Puvis de Cha-
vannes, pour juger du talent merveilleux de cette âme d’artiste que
nous venons de perdre.
Elle se tut un instant, pour reprendre bientôt :
— Heureusement que nos œuvres sont moins fragiles que noscorps!
Nous devons en remercier l'Etre Infini qui, en même temps qu'il nous
donne quelques grandes idées, nous permet de profiter de notre séjour
sur la terre pour tracer un pet it^sil Ion dans le sable de l'Éternité
Mon sillon restera-t-il? Ah! je l’espère !
Tout en parlant, Rosa Bonheur avait passé devant divers
tableaux. Elle s’arrêta près des Moissonneurs de Bastien-Lepage :
— Son paysage est charmant, fit-elle, avec sa colloration délicate,
mais dans la vie du paysan, il faut chercher à exprimer non seulement
l’écorce, le côté extérieur de l’homme des champs, surtout l'expression
de son âme. Y a-t-il des paysagistes dans cette salle?
— Si vous voulez venir à l'autre extrémité, vous verrez un tableau
du grand Harpignies.
— Vous pouvez dire le grand Harpignies, souligna Rosa Bonheur,
tout en examinant attentivement la toile; ces vieux chênes sont
superbes, ils me plaisent infiniment, c'est bien près d'être un Ruysdael.
Regardez comme tous les détails sont bien à leur place sans nuire
à l'ensemble. Voici un bel exemple de ce que je vous ai répété si
souvent.
ROSA BONHEUR
3 77
Ayant pénétré dans la salle suivante, je lis passer Rosa Bonheur
par la droite en la priant de me laisser remplir mon rôle de guide.
— Volontiers, je vous suis, reprit-elle, sans se douter que mon
intention était de l’amener à l’improviste devant son œuvre. Elle s'arrêta
devant la Bénédiction des blés , de Jules Breton.
— Voici un tableau qui m a toujours plu, pour l’exécution des
détails. La touche en est large et ferme, le ciel superbe. L’atmosphère
LE SEVRAGE DES VEAUX ( I 8 7 9 ) , PAR ROSA BONHEUR.
(Metropolitan Muséum de New-York.)
chaude de l’été est bien
autrefois; c’était l’année
exprimée. Je me rappelle le succès qu il eut
même où j’exposai mon Labourage nivernais.
Il me semble cependant que la toile a baissé de ton.
Déjà elle jettait un regard sur le tableau d Albert Dawant, sans
penser qu en se retournant elle se lût trouvée lace à lace avec son propre
ouvrage.
— Je vais vous montrer maintenant, lui dis-je, deux tableaux de
Bonnat. Ils entourent dignement la grande Rosa Bonheur que vous
connaissez.
48
37S
R O SA BONHEUR
— Quelle enfant vous êtes, ma chère Anna, fit-elle en souriant;
laissez donc là votre « grande Rosa Bonheur ». Vous savez comment
elle a été écorchée récemment et envoyée aux Invalides de l’Art !
— Ceux qui veulent l’envoyer aux Invalides, répliquai-je, n'ont
peut-être pas à craindre d'y aller eux-mêmes, car ils seront probable-
ment bien oubliés avant d’arriver à votre âge.
Rosa Bonheur ne répondit rien. Elle était immobile devant le
tableau de sa jeunesse, et longtemps, sans dire mot, elle demeura à le
contempler. Et moi je cherchais à deviner ce qui se passait dans cette
LE LOUP ET l’agneau.
Aquarelle par Rosa Bonheur.
âme d’artiste qui, au déclin de ses jours, se trouvait en présence de
l'œuvre à laquelle était dû le commencement de sa célébrité.
Tout à coup, les paupières de l’illustre femme se mirent à battre, et
d’une voix émue elle murmura :
— 1849! Que de souvenirs ce tableau réveille dans mon cœur :
la mort de mon père, le dévouement et 1 amitié des Micas. Voilà
cinquante ans que je n'ai pas revu ma toile; elle n'a pas bougé, heureu-
sement; elle est restée telle que je l'ai peinte.
— Mais quel chemin de gloire vous avez parcouru depuis cette
époque! C'était bien beau d obtenir un tel résultat à vingt-sept ans’
ETUDES DE CHIENS, PAR ROSA BONHEUR
38o
ROSA BONHEUR
— Si j'étais jeune d'années, ma chère Anna, je n’étais pas jeune
artiste. Je vous ai raconté que j'ai dessiné presque dans mon berceau et
qu’à l'âge où les enfants se contentent d'un hochet, je maniais déjà le
crayon Ah ! si du moins ma mère avait pu être témoin de quelques-
uns de mes succès !
Alors, d'une voix enjouée, comme pour changer le cours de ses
idées, elle ajouta :
— Et que pense mon Anna du Labourage nivernais ? Elle doit le
connaître presque aussi bien que moi, puisqu'elle a mis beaucoup plus
de temps à le copier, que moi à le composer.
Cette interrogation inattendue me troubla un peu : j'étais venue
pour observer et non pas pour faire part de mes impressions.
— Eh bien ! soyez sincère, j'attends la critique ; nous parlons main-
tenant entre artistes amies.
Après un moment d'hésitation, je finis par lui dire que, dans son
ensemble, le tableau me paraissait tel qu'il avait dû être peint, mais
que je me demandais si le ciel n’avait pas changé quelque peu de ton ?
Kosa Bonheur ne put retenir un mouvement de surprise :
— Votre observation est juste, fit-elle, le ciel, c'est ce qu'il y a de
moins bien. Mazure le disait dès 1 858 ; le ciel a toujours été dur.
Certes, il aurait bien fait de changer, mon Labourage ne s’en serait que
mieux porté. Mais mes tableaux ne changent pas, parce que vous savez
combien je soigne mon outillage. Que voyez-vous encore dans cette toile ?
— Des bœufs grands et magnifiques qui, dans leur pénible tâche,
respirent un air de travail et de paix; une exécution large et terme;
dans le lointain, à droite, un paysage rempli de cette atmosphère mys-
térieuse que vous aimez tant. Je trouve la finesse des tons admirable;
les détails du premier plan merveilleux
— Modérez un peu votre enthousiasme, ma chère Anna, inter-
rompit Kosa Bonheur; je vois avec plaisir cependant que vous vous y
connaissez. Ne restons pas plus longtemps, admirons plutôt les tableaux
de Bonnat. Tenez, ce portrait de Léon Cogniet pourrait vous servir de
modèle; remarquez-vous l'exécution des mains?
— N'avez-vous pas travaillé autrefois dans l'atelier de Léon Cogniet,
demandai-je ?
— Non, non, jamais! Et cependant bien des critiques m'ont mise
au nombre des élèves de ce grand peintre; même la chose figura un
jour sur un livret de Salon h Comme je vous l'ai raconté, je suis l'élève
de mon père et de la belle et grandiose nature,
i . Salon de 1 853.
ROSA BONHEUR
38 1
Se tournant alors vers un autre tableau, le Job de Bonnat, Rosa
Bonheur ajouta :
— A mon avis, Bonnat est encore plus grand dans cette toile.
ANE AU VERT, PAR ROSA BONHEUR.
Quelle admirable anatomie dans ce vieillard disséqué vivant par la
misère et la faim. L’artiste nous montre ici toute la science qu'il
possède.
382
ROSA BONHEUR
Elle leva la tête vers la toile de Maignan :
— Maig nan a été très heureusement inspiré, de faire défiler tous
ses chefs-d’œuvre devant ce pauvre Carpeaux dont les yeux vont se
fermer pour toujours. La lumière éblouissante est superbement rendue.
Vous aviez raison de dire que j’étais bien entourée, mais passons, on
nous écoute.
Copistes et visiteurs nous regardaient avec curiosité, en effet, et
j'entendais murmurer le nom de Rosa Bonheur.
Nous nous éloignâmes. Dans la salle voisine, ma vieille amie
Photographie Braun, Clément et C'«. Collection Tedesco.
MOUTONS AU REPOS, EFFET DE COUCHER DE SOLEIL ( I 8 6 O ) ,
PAR ROSA BONHEUR.
s’étant arrêtée à examiner un des classeurs à volets tournants qui
sont là, je demandai s'il ne lui plairait pas qu’un meuble pareil com-
plétât un jour l'enseignement du Labourage nivernais, en offrant ses
études à l’admiration des jeunes artistes
— Vous êtes bien ambitieuse pour moi, ma chère Anna !
— Mais oui; songez donc qu’on ne possède en France que votre
Labourage et votre Fenaison.
— C'est vrai ! le Marché aux Chevaux, les Bœufs d'Ecosse, mes
tableaux de moutons, de cerfs, de lions, de sangliers, ont tous quitté
mon pays. Quand nous serons de retour à By, il faudra que je choisisse
R O S A BONHEUR
383
des études et je les offrira.! a I Etat, en demandant quelles soient mises
à la disposition des élèves.
Comme elle se reculait, ses yeux tombèrent sur les Derniers jours
de Corinthe, de Tony Robert-Fleury.
Avec quelle angoisse ces infortunés Grecs se précipitent aux pieds
de leur déesse. Elle est bien impuissante, hélas! à les protéger contre
les brutalités du vainqueur. C est grand comme composition et vivant
d exécution. N‘est-ce pas cette toile qui a valu à votre cher maître sa
Photographie Braun, Clément et C,#. Collection Tedesco frères.
MOUTONS D ’ ÉCOSSE ( 1 8 9 2 ) , PAR ROSA BONHEUR.
médaille d'honneur? il me semble que si. Avait-il bien trente ans a
l’époque? Une telle œuvre suffit à faire un nom à un artiste. Je
m'étonne que son mérite n’ait pas encore ouvert à M. Tony les portes
de l’Institut. C’est sans doute parce qu'il professe des idées trop justes
sur les aptitudes artistiques de la femme.
Nous nous dirigions vers la sortie, lorsque Rosa Bonheur, ayant
jeté un dernier regard sur l’ensemble de la salle de sculpture, se prit à
dire :
— Que tout cela est reposant, après ce que nous avons vu hier au
Salon ! Quelle magnifique collection ! Je suis heureuse de voir tant de
384
RO SA BONHEUR
jeunes gens de mon époque devenus célèbres et méritant leur célébrité.
Les grands hommes n'appartiennent point à leur famille, pas même à
leur nation, mais à l’humanité, et le siècle dans lequel ils ont vécu leur
appartient quelquefois.
De se retrouver au milieu de ces tableaux, de ces statues et de ces
objets d’art de toutes sortes, Rosa Bonheur semblait rajeunie de vingt
ans ; je ne pus m’empêcher de lui en faire la remarque.
— Vous avez raison, dit-elle, je ne me suis jamais portée aussi bien.
Avant de retourner à By, cependant, je tiens à passer chez Me Tollu,
mon notaire, pour ajouter un codicille à mon testament.
— Oh ! lis-je, ne pouvez-vous pas remettre cette visite à un autre
voyage. Il est déjà bien tard.
— Cela ne fait rien, déclara-t-elle avec fermeté, je me sens bien
portante, c’est vrai, mais s'il m’arrivait quelque accident, vous ne
sauriez comment exécuter mes volontés, puisque vous ne les connaissez
pas encore complètement. Je ne dois pas oublier que si les jeunes eux-
mêmes peuvent être frappés par la mort, les vieux doivent s’y attendre
d'un jour à l’autre. A mon âge on n'est jamais sûre du lendemain !
Alarmée du tour lugubre que prenait la conversation, je m'écriai :
— Chassez donc de votre esprit ces idées noires, songez plutôt à
notre visite au Luxembourg, au Labourage Hivernais que vous avez
trouvé si bien conservé et qui restera toujours aussi lumineux que votre
génie l'avait conçu.
— Sans doute, sans doute, reprit Rosa Bonheur, ma joie a été très
vive de voir que mon pinceau savait déjà, il y a un demi-siècle, travailler
pour les générations futures Allons tout de même chez le notaire.
CROQUIS d’album, PAR ROSA BONHEUR.
LA BERGERIE ( I 8 5 5 ) .
Lithographie originale de Rosa Bonheur, éditée par H. Peyrol.
CHAPITRE XXV
LES DERNIÈRES INSTRUCTIONS.
Au lendemain de notre retour
de Paris, à la suite de la promenade
matinale que nous faisions chaque
jour dans la forêt, Rosa Bonheur
m’a engagée à monter à son petit
atelier, pour m'entretenir, disait-
elle, de choses sérieuses, destinées
à compléter la conversation à la-
quelle j’avais assisté la veille chez
Me Tollu.
A peine fut-elle assise, qu'elle
prit la parole :
— Ainsi que je l’ai promis
devant vous à mon exécuteur testa-
mentaire, je vais lui envoyer les
titres de propriété du château de
By, pour qu'il le mette à votre nom.
— Je vous avoue ne pas com-
prendre la portée de cette formalité.
— C’est pourtant bien simple, reprit Rosa Bonheur. En votre qua-
lité d’étrangère, les droits de succession que vous auriez à payer après
49
LION RUGISSANT.
Par Rosa Bonheur.
386
ROSA BONHEUR
mon décès s'élèveraient à près de 12 °/0 de la valeur de mes biens
immeubles. Si, au contraire, je vous fais une donation entre vifs, la
somme sera minime le ne serai tranquille que lorsque vous aurez
légalement pris possession du domaine de la Parfaite Amitié.
— Pourquoi penser à tout cela? répliquai-je, n’avez-vous pas des
préoccupations plus pressantes? Voici que la nouvelle construction est
terminée, sauf les volets qui demain seront en place. Dans quelques
jours, vous commencerez l'aménagement de votre Foitlaison
— Anna, fit-elle avec un peu d'impatience, asseyez-vous auprès de
moi, ce que j’ai à vous dire est plus important, et il est utile que ce
soit entendu entre nous, car je désire vous tracer une fois pour toutes
votre devoir qui est très sérieux. Je compte en effet sur votre dévoue-
ment et votre intelligence pour exécuter les volontés que je n'ai pas
spécifiées dans mon testament. Ecoutez-moi bien.
Je regrette de n’avoir pas une plus grosse fortune, car je serais
heureuse de léguer une somme importante à la Société des Artistes
français; du moins puis-je contribuer à accroître les collections du
musée du Luxembourg de la manière que vous me disiez hier : dans
quelques jours, nous choisirons ensemble une série d’études que vous
remettrez au musée après ma mort.
J'ai promis verbalement à ma cousine, Mme Lagrolet, la petite
étude terminée de la Foulaison ; vous aurez soin de la lui remettre. A sa
petite fille Germaine, vous donnerez dix mille francs et à celle de mes
amis Verdier cinq mille.
le laisse à Céline 800 francs de rente viagère, mais je veux que
vous y ajoutiez 400 francs, car je désire qu'elle associe nos deux noms
dans un même élan de gratitude.
Donnez des souvenirs à ceux qui m’ont porté de l’affection
Faites du bien en mon nom dans ce pays, où j'ai été si heureuse avec
ma Nathalie. Quant à mon frère, mes neveux et mes nièces, je vous
laisse libre, et ne veux vous créer aucune obligation.
— Quelle responsabilité vous m'imposez ! m’écriai-je. Pourquoi ne
me guidez-vous pas dans une misssion si importante ?
— Votre guide, Anna, ce sera l'attitude des miens. J'ai confiance
dans votre loyauté, je sais que vous ferez plus que je n’aurais fait pour
eux, mais promettez-moi qu'en aucun cas vous ne laisserez ma famille
vivre ici, que rien ne leur reviendra de ce qui appartenait à mes chers
amis Micas ?
— Quel rôle difficile vous me confiez !
— C'est vrai, mon Anna, mais c’est le beau rôle. Peut-être vous
R OSA BONHEUR
38/
üi-jc entraînée dans une position bien complexe. Je m'aperçois en effet
que, de même que ma famille, mes amis ne sont pas satisfaits de vous
voir auprès de moi. Mais faut— il , a cause deux, renoncer à l'adoucisse-
ment de mes dernières années? Ne vous inquiétez de rien. Le jour
de ma mort, vous remettrez entre les mains de MeTollu la lettre testa-
mcntaite que je \ ous ai confiée toute cachetée au mois de novembre
CERF EN FORÊT, PAR ROSA BONHEUR.
dernier. Cette lettre expliquera les raisons auxquelles j’ai obéi en rédi-
geant mes dispositions dernières.
Il faut que j'aborde la question de mon enterrement, et que
nous en suivions ensemble point par point le programme.
Hier, devant le notaire, vous sembliez étonnée de voir que
dans mon codicille je vous chargeais de décider de la nature de mes
obsèques. Personnellement, je suis partisan des enterrements civils,
mais comme je veux être enterrée avec la famille Micas, je ne saurais
y entrer décemment qu’en passant par l'église, ainsi que l'ont fait, non
seulement Nathalie, mais encore tous ceux qui occupent une place dans
388
ROSA BONHEUR
celte tombe. Je ne puis exprimer moi-même ce changement apparent
de mes opinions. C'est vous qui serez mon intermédiaire pour concilier
le respect de mes convictions intimes avec des scrupules qui, pour être
un peu tardifs, n’en sont pas moins très sérieux et très honorables.
Si je fais quelques concessions pour la manière dont on agira
vis-à-vis de mon cadavre, ma conscience philosophique est inébran-
lable. Jurez-moi, sur la mémoire de Nathalie, qu’aucun prêtre n'appro-
chera de mon lit de mort.
— Je vous le jure, mais j’espère bien que Dieu vous accordera
encore de longues années de bonne santé.
— Je le demande aussi, mais il est naturel que je quitte ce monde
avant vous. Respectez mes volontés. Je désire que mon convoi soit en
tout semblable à celui de mon amie; qu’il y ait pour moi comme pour
elle un service à l’église de Thomery. De là mon corps sera transporté
au Père-Lachaise 11 sera célébré un second service dans la chapelle
du cimetière, comme je l’ai fait faire pour Nathalie, mais je repousse
tous les honneurs que n’ont pas eus mes amies Micas. Ainsi, je ne veux
aucun détachement de soldats à mes funérailles. J’entends aussi qu'au-
cun discours ne soit prononcé sur ma tombe
Des fleurs ? Oui, Nathalie en avait.
Ma famille marchera en tête du cortège, les amis viendront
ensuite.
— Et moi, où devrai-je me mettre? dis-je.
— Le premier rang appartient à ceux au profit de qui la loi établit
la hiérarchie. Hélas! ma chère Anna, les afl'ections les plus sincères
s’effacent devant les degrés de parenté. Mais qu'importe la place que
vous occuperez au milieu de mon cortège, puisque vous en aurez une
dans mon tombeau !
Elle m'embrassa et poursuivit :
— Soyez assurée que la sympathie que j’ai pour vous persistera au
delà de mon existence terrestre; le cœur est vieux, mais l’âme ne vieil-
lira jamais.
Cette conversation m'était horriblement pénible; mais puisque
Rosa Bonheur avait tenu à régler d'une manière définitive la question
de ses funérailles et la manière dont devaient être exécutées ses der-
nières volontés, je me résolus à la questionner sur divers points qu'il
m'eût été douloureux d’aborder ensuite : mais c’est avec un tremble-
ment dans la voix que je lui demandai comment elle entendait être
vêtue dans son cercueil, et lequel de ses costumes, féminin ou masculin,
avait sa préférence.
B O. U h S D ECOSSE COUCHÉS, A GLENCOE (1889), PAR ROSA BONHEUR.
D’après une gravure de J. B. Pratt, éditée par Lefèvre et (ils, à Londres.
390
ROSA BONHEUR
— Ni l'un ni l'autre, fit-elle vivement. Dans mon dernier sommeil,
c'est en chemise de nuit, avec des bas noirs, que je veux être.
— Et vos décorations ? ne désirez-vous pas en emporter une ?
Elle eut un sourire plein d'ironie, pour me répondre :
— Pendant la vie, l’on peut porter ces insignes avec quelque satis-
faction ; dans la mort, jamais! Cependant, mon Anna, quand j'aurai
rendu mon âme à Dieu, je vous prie de mettre près de mon cœur la
couronne de laurier que vous avez tressée et dont vous m’avez fait
hommage. Et sur ma tombe, vous inscrirez, je vous le répète : L’amitié
EST UNE AFFECTION DIVINE.
A ce moment de notre entretien, la blanche chevelure de Rosa
Bonheur se trouvait illuminée d’un rayon de soleil qui traversait l'atelier.
— Laissez-moi vous bénir, dit-elle.
Je m’agenouillai, les paupières pleines de larmes. La noble femme
mit ses deux mains sur ma tête, et de ses lèvres tombèrent ces paroles :
— Je prie Dieu que mon Anna soit heureuse ici-bas et que plus
tard nous soyons réunies pour toujours dans un monde meilleur.
Elle me releva, pour me presser longuement dans ses bras, en
même temps qu'elle murmurait :
— Lorsque je serai sur le point de rejoindre ma mère et Na-
thalie, n’oubliez pas que je désire que ma tête repose sur votre épaule
pour m'endormir dans l’éternité !
Ces lugubres propos m’avaient douloureusement impressionnée ; il
semblait que Rosa Bonheur, bien qu elle fût en bonne santé, aussi alerte
et d’un esprit aussi vif qu'à l'habitude; eût reçu un secret avertissement
de sa fin prochaine, encore qu'il n'y en eût aucun signe avant-coureur.
Hélas ! jamais pressentiment n’aurait été mieux justifié, puisque cinq
jours à peine devaient s’écouler entre cette scène émouvante et le
moment où l'âme de ma noble amie irait rejoindre celles de sa mère et
de sa chère Nathalie ! La tâche me semble bien lourde de donner
le récit de ces lamentables journées.
C’était le samedi 20 mai, au lendemain de l'entretien que je viens
de conter et à la veille de la Pentecôte. Deux de mes sœurs étaient
venues passer les fêtes avec nous, et ma mère était à By depuis plusieurs
semaines déjà. Depuis quelque temps, elle était en butte à certaines
instances de Rosa Bonheur qui essayait de la décider à venir elle aussi
vivre au château, pour y prendre la place que remplissait si bien jadis
la bonne mère Micas. Le rêve de l'illustre femme était de reconstituer
autour d'elle cette vie familiale dont elle avait été privée pendant neuf
années et vers laquelle aspiraient toutes les forces de son cœur.
CERF AUX ECOUTES
ROSA BONHEUR
3gi
Nous étions dans l'atelier et je peignais, lorsque Céline vint aviser
sa maîtresse que 1 architecte et le serrurier chargés des travaux de la
nouvelle construction l'attendaient dans la cour et la priaient de
descendre.
Rosa Bonheur se leva ; je lis de même, me disposant à la suivre,
mais elle me retint en assurant qu elle allait remonter presque aussitôt.
Quel regret j’éprouve aujourd’hui d’avoir déféré à son conseil et de
m’être abstenue d’assister à l'entretien.
Plus d une demi-heure se passa sans que je visse revenir Rosa
Bonheur. J étais sur le point de descendre pour lui porter son collet et
son chapeau, lorsque enfin elle remonta dans un état d'agitation
extrême.
— J'ai eu tort, fit-elle, de me laisser entraîner à discuter en plein
vent. Je ne me suis pas aperçue que je n’avais rien sur la tête ni autour
du cou : il me semble que j’ai quelque chose dans la gorge. Et puis, un
de ces hommes avait une haleine qui m’a soulevé le cœur, c'était une
infection. J'espère bien cependant n'avoir pas attrapé quelque maladie
contagieuse.
Elle s’étendit sur sa chaise longue, tout en poursuivant :
— Ah! qu’il me tarde de nous voir toutes deux installées devant
ma Foulaison. Les volets que j’avais combinés pour les fenêtres du
nouvel atelier, dans le but d’intercepter les reflets du gazon, sont enfin
à leur place, mais ils sont si lourdement construits qu’il faudrait bien
deux hommes pour les manier. Cette fois-ci, je pense pourtant être
arrivée à me faire comprendre; ce ne sera pas malheureux, après huit
mois de réclamations.
Nous allâmes bientôt dîner, pour revenir ensuite au grand atelier.
Rosa Bonheur s'assit dans son fauteuil. J’avais attaché au lustre élec-
trique une grande feuille de marronnier faisant abat-jour, grâce à quoi
elle était plongée dans l’ombre. Elle se mit à examiner son grand tableau
et il me sembla deviner la joie dont elle était animée, à la pensée de ce
qu'elle allait entreprendre pour l'achèvement d’une œuvre qui lui tenait
à cœur et qui devait être le couronnement de sa carrière.
Maintenant, voici qu’elle allumait une cigarette. Ses yorkshires
sautillaient autour d’elle. Daisy parvint à s'installer avec autorité sur ses
genoux ; quant à Charley, il remuait sa queue avec vivacité et grattait
les bottines de sa maîtresse, tant qu'elle lui donna une petite claque
amicale sur le dos, et il se résigna à s'étendre à ses pieds.
— Vous souvenez-vous, me dit-elle, de ce passage charmant de
Xavier de Maistre dans le Voyage autour de ma chambre : « C est un
392
ROSA BONHEUR
excellent meuble qu'un fauteuil Il est quelquefois doux de s’y étendre
mollement Un bon feu, des livres, des plumes, — et j'ajouterai de la
musique, — que de ressources contre l'ennui Les heures glissent alors
sur vous et tombent en silence dans l’éternité sans vous faire sentir leur
triste passage. » Faites-moi entendre une sonate de Mozart, je vous en
prie, une de celles avec lesquelles ma mère me berçait autrefois. Vous
chanterez ensuite quelque chose de Gluck. Pour terminer, vous accom-
pagnerez votre sœur Julia, qui certainement voudra bien nous jouer
du Haendel sur son violon.
Je me mis au piano, et commençai de jouer. Rosa Bonheur
écoutait, les yeux fermés; plusieurs fois il me sembla qu’elle som-
meillait, mais aux derniers accords elle se leva en disant :
— Restons sur cette harmonie grandiose, on se serait cru au Paradis.
Bonsoir, mes chères amies.
Le jour de la Pentecôte, avant déjeuner, Rosa Bonheur nous
conduisit au nouvel atelier et nous fit admirer le grand châssis vitré.
— C'est enfin l’éclairage magnifique que j’ai si longtemps rêvé. Dès
la fin de cette semaine, la Foulaison sera installée, je pense. Encore un
an de travail et j’aurai accompli le vœu de Nathalie. Voyez-vous cette
place vide au-dessus de la cheminée ? Je la destine à un bas-relief que je
vais bientôt commencer. 11 représentera des chevaux sauvages, et cela
en souvenir de ceux qui nous ont si providentiellement rapprochés,
Anna et moi.
Tout en parlant, elle avait aperçu une toile d'araignée qui s’était
accrochée à l’une des fenêtres. Elle eut un sourire :
— Déjà mes petites amies se sont installées, elles ont été plus
alertes que moi, car je n’entrerai en possession que dans deux ou trois
jours. Leur activité est de bon augure, c'est un signe qu’on travaillera
beaucoup ici.
En revenant vers la maison, Rosa Bonheur fit remarquer à ma
mère que l’architecte avait eu l’heureuse idée de symboliser l’amitié
de ses deux filles artistes (elle et moi), en sculptant, sur le fronton d’une
des fenêtres de leur atelier, deux roses réunies par un ruban.
Au moment de se mettre à table, elle avoua qu'elle ne se sentait pas
dans son état normal depuis la veille, et qu’elle n’avait aucun appétit.
— Je ferais mieux de m’étendre sur ma chaise longue, fit-elle.
Elle s’y étendit en effet et nous dûmes déjeuner seules, ce qui jeta
un voile de tristesse sur notre repas.
Dès qu’il fut achevé, je remontai à l’atelier, où Rosa Bonheur était
50
BERGERS LANDAIS, PAR R OSA BONHEl'R.
394
ROSA BONHEUR
restée confiée aux soins de Céline. Sans doute, pendant notre absence,
ses pensées avaient-elles pris un tour lugubre, car elle me dit brusque-
ment :
— Anna, ne fais pas de vente publique quand je ne serai plus : si
tu as besoin d'argent, vends une étude.
— Chère amie, répliquai-je, le cœur serré, pourquoi songer à tout
cela, qu’avez-vous à redouter ?
— Je n'ai pas peur de la mort Cependant je désirerais bien
rester avec toi encore quelques années ; mais à la grâce de Dieu !
Vers le soir, je m'aperçus que ma vieille amie éprouvait quelque
difficulté à parler, et que l’intérieur de sa bouche était devenu blanc.
J’en éprouvai un trouble profond et une vive inquiétude.
Autrefois, j'avais perdu une sœur de la diphtérie; je me demandai
naïvement si Rosa Bonheur n'était pas atteinte du même mal et je fis
appeler en toute hâte le médecin de Thomery, le D1 Gilles.
— Ce n'est pas la diphtérie, déclara-t-il après avoir examiné la
malade, mais la grippe. \llle Rosa devra garder le lit pendant quelques
jours. Et il se retira, après avoir ordonné divers soins.
Ma mère, Céline et moi, nous veillâmes.
Rosa Bonheur passa une mauvaise nuit. Néanmoins, au matin,
le docteur la trouva un peu mieux. 11 lui appliqua de la teinture d’iode
sur la poitrine et sur le dos, et lui fit prendre de la quinine. Un peu
peu plus tard, Mmc Gauthier étant venue voir notre malade, put échanger
quelques paroles avec elle.
Dans l’après-midi, Rosa BonKeur commença à tousser et â se
plaindre de violentes douleurs dans le dos.
— Je me sens fatiguée et brisée, disait-elle, et ses beaux yeux me
regardaient avec tendresse.
A sept heures, nouvelle visite du docteur. Il prescrivit de continuer
le traitement, et quoique la gorge fût très enflammée, ne vit aucun sujet
d'alarme.
Cependant, le mardi matin, entre quatre et six heures, la malade
fut prise de telles souffrances, que je fis atteler immédiatement pour
aller chercher le docteur. Il se borna encore à prescrire des applica-
tions de teinture d'iode et de laudanum.
Je lui demandai s'il ne conviendrait pas d'appeler en consultation
un de ses confrères de Paris; il ne le jugea point utile.
— Ce sont des rhumatismes intercostaux, tranquillisez-vous, j'ai
vu mademoiselle Rosa bien plus malade.
Rosa Bonheur sommeilla et se déclara un peu soulagée.
ROSA BONHEUR
3<»5
\ ers onze heures du matin, elle demanda à manger de la panade
et je pus observer que des yeux elle suivait avec intérêt Céline procé-
dant à la toilette quotidienne de ses oiseaux.
Plus tard dans la journée, Rosa Bonheur me dicta diverses lettres,
pour aviser ses amis qu’elle était obligée de garder le lit.
Le mercredi matin, troisième jour de sa maladie et veille de sa
mort, elle me pria de l'aider à passer son peignoir pour aller dans la
CERFS F. N FORÊT ( I 883), PAR ROSA BONHEUR.
(Metropolitan Muséum, à New- York.)
chambre de Nathalie, devenue la mienne. Bien qu a regret, car je
craignais un refroidissement, je n’osai pas refuser ce qu elle me deman-
dait en grâce, et lui prêtai l’appui de mon bras.
En entrant dans la chambre, mon amie s aftaissa sur un fauteuil
où elle demeura silencieuse pendant que ses regards erraient sur les
divers meubles, avant de s’arrêter à la fin sur le lit. Pensant qu elle
était venue là pour changer d'air, je lui demandai s il lui plairait de s y
installer. Elle laissa s écouler quelques instants, avant de me répondre
avec un accent de résignation, qu elle préférait retourner dans la sienne.
396
ROSA BONHEUR
Je l'aidai à s'y rendre; chemin faisant, elle fixait sur moi ses beaux
yeux noirs en me recommandant de vénérer la mémoire de celle qui
avait rendu le dernier soupir dans cette chambre.
Ces paroles, le ton dont elles étaient prononcées, m'ont serré le
cœur d’une émotion poignante. Rosa Bonheur se croyait-elle perdue ?
Était-elle venue près du lit de Nathalie pour y mourir, ainsi qu’elle en
avait exprimé le vœu? Et est-ce par crainte de m’effrayer qu’elle avait
renoncé à ce triste dessein ?
Le docteur est revenu à deux heures. Après avoir examiné attenti-
vement la malade, il m’a dit, d’un ton anxieux qui m'a fait frissonner,
son intention de télégraphier immédiatement au Dr Apostoli, de Paris,
qui plusieurs fois déjà avait soigné Rosa Bonheur et en qui elle avait
grande confiance, car l'état était devenu subitement grave ; il s’agissait
d'une congestion pulmonaire grippale.
De mon côté, je fis appeler mon beau-frère, le Dr Dejerine. Tous
deux arrivèrent bientôt.
Le soir venu, le médecin de Thomery pensa de son devoir de
s'installer au chevet de la malade pour y passer la nuit, et cela m'a
ouvert les yeux sur la gravité du mal.
Dans ma détresse, je me suis rendue auprès de ma mère, nous nous
sommes agenouillées et nous avons prié avec ferveur.
Le lendemain, qui était le 25 mai, le médecin m'ayant avisée qu’il
lui fallait s’absenter pour visiter d’autres malades, il m’a semblé voir là
une raison de me tranquilliser. Je suis donc restée près de Rosa Bonheur.
A un certain moment, je vis ses lèvres remuer. M'étant penchée vers
elle, je lui ai demandé s’il ne lui plairait pas de prendre un peu de lait.
— Non, mon Anna, fit-elle en me caressant les cheveux Chante-
moi le Lac.
Je n'avais guère le cœur à chanter, et n'osai refuser cependant.
Ayant ouvert les portes qui faisaient communiquer sa chambre avec
son cher « sanctuaire », et tout en m'accompagnant du piano, j’ai donc
entonné le prélude de Niedermeyer. Mais ma voix tremblait et j'avais
peine à articuler les premiers vers de la célèbre romance que Rosa
Bonheur aimait tant et qu'elle m'avait apprise à aimer aussi.
L’entrée soudaine de ma mère m’arrêta court : Rosa Bonheur me
réclamait.
Je me précipitai vers ma chère amie, qui d'une voix triste et brisée
me dit lentement :
— Si nous devons nous séparer bientôt, nos âmes se retrouveront
J'ai lutté tant que j'ai pu Je ne peux plus!
RO SA BONHEUR
3g8
— Faites encore un effort, dis-je en sanglotant.
Pour toute réponse, elle dit :
— Je veux que tu restes un ange !
Et ses yeux se fermèrent. Je n osai dire un mot.
Bientôt le docteur rentra. Son attention se porta aussitôt sur les
mains de Rosa Bonheur. Je fis comme lui instinctivement, et fus frappée
de voir que des tâches bleuâtres avaient envahi les ongles.
Sans me rien dire, il sortit aussitôt pour annoncer que tout était
fini !
Quant à moi, demeurée seule auprès de la mourante, je voyais
avec terreur son visage devenir livide.
Un violent désespoir me saisit; je n'en pus retenir l'expression et
me mis à crier :
— Non! non! ma chère amie, ne me quittez pas! Rosa, ma chère
Rosa Bonheur!
Ses paupières se soulevèrent doucement, scs yeux se tournèrent vers
moi, et comme un murmure, je l'entendis qui disait :
— Anna! mon Anna !
Une prière de reconnaissance s’éleva de mon cœur. Il me vint à
la pensée que l'âme de Nathalie devait être là, prête à s'unir à celle de
son amie, mais qu'en compassion de mon désespoir, la noble femme
retardait généreusement l'instant de la douloureuse séparation.
— Rosa Bonheur n'est pas morte, m'écriai-je, elle vit, elle vit!
Le docteur, immédiatement revenu, ordonna d'apporter des ser-
viettes chaudes; j’eus la sensation ,que la chambre se remplissait de
monde, puis je ne sais plus ce qui se passa : j’avais perdu connaissance.
Je revins à moi dans les bras de ma sœur, Mme Dejerine, venue de
Paris à mon appel.
— Ne t’occupe pas de moi, songe à sauver Rosa Bonheur.
Hélas ! mon vœu si ardent ne fut exaucé que pour quelques heures.
La vie s'en allait par degrés, comme une flamme qui s’éteint.
De temps en temps, la mourante disait encore :
— Anna ! Anna !
Me rappelant alors sa suprême recommandation, je m'assis sur
son lit, je passai mon bras autour de son cou, sa tempe touchant la
mienne, et j’attendis, le cœur pressé comme dansunétau. Des lèvres de
Rosa Bonheur s'échappa encore, pareil à un souffle :
— Je serai ton ange gardien
Je ne pouvais me résoudre à croire la mort si proche et dans mon
navrant et naïf désir je répétais :
RO SA BONHEUR
3 99
— Demain vous serez mieux Dormez tranquille Heureuse..
heureuse
Hclas ! Iout à C0UP je sentis qu’elle devenait froide; je pressai
sa main dans la mienne pour la réchauffer, mais un frisson glacé courut
dans mes veines; il me sembla que moi aussi j’allais mourir.
Docteur! m écriai-je, mettez votre main sur son front.
— Il faut plutôt que je m’occupe de mademoiselle! répondit-il un
peu brusquement.
ROSA BONHEUR SUR SON LIT DE MORT.
Je le regardai avec effroi, et un sanglot souleva ma poitrine lorsque
je l’entendis proférer le terrible arrêt :
— C'est fini Embrassez-la !. ...
Et pendant qu’à travers mes larmes je contemplais le visage pâli
de celle qui n’était plus, tout mon être se fondit dans un hommage de
profonde gratitude à l’égard de la femme illustre qui m’avait trouvée
digne de sa confiance et de son affection.
Rosa Bonheur semblait dormir paisiblement. Sur son visage se
répandait une expression de sublime sérénité. Quels impénétrables
mystères entourent le passage de la vie que nous connaissons, à celle
qui nous est ouverte par la mort?
400
ROSA BONHEUR
Déjà l'atelier était sous scellés lorsque ma sœur Julia me fit penser
à la couronne de laurier que Rosa Bonheur avait souhaité emporter
dans son cercueil. Pour me permettre de prendre cette relique, le juge
de paix de Moret voulut bien consentir à briser le cachet qu'il venait
d'apposer. J'enlevai avec précaution, du bois de cerf auquel ma vieille
amie les avait suspendus, les rameaux désséchés dont les feuilles conser-
vaient cependant encore un peu de leur verdeur; je les déposai sur la
Photographie Braun, Clément et C»e. Collection Tedesco frères.
UN COUPLE DE CHEVREUILS, EFFET D’HIVER ( 1 8 9 3 ) ,
PAR ROSA BONHEUR.
poitrine de la défunte, et mes lèvres tremblantes se posèrent une der-
nière fois sur la petite main que la mort venait de raidir à jamais.
Au matin des funérailles, désireuse de me retrouver seule un moment
sous le bouquet des grands chênes dont Rosa Bonheur était si fière, je
me rendis dans le parc, et il me sembla que jamais ces arbres n'avaient
été aussi majestueux qu'au jour où celle qui aimait tant à venir s'asseoir
à leur ombre allait s’éloigner d’eux pour toujours. Je revécus pendant
un instant les heures heureuses, mais trop courtes passées là en com-
pagnie de l’illustre femme dont maintenant l’âme rayonnait dans l'infini.
-•>1
TROUPEAU DE MOUTONS AU REPOS, PAR ROSA BONHEUR.
(Hertford House, Collection Wallace, à Londres.)
402
ROSA BONHEUR
Le vent agitait le feuillage d'un imperceptible frémissement ; il me
sembla pourtant qu'il apportait à mon oreille comme un écho lointain
de ce chant admirable dont Gœthe avait tracé les vers sur la porte
d'une cabane de la Forêt-Noire et que Schubert a mis en musique :
Au-dessus des cimes plane le repos;
A travers le feuillage, tu sens à peine un souffle;
Les oiseaux se taisent dans les bois.
Patiente un peu, patiente encore,
Bientôt toi aussi tu trouveras le repos
LA BONNE MÈRE (CHÈVRE ET CHEVREAU x).
Dessin de Rosa Bonheur.
Je rentrai à la maison.
Les obsèques de Rosa Bonheur furent religieuses, selon qu'elle en
avait exprimé le désir dans ses dernières instructions.
Par la grande porte dont la grille avait été ouverte à deux battants,
le cercueil fut porté sur un corbillard drapé de blanc. Le curé de Tho-
mery, entouré de ses enfants de chœur, se plaça en tête du cortège, que
i. Über allen Gipfeln ist Ruh,
In allen Wipfeln spiirest du kaum einen Hauch;
Die Vôgelein schweigen im W’alde.
Warte nur, balde,
Ruhest du auch.
ROSA BONHEUR
4o3
suivirent les enfants de l'école de By et la plupart des habitants du
hameau.
Lentement, pat la rue tortueuse, le convoi s'achemina vers l'église.
Les roses grimpantes qui tapissaient les murailles des maisons semblaient
envoyer un suprême adieu à une sœur chérie qui les quittait. Leur par-
tum n est-il pas aussi suave que celui qui se dégage d'un encensoir?
Photographie Braun, Clément et Ci». Collection Tedesco frères.
LES CERFS, EFFET DU MATIN ( I 8 9 7 ) .
Pastel par Rosa Bonheur. (Exposé en 1897 à la Galerie Georges Petit.)
Après une cérémonie en tout point semblable à celle de Nathalie,
le cercueil fut transporté au chemin de fer. Bientôt après, il arrivait à
la gare de Lyon, où ceux de ses amis qui n’avaient pu venir à By, et
des artistes en grand nombre, s'étaient donné rendez-vous pour accom-
pagner à sa dernière demeure la femme qui porta si haut son étendard
dans la glorieuse armée à laquelle ils appartenaient.
Suivant sa volonté, Rosa Bonheur ne reçut aucun des honneurs
militaires auxquels lui donnait droit sa qualité d'officier de la Légion
d’honneur. Nul discours ne fut prononcé. Mais aussitôt qu'il eût été
404
ROSA BONHEUR
déposé sur la dalle recouvrant celui de Nathalie Micas, son cerceuil
disparut sous un amoncellement de fleurs
Rosa Bonheur quitta ce monde le jour même où la Société des
Artistes français se réunissait pour décerner la médaille d'honneur du
Salon.
Quelques semaines plus tard, M.Tony Robert-Fleury me disait :
— Si nous avions pressenti une fin aussi soudaine, mes confrères et
moi, nous aurions certainement voté pour Rosa Bonheur, mais nous ne
pouvions prévoir la catastrophe qui a surpris tous les intimes de la
chère artiste. Nous espérions consacrer sa carrière d'une manière plus
solennelle en lui décernant la médaille d'honneur à l'occasion de l'Expo-
sition universelle de 1900. Ainsi, nous aurions couronné dignement la
carrière d'un des plus grands peintres animaliers du xixe siècle.
Photographie Braun, Clément et C»\
Collection Tedesco.
LIONS DE NUBIE AU REPOS, PAR ROSA BONHEUR.
ETUDE POUR «LA FOULAISON», PAR ROSA BONHEUR.
CHAPITRE XXVI
L EXÉCUTION DES VOLONTES DE ROSA BONHEUR
LA DISPERSION DE SES ŒUVRES.
LES HOMMAGES QUI LUI FURENT RENDUS.
Des années déjà nombreuses
se sont écoulées depuis le jour
où les restes de Rosa Bonheur
turent déposés au cimetière du
Père-Lachaise, près de ceux de
Nathalie Micas, l'amie d'autre-
tois. Ayant achevé le récit d'une
vie si remplie, la tâche de l'amie
survivante pourrait sembler
épuisée, s'il ne lui restait, en
mémoire de celle qui n'est plus
comme à l'égard d'elle-même,
le devoir d'exposer au lecteur
la manière dont furent exécu-
tées les volontés de l'illustre
défunte.
La lecture de son testament,
que j'ai cru bien faire de donner
à la tin de ce volume, celle de
la lettre qui le complète, venant après la narration des propos de Rosa
Bonheur touchant sa fortune et ses biens, est faite pour donner quelque
MEDAILLON DE MARBRE, PAR G. LOISEAU-BAILLY
Dédié à Rosa Bonheur par la ville de Paris.
40 6
ROSA BONHEUR
idée des difficultés du rôle délicat, par son imprécision en plus d'un
point, qu'il me restait à remplir; elles ne sauraient dire combien
grandes étaient mes perplexités.
La lettre si poignante et si triste de Rosa Bonheur me confiait la
mission de délivrer à son frère la part d’héritage que, suivant les cir-
constances, elle lui eût assignée si d’outre-tombe elle eut pu faire
entendre sa voix ! Or, ses dernières volontés m’interdisaient de
disposer en aucune manière de la maison ni de tout ce qui avait appar-
tenu aux Micas. C'est donc uniquement sur la fortune mobilière de
Rosa Bonheur que je pouvais prendre ce qui devait revenir à son frère.
Après réflexion, j’avais enfin décidé d'offrir à M. Isidore Bonheur de
partager avec lui les Joo.ooo francs que sa sœur possédait en propre,
et j'étais allée faire part de ma détermination à M. Tedesco qui avait ces
fonds en dépôt, lorsque, à ma grande stupéfaction, le marchand de
tableaux s’écria :
— Vous ignorez donc que Rosa Bonheur laisse une fortune considé-
rable en œuvres de toute nature Je vais vous faire une proposition.
Si vous consentez à nous céder en bloc tout ce qui se trouve dans ses
cartons, nous vous offrons un million et demi.
Un million et demi ! Pouvais-je croire qu'il se trouvait à Bv des
études en assez grand nombre pour prétendre à une telle valeur, alors
que je n'en connaissais qu'une vingtaine, que Rosa Bonheur m'avait
montrées à diverses reprises, à l'appui de ses explications sur sa
méthode de travail ? M. Tedesco n’eut aucune peine à se rendre
compte que mon incrédulité n’était pas feinte, et il appela son frère aîné
qui confirma ses dires :
— Voici bien quarante ans, fit celui-ci, notre père a proposé à Rosa
Bonheur de lui payer l'ensemble de ses études la somme d'un million.
Pour toute réponse, Mlle Rosa a levé les épaules en s'écriant : « Tedesco,
f -moi la paix ! » Depuis lors, elle a continué de travailler sans
relâche. Jusqu'à la fin de sa vie, elle a accumulé dans ses cartons des
études d'une valeur égale peut-être à celles que notre père, si bon
connaisseur, avait évaluées un million. Si nous vous faisons aujourd'hui
l’offre d’un million et demi, nous n’agissons pas seulement en amis de
Rosa Bonheur, mais en hommes d’affaires sérieux.
En présence de la situation inattendue qui venait de m’être révélée,
je demandai à réfléchir. N’était-il pas indispensable, avant de prendre
une décision définitive, de m’entretenir avec Mc Tollu, l’exécuteur
testamentaire de Rosa Bonheur? Je ne dissimule pas, cependant, que,
dans la joie de mon âme, j'étais prête à accepter l’offre généreuse de
RO SA BONHEUR
407
MM. I edcsco; c était pour moi le moyen de remplir, au delà de tout ce
que j’avais pu rêver, le beau rôle qui m'avait été confié.
Néanmoins, tandis que je racontais à Me Tollu l’entretien que je
viens de citer, il me semblait entendre une voix très chère murmurer
à mon oreille : « Lorsque mes études auront été vendues en bloc, il ne
t'en restera plus aucune trace entre les mains. »
Comprenant le sens de ce précieux conseil, je dis à Me 1 ollu :
— En acceptant la proposition de ces messieurs, je perdrai évidem-
ment le droit de reproduire les études; or, c est un peu son héritage
moral que Rosa Bonheur m'a légué, n'est-il pas vrai t Je ne puis me
résoudre à y renoncer ainsi. 11 me semble préférable d abandonner a
M. Isidore Bonheur les trois quarts de toute la collection, en me réser-
vant toutefois un droit de reproduction sur 1 ensemble de 1 œuvre. De
sa part, M. Isidore Bonheur fera ce qu’il voudra.
— Vous ne comprenez donc pas, s’écria le notaire, qu on ne peut
partager des œuvres d art comme on ferait de titres de rentes.' Si nous
408
ROSA BONHEUR
voulez être généreuse, vous avez seulement deux partis devant vous :
accepter l’offre de ces messieurs, ou faire une vente publique. Mais,
avec toutes les libéralités qu'il vous reste à accomplir, je m’oppose à
ce que vous abandonniez les trois quarts du produit. La moitié suffira
bien, et ce sera encore un cadeau royal. Croyez-vous que M"e Micas
aurait fait ce que vous proposez ?
Faire une vente aux enchères publiques, c’était contraire au vœu
de Rosa Bonheur. N’était-ce pas, néanmoins, la seule manière de résoudre
aisément le problème ?
Mon offre d’abandonner, après tous frais payés, la moitié du pro-
duit de la vente des tableaux et des études à M. Isidore Bonheur avait
été moralement acceptée, lorsque me parvint subitement une assignation,
dans laquelle je me trouvais accusée par la famille d'avoir capté le
testament de Rosa Bonheur en hypnotisant l’illustre femme C'était
un procès avec tous ses ennuis.
Sans doute, j'avais un moyen fort simple de me tirer d’embarras :
renoncer au rôle que Rosa Bonheur m’avait confié, abandonner le titre
de légataire universelle et l’héritage : par là je pouvais espérer, jusqu’à
un certain point, couper court à la calomnie; mais telle n’était pas la
volonté de Rosa Bonheur. J’avais été honorée de son amitié; il en
résultait pour moi le devoir de montrer que je méritais la confiance
qu’elle m’avait témoignée.
Cependant, pour permettre de procéder à l’inventaire légal, l’on
avait levé les scellés apposés à l’intérieur du château, et les recherches
faites à cette occasion, confirmant Iers assurances de M. Tedesco, avaient
amené la découverte, dans tous les coins et recoins, de cartons bourrés
d’études soigneusement classées : c’étaient des chevaux, des bœuL, des
moutons, des cerfs, des sangliers, des lions, etc., tous les animaux en
résumé qui, durant soixante années, avaient défilé devant le crayon de
Rosa Bonheur. Toute avertie que je fusse à cette heure, mon étonne-
ment se trouvait peu diminué en présence d’une telle accumulation de
travaux : c’était une vie entière de labeur qui s’étalait à mes yeux, et
je compris enfin la portée des propos que Rosa Bonheur avait à plusieurs
reprises tenus devant moi, et que j’ai déjà consignés dans ce livre :
« J’aurais mieux aimé me contenter toute ma vie de pain sec que de
vendre mes études Ah ! si pour quelques pièces d'or j'avais lâché
mes instruments de travail, je me serais condamnée à croupir dans
l'oisiveté aussitôt que l’hiver de ma vie serait venu ! »
Au fond de mon cœur, je remerciai ma noble amie de l’inspiration
qu elle m’avait suggérée et qui allait me permettre de constituer un
5 a
CHEVAL AU VERT, PAR ROSA BONHEUR.
(Musce du Luxembourg. — Don Rosa Bonheur.)
4io
ROSA BONHEUR
vaste répertoire de son œuvre et de la préserver jusqu'à un certain
point de la dispersion.
La famille de Rosa Bonheur ne tarda pas à se rendre compte que
le testament était inattaquable et qu'ayant toutes chances de perdre son
procès, il était préférable qu'elle acceptât ce que je lui offrais, c'est-à-
dire la moitié du produit net de la vente. Je me prêtai du reste volon-
tier à une conciliation, la préparation d'une exposition digne de la
renommée de la défunte devant en être grandement facilitée. Mais
dirai-je ce que fut ma vie pendant toute une année que durèrent ces
hostilités et ces tribulations, avant d'en venir à l’arrangement amiable.
Combien de fois j’ai dû refouler au fond de mon cœur les sentiments
douloureux qui l'opprimaient, ne voulant pas que la précieuse amitié
que Rosa Bonheur m’avait vouée et qui se poursuivait au delà de la
tombe fût troublée en quelque manière par un acte ou par un mot
qu'elle n’eût pas approuvés. Dans les moments les plus difficiles, c’est
elle qui fut mon guide et mon conseil. Il me semblait percevoir sa chère
présence à côté de moi, et dans mon émotion, je la remerciais, non pas
tant de l'héritage inattendu dont elle me comblait, que de cette initiation
suprême à l'intelligence de sa vie artistique, qu elle m'avait réservée en
dernière preuve d’amitié et de confiance. Ce fut pour moi le plus pré-
cieux bienfait dont le ciel m’ait favorisée, et en quelque sorte l'épilogue
de dix années de relations amicales et d’inspirations artistiques inou-
bliables.
Je suis heureuse de pouvoir exprimer ici un vif sentiment de recon-
naissance à l’égard de ceux qui, dans ces pénibles conjonctures, n'ont
cessé de m’entourer de leurs sympathies, de leur appui moral, de
leurs conseils et de leurs encouragements : i\l. Tony Robert-Fleurv et
M. Jules Lefebvre, mes chers maîtres; l’exécuteur testamentaire de
Rosa Bonheur, Me Tollu; MM. Roche et Hardy, mes conseils; M. et
Mme Flammarion, Mmc Hill, Mlle Liban Whiting, M. et Mme Grew,
M. Deslandes, M. de Fonvielle, M. de Vuillefroy, et plusieurs autres,
amis de l'ancien et du nouveau monde, qui m’ont aidée à garder jusqu'au
bout la plénitude de ma volonté et la sérénité de mon esprit.
Le 25 mai 1900, fut ouverte avant la vente, dans les galeries
Georges Petit, à Paris, rue de Sèze, 8, une exposition de l'ensemble
des œuvres, tableaux, dessins, aquarelles, gravures et bronzes d'art,
laissés par Rosa Bonheur au château de By, lors de sa mort. Ce fut un
grand événement artistique et mondain ; la presse le commenta dans
les termes les plus favorables.
ROSA BONHEUR
4' i
Le catalogue, dû à la plume experte de M. Roger-Miles et dont la
préface est un des morceaux les plus estimés de l’éminent critique,
comportait un double texte français et anglais, et se composait de deux
volumes grand in-40, dont l’illustration comptait io5 planches en
héliogravure hors texte et 5o gravures sur bois de Paillard dans le
texte.
Je n avais pas cru devoir laisser mettre aux enchères les collections
de 1 illustre délunte, sans en distraire un certain nombre de souvenirs
destinés aux personnes qui lui avaient été attachées par les liens de
ÉTUDE DE BŒUFS ÉCOSSAIS AU PATURAGE.
(Musée du Luxembourg. — Don Rosa Bonheur.)
l’amitié. Cinquante études furent, en outre, réservées au musée du
Luxembourg, conformément à la proposition que j'en avais faite à Rosa
Bonheur quelques jours à peine avant sa mort et qu’elle avait accueillie
avec une si vive satisfaction. Non loin du Labourage nivernais, ces
études porteront témoignage de la vigueur et en même temps de la
souplesse d'un talent qui restera parmi les plus probes du xixe siècle.
Dirigée par Me Paul Chevallier, assisté de MM. Tedesco et Georges
Petit en leur qualité d'experts, cette vente ne dura pas moins de neuf
jours et obtint le plus légitime des succès. Les 1.181.498 francs
qu elle réalisa, pour être assez au-dessous du million et demi offert
précédemment par MM. Tedesco, furent néanmoins un résultat très
412
ROSA BONHEUR
remarquable, étant donné l’abondance d’œuvres ayant fatalement des
traits de ressemblance. Déduction faite des frais, il resta une somme
de 799.209 francs, dont la moitié, soit 399.604 francs, fut mise à la
disposition de la famille Bonheur.
Si j’avais cru pouvoir offrir quelques ouvrages de Rosa Bonheur à
ses amis et au Luxembourg, je n'avais pas gardé pour moi la moindre
étude. Sera-t-on surpris que j’en aie racheté un bon nombre, qui
sont revenues orner la demeure de la grande artiste. La Foulaison,
l’immense toile devant laquelle ma vieille amie avait fait tant et de si
beaux projets et qu’un destin cruel ne lui a pas permis d'achever, a
repris dans l'atelier sa place d’autrefois et lui a rendu l'aspect qu’il eut
pendant près d'un demi-siècle.
Quant aux 3oo. 000 francs qui constituaient la fortune mobilière de
Rosa Bonheur, voici de quelle manière j'en ai disposé. Déduction faite
des droits de succession, des frais de funérailles, honoraires de toute
espèce, frais de construction de l'atelier, dettes courantes, etc., des
20.500 francs attribués par parties à Mlles Lagrolet et Verdier, à la
commune de Thomery, de 81 .65o francs mis en dépôt pour le service des
rentes viagères assurées à Céline et à Mlle Mathieu, le reliquat m'a servi
à la fondation d’une récompense annuelle à la Société des Artistes fran-
çais. Le prix Rosa Bonheur devra être attribué chaque année à un des
meilleurs tableaux du Salon, quels que soient la nationalité ou le sexe
de l’auteur, et mon vœu le plus cher est qu'un de mes compatriotes
d’Amérique en soit jugé digne un jour, et que par là — en si modeste
mesure que ce puisse être — soit cimentée l’amitié de la vieille Europe
et de la jeune nation d’au delà des mers.
En rangeant pieusement les médailles et les croix qui avaient mar-
qué les pas de Rosa Bonheur vers la célébrité, il m’est venu la pensée
de solliciter un autographe de l'auguste souveraine qui lui avait ouvert
les rangs de la Légion d’honneur. Sa Majesté l’impératrice Eugénie s’est
prêtée à mon désir avec une bienveillance dont j’ai été touchée au delà
de ce que je ne saurais exprimer, et, parmi les diplômes, rédigés en toutes
langues, qui attestent l’entrée de la grande artiste- dans les Académies
d’Amsterdam et de Milan, de Rotterdam et d’Anvers, aussi bien qu'à
celles de Lisbonne, de Londres et de Philadelphie ; les décrets de l’em-
pereur Napoléon III, du président Carnot, du prince Ernest de Saxe-
Cobourg-Gotha, du roi Léopold, de l'empereur Maximilien, des rois
d'Espagne et de Portugal, non loin de la sauvegarde du Prince Royal
de Prusse, du camée de l'Exposition de Gand et de la médaille du Salon
RO SA BONHEUR
4*3
à 1 effigie du roi Louis-Philippe, j'ai pu placer non sans fierté la carte
que voici :
£7^ -
<&-
s Z-7- Zc
7
Une ambition me reste : conserver aux lieux où a vécu Posa Bon-
heur le caractère qu'ils ont reçu d'elle, et trouver quelque moyen d'y
assurer la pérennité de son souvenir lorsque je serai allée reposer à
son côté dans la sépulture du Père-Lachaise.
Terminerai-je ce livre sans dire quelques mots des honneurs rendus
depuis sa mort à la mémoire de la grande artiste? Ce serait me dérober
bien vite au devoir que je me suis tracé et à l'ambition que je viens
d’exprimer; ce serait aussi me montrer oublieuse de manifestations
petites ou grandes dont nulle n'a laissé indifférent mon culte pour la
gloire de Posa Bonheur.
414
RÔSA BONHEUR
Dans le village de By, la rue sur laquelle s'ouvre la propriété qu'elle
habita quarante années, portera désormais le nom qu'elle a illustré1.
Outre cette ombreuse « galerie » que certains promeneurs venaient
parfois chercher au château, il existe maintenant une route Rosa
Bonheur dans la lorêt de Fontainebleau, dont le pittoresque avait
un grand charme pour elle, et dont tant de fois elle a peint les hôtes
farouches, les arbres géants
et les paysages accidentés2.
Sur la place Dene-
court, à Fontainebleau, se
dresse depuis 1901, un
important monument dé-
dié à Rosa Bonheur par
M . Gambart , auquel
M . Isidore Bonheur et
M. Hippolyte Peyrol ont
apporté le concours de leur
talent. Le motif principal
est un taureau de bronze,
modelé d'après une des
petites sculptures de la
grande animalière . Les
bas-reliefs du piédestal,
sauf l'effigie de Rosa
Bonheur qui en occupe la
face antérieure, sont des
reproductions en bronze
de ses œuvres les plus
célèbres : le Labourage
nivernais et le Marché aux
chevaux illustrent les deux
côtés, tandis que le superbe cerf qu elle avait appelé le Roi de la Forêt
couvre la face postérieure. Ce monument a été inauguré le 19 mai 1901,
en présence de toutes les autorités civiles et militaires, et du maire de
Bordeaux, venu là pour apporter l'hommage des compatriotes de Rosa
Phot. Thibault.
MONUMENT A ROSA BONHEUR,
ÉLEVÉ I'AR M. GAMBART, A FONTAINEBLEAU.
La partie sculpturale est due à MM. I. Bonheur et H. Peyrol;
la partie architecturale à M. A. Jacob.
t. Décision du conseil municipal de Thomery du n juin 1908.
2. Sur l’intervention de M. Reuss, inspecteur des Eaux et Forêts, le nom de Rosa Bon-
heur a été donné à une route située dans le canton de la plaine du Rozoir, partant de la route
de Veneux à Montigny, pour aboutir à la route de Zamet. (Décision du 10 mars 1903.)
KOSA BONHEUR
41 5
Bonheur et donner 1 assurance qu'avant longtemps la cité bordelaise
qui récemment avait donné le nom de l'artiste à l'une de ses rues
saurait, elle aussi, glorifier par le marbre une des femmes les plus
illustres qui
soient nées dans
ses murs.
Si , jusqu’à
présent, Bor-
deaux n'a rien
fait pour réaliser
cette promesse,
Paris s'est mon-
tré plus prompt
à glorifier celle
qui, toute jeune
fille, avait fait son
apprentissage ar-
tistique dans ses
musées, et cueilli
ses premiers lau-
riers dans les ate-
liers de la rue de
l'Ouest et de la
rue d’Assas.
Le quartier
récemment con-
struit à l'empla-
cement des abat-
toirs de Grenelle
possède une rue
Rosa - Bonheur ,
et dans son car-
refour central
s’élève un monu-
ment dont l'une des quatre faces — dédiées toutes à des personnalités du
xixe siècle — présente en un médaillon de marbre le profil plus grand
que nature de la célèbre femme; il est dû au ciseau de M. G. Loiseau-
Bailly. Ce n'est pas du reste la première fois que les traits de Rosa
Bonheur ont tenté la main d'un sculpteur depuis l'érection du monu-
ment de Fontainebleau. Les visiteurs du Salon de 1902 n’ont-ils pas
STATUE DE ROSA BONHEUR, PAR GASTON LEROUX
(Salon des Artistes français, 1902. — Musée de Bordeaux.)
416
ROSA BONHEUR
admiré, dans la vaste salle du Grand Palais, la statue de grandeur
naturelle qu’un Bordelais. M. Gaston Leroux, avait dressée de Posa
Bonheur, comme une superbe invite à ses compatriotes, invite écoutée
du reste, puisque cette statue fut acquise en igo3 par la ville de Bor-
deaux pour son musée. La bonne artiste était représentée assise, tenant
palette et pinceaux, dans une pose à la fois noble et familière qui certai-
nement lui eût agréé.
Sans doute, les éloges des académies, les suffrages de la presse, les
effigies peintes ou sculptées, les hautains monuments, sont fort propres
à soutenir devant la postérité la réputation d’un personnage éminent ; il
n’est pas rare cependant que les variations de la mode et du goût, avec
le recul du temps, n’atfaiblissent bien vite le rayonnement prestigieux
qui semblait entourer son nom. C’est mon espoir et ma conviction
que Rosa Bonheur échappera à un sort trop fréquent. Mieux que ne
pourraient le faire aujourd'hui les propos les plus louangeurs et les
monuments les plus imposants, son œuvre défendra sa mémoire. Ses
productions artistiques se comptent par milliers; elles sont répandues
sur tous les continents; les musées les plus fiers de leurs chefs-d’œuvre
se sont ouverts devant elles, et il n’est point de grande collection privée
d’Europe et d’Amérique qui ne s’enorgueillisse de posséder quelque
œuvre de son pinceau ? Comment l’oubli pourrait-il se faire sur son
nom, quand il n’est aucun de ces ouvrages qui ne dise tout autant l’habi-
leté et la science technique de sa main, que son amour de la nature,
son amitié pour les animaux qu’elle mit en scène, et son intelligence,
sa compréhension merveilleuse de ce qu’elle appelait leur âme.
CROQUIS d’album, PAR ROSA BONHEUR.
APPENDICES
VOLONTÉS TESTAMENTAIRES
D B
ROSA BONHEUR
Testament du 9 novembre 1898
Ceci est mon testament et ma volonté formelle, entièrement écrit de ma
main. — R. B
Je soussignée Rosalie-Marie dite Rosa Bonheur, artiste peintre, saine de
coi ps et d esprit, exprime ici librement mes dernières volontés, ne devant rien
à personne, et n’ayant pas la moindre dette, libre de ma volonté et de ce que
seule j’ai gagné par mon travail, n’ayant jamais eu ni amants, ni enfants.
Je veux être inhumée dans le même caveau que mon amie Mademoiselle
Nathalie-Jeanne Micas, ainsi que j’en ai le droit, ayant été sa légataire univer-
selle et seule héritière et ainsi convenu entre nous ; ce caveau m’appartient et se
trouve au cimetière du Père-Lachaise, à Paris, tombeau de la famille Micas,
entretenu à mes frais par mon marbrier Monsieur H. Édeline, demeurant rue
du Repos.
Mes obsèques devront être civiles, d’une classe modeste, mais convenables,
sans apparat militaire ou autre, laissant à mon amie Mademoiselle Anna-
Élisabeth Klumpke le droit d’agir à sa volonté pour le reste.
Je donne et lègue à Mademoiselle Anna-Élisabeth Klumpke, ma compagne
et collègue peintre et mon amie, tout ce que je posséderai au jour de mon
décès, l’instituant ma légataire universelle. Ce legs se trouvera, par suite, com-
prendre notamment :
Ma propriété à By en entier, compris le petit potager qui se trouve en face
de la porte cochère d’entrée de ma maison, dite château de By, situé dans le
hameau de By, n° 12, rue dite des Arts. Ensuite le morceau de bois ou taillis
faisant pointe qui limite le bornage de la forêt et porté au cadastre. Il est bien
entendu que meubles, immeubles, tout ce qui est chez moi ne pourra être
détourné, restera et appartiendra à Mademoiselle Anna-Élisabeth Klumpke,
mes décorations, études terminées ou non terminées, tableaux de même,
dessins, esquisses, bronzes, chevaux et voitures, en un mot tout ce qui existe
dans mes ateliers tels qu’ils sont, comme dans ma maison, ainsi que mes
meubles à Paris, sans que personne y puisse avoir droit, laissant Mademoiselle
Anna-Élisabeth Klumpke libre d’en disposer elle-même.
Je donne et lègue aussi à Mademoiselle Anna-Élisabeth Klumpke tous
mes titres de rentes et valeurs déposés entre les mains de Messieurs Tedesco,
frères, 33, avenue de l’Opéra, à Paris : tout lui appartiendra, ainsi est ma
volonté formelle et librement écrite en ce testament.
53
4i8
ROSA BONHEUR
Je donne et lègue à ma filleule, Mademoiselle Rosa Justin Mathieu et à sa
sœur Jenny, ouvrière fleuriste, demeurant ensemble actuellement 36, rue des
Vinaigriers, Paris, une rente annuelle et viagère de douze cents francs, sans
réduction au décès de la prémourante. Cette rente sera servie à Mademoiselle
Rosa Justin Mathieu et à sa sœur, par ma légataire universelle, de trois mois
en trois mois, et les arrérages en courront du jour de mon décès; cette rente
est ainsi donnée par moi aux filles d’un ami d’enfance de mon père.
Je donne et lègue à Céline, femme Étienne Ray, ma domestique, si elle
est encore à mon service au jour de mon décès, une rente annuelle et viagère
de huit cents francs qui lui sera servie par ma légataire universelle, de trois
mois en trois mois. Je ne laisse pas davantage à ma domestique Céline Étienne
Ray, l’ayant toujours largement payée (170 francs par mois depuis 20 ans).
Ces deux rentes sont prises sur le capital et les rentes laissées et accumu-
lées, placés par moi entre les mains de Messieurs Tedesco frères, marchands
de tableaux, actuellement 33, avenue de l’Opéra, Paris, et qui ont bien voulu
se charger du soin de mes affaires, et de faire valoir mes capitaux.
Les comptes sont réglés deux fois par an devant mon notaire deMoret-sur-
Loing (Seine-et-Marne), et portés sur deux livres, dont un est entre mes mains
et l’autre chez Messieurs Tedesco frères. Les Messieurs Tedesco frères auront
à mon décès à rendre compte de tous mes titres et capitaux confiés à leurs
bons soins et amitié, à ma légataire, Mademoiselle Anna-Élisabeth Klumpke.
J’entends que les deux legs particuliers que j’ai faits par le présent testament
soient délivrés francs et quittes de tous frais de successions.
Je déclare ici à ceux qui m’ont jugée très riche, que n’ayant pas assez de
fortune à distribuer à ma famille pour laquelle j’ai fait de mon mieux avant et
après la mort de mon père, j’ai jugé que j’avais le droit, ne devant rien à
personne, de proposera Mademoiselle Anna-Elisabeth Klumpke, ayant la même
profession que moi, ayant par elle-mêphe une position très honorable, ainsi que
sa famille, de partager ma vie et de rester avec moi en la compensant et la
garantissant, puisque pour vivre avec moi elle sacrifiait sa position personnelle
déjà créée par elle-même, et partager avec moi les frais et les améliorations de
ma propriété et maison; ce testament est un devoir d’honneur pour moi, et
tous les honnêtes gens seront de mon avis, ainsi que mes véritables amis.
En cas de prédécès de Mademoiselle Anna-Elisabeth Klumpke, j’institue
pour mes légataires universelles à sa place conjointement ses sœurs.
Suivant mon désir et celui de mon amie Mademoiselle Anna-Élisabeth
Klumpke, elle sera, après son décès, inhumée dans le même caveau qui
m’appartient, au Père-Lachaise, et légué à moi par mon amie Mademoiselle
Nathalie Micas.
Maintenant je dois remercier Dieu de la vie heureuse et exceptionnelle qu’il
m’a accordée et de la protection en ce monde que j’attribue à l’àme de ma
chère mère.
SiLnié : Rosa Bonheur.
O
Fait à Paris, le 9 novembre 1898.
VOLONTÉS TESTAM ENTAIRKS
410
Lettre-Testament du 28 novembre 1898
J écris cette lettre parce que je regarde comme un devoir d’honneur de le
faire pour justifïci ma conduite envers Mesdames Micas, mes amies, et celle
que j ai a tenii envers Mademoiselle Anna Klumpke, qui veut bien accepter
de vivre auprès de moi. Et afin qu’on me comprenne dans ce que j’ai l’honnê-
teté de devoir faire en garantissant les intérêts matériels de Mademoiselle Anna
Klumpke, qui pouiraient êtie compromis en demeurant chez moi.
J ai fait Mademoiselle Klumpke ma légataire universelle par un testament
en ièglc, en deux exemplaires déposes chez deux notaires, entièrement écrits
et signés de ma main, désirant qu on sache la vérité et que c’est moi qui ai
engagé Mademoiselle Klumpke à rester avec moi; je désire qu’on ne suppose
pas qu elle ait accepté par intérêt matériel, mais bien par affection pour moi,
de rester aussi en France auprès de sa mère et de ses sœurs.
Je désire qu’on sache que vivant seule, et souvent malade depuis la perte
cruelle de ma vénérée amie Mademoiselle Micas, n’ayant plus d’amie pour
prendre mes intérêts et m’aider à tenir en ordre ma maison, la vie ne m’était
plus absolument aimable et je perdais un temps que je regrette maintenant à
m’occuper seule de mes affaires; aucune de mes nièces ne pouvant sans doute
me proposer de venir chez moi, même pour me soigner dans mes crises de
maladie, l’une étant mariée, les deux autres ne pouvant quitter leur mère ;
j’étais donc aux seuls soins de mes domestiques, n’ayant plus ma chère Nathalie
Micas.
Il y a maintenant trois ou quatre mois, Mademoiselle Anna Klumpke, que
j’avais l’honneur de connaître, ainsi que sa famille, depuis huit ans, a désiré
faire mon portrait, m’écrivant de Boston (Amérique), où elle demeurait depuis
trois ans ; j’ai accepté, connaissant son talent très estimé ; Mademoiselle
Klumpke, arrivant d’Amérique aussi pour voir sa mère et ses sœurs, a été invitée
par moi à rester tout le temps qu'elle voudrait pour exécuter mon portrait et
les études dont elle pourrait profiter dans la forêt et la campagne de By : c’est
après avoir passé près de trois mois d’une vie devenue charmante, et comme
le caractère loyal, franc et noble de Mademoiselle Anna Klumpke m’ayant
attachée sérieusement à elle et très attristée de son départ, que j’ai proposé à
Miss Anna de rester auprès de moi et à ma grande joie, après avoir eu le temps
de réfléchir, Mademoiselle Klumpke s’est décidée à rester en France et à par-
tager ma vie à la campagne, se réservant d’avoir un atelier à Paris pour ses
portraits de compatriotes américaines, ce qui s’arrange très agréablement pour
deux artistes peintres ne faisant pas le même genre et pouvant travailler libre-
ment chacune de son côté, mais résolues d’être ensemble le plus possible et de
travailler, de nous rendre la vie agréable, confortable, d’améliorer les utilités
de notre habitation, et moi heureuse de cette nouvelle vie, mais encore d entrer
en amitié et société d’une famille aussi distinguée et honorable qu il était
possible.
Mais ayant atteint l’âge des expériences de la vie en ce monde, je devais,
en femme honnête et loyale, garantir en même temps les intérêts matériels de
Mademoiselle Klumpke, ainsi que je l’avais fait avec mon amie Mademoiselle
420
ROSA BONHEUR
Nathalie Micas, nous garantissant mutuellement en cas de décès de l’une ou de
l’autre, afin qu’en cas de ma mort Mademoiselle Klumpke entrant chez moi
ne puisse pas risquer d’être mise à la porte, sans même avoir droit à ce qui lui
appartient personnellement et perdre le bénéfice des dépenses faites sur ma
propriété, où nous avons le droit, étant libres et célibataires toutes deux, de nous
donner par notre travail les jouissances du confortable avec l’argent que nous
gagnons par notre travail.
J’ai donc voulu faire les choses avec équité, ainsique je le devais en garan-
tissant les intérêts de mon amie Mademoiselle Klumpke, étant parfaitement
libre de mon bien.
Ensuite ma famille m’ayant toute ma vie assez mal jugée en mon droit de
vivre librement, après avoir d’abord fait mon devoir envers elle et ayant droit
après-à l’indépendance de toute personne majeure gagnant elle-même sa vie,
je n’ai pas voulu insulter à la mémoire de mon amie Mademoiselle Micas et à
celle de sa mère, mère et fille méritant tous les respects, et laisser peser sur
leur mémoire l’affront du bruit répandu à un moment, lorsque j’ai voulu vivre
auprès de ces dames (qu’elles vivaient à mes dépens) et, maintenant que j’ai
trouvé l’occasion de le dire, mon devoir est de dire la vérité, parce que ces
dames m’ont aidée à payer des dettes à la mort de mon père et que mon amie,
Mademoiselle Micas, m’a fait à sa mort son héritière universelle. Je n’ai donc
pas voulu, par dignité même pour ma famille, qu’elle puisse plus tard profiter
de ce qui me venait de mes amies Mesdames Micas.
J’ai la conscience d’avoir fait mon devoir aussi envers ma tante que j'étais
seule à soutenir, en lui faisant une pension de trois cents francs par mois, ayant,
après la mort de mon père, payé les billets et dettes de la famille, de plus ayant
laissé tout l’argent procuré par la direction de l’École de dessin pour les demoi-
selles dont j’avais eu la succession après mon père, et enfin donné jusqu’alors
presque tout l’argent que je commençais à gagner avec mes tableaux. Je suis
obligée ici de dire tout cela, parce qu’il faut bien que la vérité se sache et que
j’ai le devoir de prouver que je suis libre de faire ce qu’il me plaît et de défendre
une bonne fois pour toutes l’honneur des autres et le mien.
J’avais aussi le droit, après la mort de mon cher père, de quitter la famille
pour vivre avec Mesdames Micas, et avoir un atelier à moi; mon frère Auguste
s’étant marié et ayant des enfants ne pouvait m’aider; quanta mon frère Isi-
dore, le plus brave et le plus honnête des hommes, il n’a jamais quitté ma soeur,
devenue Madame Peyrol, la femme du fils de notre belle-mère, et par son tra-
vail a toute sa vie fait marcher la maison de bronzes exploitée par mon beau-
frère Peyrol ; je dois dire encore, avant de terminer cette longue lettre justifica-
trice de ma conduite et de celle des amies que j’ai choisies en ma vie, qu’à
partir de l’achat de ma propriété de By, ma sœur, ainsi qu’il était juste, a tou-
jours été, ainsi que son mari et ses enfants, mes neveux, reçue toujours de mon
mieux, leur donnant l’hospitalité la meilleure qu’il m’était possible d’offrir.
Je n’ai donc rien à me reprocher envers ma famille, et j’ai pensé que
maintenant j’avais le droit de vivre pour moi et de disposer à mon gré de mon
bien personnel, n’ayant eu ni enfant, ni tendresse pour le sexe fort, si ce n’est
pour une franche et bonne amitié pour ceux qui avaient toute mon estime.
VOLONTES TESTAMENTAIRES
421
Mes nièces, Dieu merci, ont eu un père qui a pioché comme un cheval et
gagné plus d’argent que moi pour leur assurer une vie tranquille et honorable,
qu’elles aient à se marier ou à vivre filles comme moi ; quant à mes deux neveux,
ce sont des hommes solides et bien portants, ils n'ont qu’à faire comme moi,
car les hommes ayant la force physique ne doivent pas, s’ils sont fiers et braves,
compter sur l’héritage d’une femme dont le travail a souvent été interrompu
par les conditions de son sexe et qui ont fait avec raison penser aux hommes
justes et dignes de ce titre, que l’homme est fait pour travailler pour la femme
et les enfants ; mais hélas ! les femmes ont souvent été obligées de les remplacer
quand ils manquent à leur devoir.
Je termine cette longue lettre explicative de ma volonté et de ma justice
de tester en faveur d’une compagne artiste comme moi, gagnant noblement sa
vie comme moi, désirant ainsi que moi continuer de travailler en paix, conti-
nuer sa carrière d’artiste et m’accompagner loyalement jusqu’au dernier jour
de mon voyage en ce monde.
J’ai fini et j’espère, au jour où l’on devra lire cette lettre, être comprise et
approuvée par ma famille et mes vrais amis.
Fait à By, le 28 novembre 1898.
Signé : Rosa Bonheur.
De plus j’ajoute ici que si, par des circonstances imprévues, mon frère
Isidore se trouvait après moi gêné dans ses affaires d’intérêts, je connais assez
Mademoiselle Klumpke, mon amie, pour lui confier les mêmes devoirs que
moi-même.
Signé : Rosa Bonheur.
Codicille du 18 mai 1899
Je laisse à Mademoiselle Anna E. Klumpke ma légataire universelle
droit de disposer à sa volonté de mes funérailles civiles ou religieuses, et
nomme Monsieur Camille Tollu mon exécuteur testamentaiie.
le
je
Signé : Rosa Bonheur.
Paris, 18 mai 1899.
ŒUVRES PRINCIPALES
DE
ROSA BONHEUR
Je ne saurais prétendre donner ici un catalogue complet de l’œuvre de Rosa
Bonheur. Sa production artistique fut si considérable, elle est aujourd’hui dispersée
dans tant de collections d’Europe et d’Amérique, que l'entreprise serait à peu près
impossible à mener à bien. Un volume, du reste, y suffirait à peine.
N’est-il pas cependant indispensable que ce livre, consacré à la vie et aux travaux
de la grande artiste, contienne tout au moins une nomenclature de ses œuvres prin-
cipales ? Celles qui figurèrent dans les Salons et les grandes Expositions françaises ou
étrangères ont formé une première liste ; dans une seconde ont été groupées par ordre
chronologique, toutes les fois qu’il a été possible de le faire, un grand nombre de ses
tableaux les plus connus ; quant à l’énorme collection de peintures, d'aquarelles et de
dessins — plus de 2.000 numéros — provenant de l’atelier de By, qui furent dispersés
à la vente commencée le 3o mai 1900, on comprendra sans peine qu’il n’en soit donné
ici qu’un aperçu sommaire, étant renvoyé pour le détail au catalogue dressé par
M. Roger-Milès.
Dans l’énumération qui va suivre, toutes les œuvres qui ont été reproduites par la
gravure et la lithographie sont mentionnées avec la légende que leur donna l’éditeur
et, le plus souvent même, avec la date de leur publication.
Sous peine d’être entraînée plus loin que ne le permettrait le cadre de cet ouvrage,
je n’ai pu faire de même pour les reproductions photographiques, dont les plus
remarquables constituent cette collection Tedesco, publiée par la maison Braun,
Clément et Cie, et à laquelle il a été fait de fréquents emprunts pour l’illustration
de ce livre.
I. Œuvres exrosées aux Salons de Paris et dans les grandes Expositions
FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES
1841. Salon.
Deux lapins. Lith. par J. Laurens.
Chèvres et moutons.
1842. Salon.
Animaux dans un pâturage (effet du
soir).
Vache couchée dans un pâturage.
Le Cheval à vendre.
Brebis tondue. Terre cuite.
1843. Salon.
Chevaux sortant de l'abreuvoir. Lith.
par Soulange-Teissier, sous le titre :
Retour de l'abreuvoir.
Chevaux dans une prairie.
Un Taureau. Plâtre.
1844. Salon.
Vaches au pâturage, bord de la Marne.
Moutons dans une prairie.
La Rencontre, paysage avec animaux.
Un Ane.
1845. Salon (Médaille de 3° classe).
Les Trois Mousquetaires.
Brebis et son agneau égarés pendant
l’orage.
Le Labourage. P. 175.
Taureau et vaches.
ROSA BONHEUR
424
Bélier, brebis et agneau. P. 179.
Vaches au pâturage. (Musée d’Orléans.)
1846. Salon.
Un Troupeau cheminant.
Le Repos.
Moutons et chèvres.
Une Brebis.
Un Pâturage.
Brebis et agneau. Dessin.
1847. Salon.
Labourage, paysage et animaux (Can-
tal).
Moutons au pâturage ( Cantal j.
Étude de chevaux étalons pur sang.
Nature morte.
1848. Salon. (Médaille de ire classe.)
Bœufs et taureaux , race du Cantal.
P. 193.
Moutons au pâturage.
Pâturage des bœufs de Salers.
Chien courant, race de Vendée. Étude.
Le Meunier cheminant.
Un Bœuf.
Un Taureau Bronze.
Une Brebis. Bronze.
1849. Salon.
Labourage nivernais : le Sombrage
(Musée du Luxembourg.) Lith. par
Anastasi, par Soulange-Teissier (ren-
versé). Gr. par Pichard et Cottin
(d’après la réplique) et par Salmon.
P. 198.
1850. Salon.
Effet du matin.
Moutons.
1851. Exposition de Bruxelles.
Souvenir des Pyrénées.
Vaches et moutons.
Bœuf à la montagne, vue prise en
Auvergne. Dessin.
i853. Salon. (Exemption de jury.)
Marché aux chevaux de Paris. (Metro-
politan Muséum, New-York.) Gr. par
Th. Landseer, par Ch. G. Lewis et
par W. H . Simmons, sous le titre The
Horse Fair in Paris, par Veyrassat,
H. Boetzel, etc. Lith. par Pirodon.
P. 226.
Vaches et moutons.
1 85 5 . Exposition universelle. (Médaille de
ire classe.)
La Fenaison (Auvergne). (Musée du
Luxembourg.) Lith. par Soulange-
Teissier (renversé). Gr. par W. T.
Davey P. 228.
1 8 58. Exposition de Bruxelles.
Souvenir des Pyrénées. Vaches et mou-
tons.
Vache à la montagne, vue prise en Au-
vergne. Dessin.
1867. Exposition universelle. (Médaille de
2e classe.)
Moutons au bord de la mer, 1 865 . P. 261.
Une Barque (Écosse). Gr. par H. T.
Ryall, sous le titre : Changing Pas-
turc. P. 239.
Bœufs et vaches (Écosse).
Berger écossais, 1839. Gr. par Ch. G.
Lewis. P. i3.
Poneys de l’ile de Shye (Ecosse), 1861.
Gr. en deux dimensions par Ch. G.
Lewis. P. 235.
La Rajjiaf Écosse), 1860. Gr.par Lewis,
sous le titre : A Scottish Raid. P. 265.
Chevreuils au repos.
Cerfs traversant un espace découvert,
1 865 . Gr. par Ch. G. Lewis, sous le
titre : Family of deer Crossing the
summit of the Long Rocks (forest of
Fontainebleau). P. 23p.
Berger béarnais.
Bourriquaires aragonais, 1857. Lith.
par J. Laurens, sous le titre : Bourri-
queros ; gr. par Ch. G. Lewis sous
celui de Bouricairos Crossing the
Pyrenees P. 201.
1881. Exposition de Bruxelles.
Tête de cheval, croisement arabe.
Tête de lion.
Tête de cheval, demi-sang normand.
1889. Exposition universelle. (Exp. Centen-
nale de l’Art français.)
Le Labourage nivernais.
Une lithographie originale, 1864.
i8p3. Exposition universelle de Chicago.
Le Roi de la forêt, 1878. (A M. Knoedler.)
Gr. par A. Gilbert, sous le titre : On
the Alert. P. 341.
La Bousculade. Gr. par Th. Landseer,
sous le titre : A Stampede. P. 254.
Les Moutons.
Bœufs et moutons au pâturage, 1860.
(A Miss Helen Gould.) P. 3o5.
1898. Exposition de Pittsburg et
1899. Salon.
Vaches et taureau d’Auvergne. P. 375.
II. Œuvres n’ayant
l’AS FIGURÉ DANS I.ES EXPOSITIONS
tes Patient (tête de chien d’arrêt). Lith.
nues. par j. Aubert; gr. par J. B. Pratt.
P. 358.
Cheval blanc au pâturage. (A Mlle A.
Klumpke.) P. 91 .
Cheval bai tenu en main. (A Mlle A.
Klumpke.)
Limier-briquet. (Metropolitan Muséum,
New-York.) Gr. par ... P. 33q.
Chevaux au pâturage. Dessin. (A Ml,eA.
Klumpke.) P. 353.
Affection maternelle (chevrette et son
faon). Gr. par J. B. Pratt, sous le
titre : Maternai affection.
Education (une famille de lions). Gr.
par J. B. Pratt.
Midi dans les Highlands. Gr. par J. B.
Pratt, sous le titre : Mid-day in the
Highlands.
Renard. (Musée de Bordeaux.) Lith.
par Soulange-Teissier (renversé).
Bouc des Pyrénées. (Musée de Bor-
deaux.) Lith. par A. Gilbertfrenversél.
Le Repas des lions. ( A M. Charitonenko.)
Lion de l'Aurus. (A M. Chivot.)
Bruyères du Morvan (Nivernais). Lith.
par Soulange-Teissier.
Les Vallées du Cantal. Lith. parThielley.
Bocage vendéen. Lith. par Fuhr.
Berger des Pyrénées (tricotant). Lith.
par Soulange-Teissier.
Le Fermier auvergnat. Lith. par Gil-
bert.
Police de bergers. Lith. par Pirodon.
Retour de l'abreuvoir. Lith. par Sou-
lange-Teissier.
Prairies normandes. Lith. par Soulange-
Teissier.
Les Montagnes d'Auvergne. Lith. par
E. Lassalle.
Race normande. Lith. par J. Didier.
Pâturage nivernais. Lith. par Soulange-
Teissier.
Le Repos dans la prairie. Lith. par
Soulange-Teissier.
La Foulaison. Étude. (A M. Lagrolet.)
Le Berger. Lith. par Pirodon, sous le
titre : Police des Bergers; gr. par G.
Gousens, sous le titre : 77ie Shepherd.
1842. Le Berger et ses moutons. P. 1Û7.
L’Heureuse famille. P. 169.
1845. Portrait de Juliette Bonheur ( M '»<• Per-
rot). (A M. H. Peyrol.)
Agneau. (A M"» A. Klumpke.)
1 ^47 - Troupeau de b<vufs bretons près d'un
gué. Gr. par Gh. Mottram, sous le
titre : Brittany Cattle.
1847-1874. Chien de chasse. Lith. par Sou-
lange-Teissier (renversé). Gr. par
J. B. Pratt. P. 3 1 5.
1849. Te Labourage nivernais (réplique; voir
p. 196, note).
1850. Attelage de ba'ufs nivernais. Dessin
P. ,97.
1 85 1 . Trois frères d’armes (trois ânes). Lith.
par Soulange-Teissier.
Pâturage dans la vallée du Rhin.
1852. Sollicitude maternelle (vache et son
veau). Lith. par Soulange-Teissier.
Le Chariot à six chevaux. (Coll. Wal-
lace, Londres.) P. 329.
1853. Juments poulinières dans les plaines du
Morvan. Lith. par J. Didier.
1854. Le Départ pour le marché. Lith. par
Soulange-Teissier; gr. par G. Greux.
P. 187.
Le Tombereau de pierre à chaux en
Limousin. Gr. par E. Goodall, sous
le titre : The Chalk wagon.
Moutons.
Retour de la foire.
1855. Matin en Ecosse.
Le Marché aux chevaux (ire réplique).
(Tate Gallery, à Londres.)
Le Marché aux chevaux (2e réplique).
Troupeau de moutons. (Musée de Blois.)
Lith. par Soulange-Teissier.
1856. Wasp : Skye terrier). Gr. par 1 1. Sedcole.
Paysans landais allant au marché. Gr.
par H . T. Ryall.
Rendez-vous de chasse. (A M. A. Bel-
mont.) Lith. par J. Aubert.
Berger des Pyrénées. Lith. par Sou-
lange-Teissier.
Le Repos dans la prairie (moutons).
Lith. par Soulange-Teissier.
Inquiétude. Lith. parSoulange-Teissier.
*4
426
ROSA BONHEUR
1857. Le Matin dans les Highlands. (A W.
Wilson Esq., à Banknock.) Gr. en
deux dim. par Ch. G. Lewis, sous le
titre : Morning in the Highlands.
Après-diner. Lith. par J. Laurens.
1 858. Habitants des Highlands. Gr. par Th.
Landseer et par Ch. G. Lewis, sous
le titre : Deniqens oj the Highlands.
Dans les Landes.
iSSp. Piqueurs conduisant un chien au gîte.
1860. Bœufs bretons.
Moutons au repos, effet de coucher de
soleil. P. 38a.
Berger breton et son troupeau. Dessin.
Le Troupeau.
1861. Troupeau de moutons. Dessin. « Rosa
Bonheur à son ami P. J. Mène »
Poneys et moutons au bord de la mer
(Ecosse).
Vaches et moutons au bord de la mer. Aq.
Les Chefs du troupeau bœufs d’Ecosse).
Gr. par L. Le Coûteux, sous le titre :
Lords of the Herd.
Chasseurs ramenant leurs chiens. Gr. par
Ch. G. Lewis, sous le titre : Huntsmen
taking Hounds to cover.
Poneys des iles Shetland.
1862. Un Troupeau dans les Py rénées.
1864. Berger des Pyrénées. (Musée Condé,
à Chantilly.) P. 252.
Chien de berger. (Collection Wallace,
à Londres.)
1 865 . Une Famille de daims.
1866. Lévrier. P. 323.
Cheval percheron. Lith. par J. Laurens.
1867. Chevreuils au repos. Gr. par Ch. G.
Lewis, sous le titre : Deer in repose.
Cerfs et biches aux Longs- Rochers.
Dessin. (A M11* A. Klumpke.)
La Bousculade. Dessin. (Musée du
Luxembourg.) Gr.parTh. Landseer,
sous le titre : A Stampede. P. 254.
Le Détroit de Ballachulish. Dessin.
(Musée du Luxembourg.) Gr. par
C. Mottram, sous le titre : The Straits
oj Ballachulish. P. '2.3 j.
La Traversée du ruisseau (bœufs et
moutons).
1868. Cerfs écossais. Dessin.
Le Cerf de saint Hubert. Dessin. P. 271 .
1869. Moutons de Bretagne.
Chevaux à l’attache. Dessin.
Deux Etudes de chien. Dessins. (Musée
de Bordeaux.)
1870. Le Tombereau de pierres.
Mou tons aux Pyrénées. (AM. Knoedler.)
Gr. par L. Le Coûteux. P. 2i3.
Bélier, brebis et moutons couchés dans
les Pyrénées. Aq.
1871. Bœufs et moutons de Bretagne.
1872. Berger basque et son troupeau. Aq.
Chien et moutons.
1873. Le Retour du Marché aux chevaux. Gr.
par W. T. Davey, et en deux dim. par
G. Zobel, sous le titre : Corning from
the fair. P. 283.
Les Bœufs sur les Longs Rochers , à
Fontainebleau. Gr.par Ch. Mottram et
L. Lowenstam, sous le titre : Cattle
on the Long Rocks, Fontainebleau.
Une Fuite précipitée.
Ane dans l’étable.
1874. Pierrette (étude de lionne). P. 279.
1875. Labourage.
Les Charbonniers. (A M. Knoedler.)
P. 189.
1876. La Fenaison.
En route pour le marché.
L'Attente ne debout en forêt).
Bouc des Pyrénées.
Dans les Pyrénées : vache et son veau.
Famille de sangliers. Gr. par A. Gilbert,
sous le titre : A Foraging party. P. 63.
1877. Cheval et vaches sous un chêne.
1878. Humble serviteur (tête d’âne). Gr. par
W. H. Simmons, sous le titre : An
Humble Servant.
Troupeau de moutons. (A M. W. H.
Vanderbilt.)
1879. Le Sevrage des veaux. (Metropolitan
Muséum, New-York.) P. 3~~.
Un Jeune Prince (tête de lion). (Musée
de Madrid.) Gr. par A. Gilbert, sous
le titre : A Young Prince. P. 277.
Un Vieux monarque (tête de lion)
(A M. W. H. Vanderbilt.) Gr. par
W. H. Simmons, sous le titre : An
Old Monarch.
« Ready » (tête de chien). Gr. par J. B.
Pratt. P. 35g.
1880. En route pour le marché.
Taureau couché.
ŒUVRES PRINCIPALES
427
Le Vaillant coursier. Gr. par W. H. Sim-
mons et J. B. Pratt.
Etalon normand. Gr. par W. H. Sim-
mons et J. B. Pratt, sous le titre :
A Norman Sire.
Le Vieil invalide (tète de mulet). Gr.
par W. H. Simmons.
1881. Mouton traversant un buisson de ronces.
Le Lion che 7 lui. Gr. par W. H. Sim-
mons et T. L. Atkinson. P. 36 1 .
1882. Sept cerfs au repos, soleil couchant en
plaine.
Isard dans la montagne.
Chien de chasse
Le Chamois.
1 883 . Le Roi du troupeau (tête de taureau).
Gr. par A. Gilbert, sous le titre : The
Lord of the herd.
Cerf couché sous un chêne.
Cerfs en forât, crépuscule. (Metropo-
litan Muséum, New-York.) 1'. 3q5.
Cerf et biche en forêt ; neige.
1884. Le Repos (deux bœufs à la charrue).
1 885 . Cerfs au repos. Aq.
Attelée de bœufs au repos.
Taureau au repos.
1886. Trois isards dans les Pyrénées. P. 3 2 1 .
Halte de chasse.
Deux chevaux dans la prairie.
Taureau dans la prairie.
Quatre cerfs dans la forêt.
Le Troupeau.
Splendeur de la forêt (cerf). Gr. par
E. Salmon, sous le titre : The Pride
of the Forest.
1887. Relais de trois chevaux de selle dans la
forêt.
Cerfs dans la lande.
Un Cerf. Aq.
Troupeau au pâturage. Aq.
Une Famille de lions. Aq.
Trois cerfs dans la clairière.
Moutons.
1888. Isards des Pyrénées.
Troupeau de moutons et berger.
Cerf au repos.
Vaches et veau.
Vaches et bœufs.
La Diligence , effet de nuit. Dessin
rehaussé.
Don Quichotte et Sancho Pança. Dessin
rehaussé.
1889. Charrette attelée de vaches, et bouvier.
En Auvergne. P. 365.
Bœufs d’Écosse couchés, à Glencoe.
|A Henri Mason Esq.) Gr. par J. B.
Pratt, sous le titre : Scotch Cattle at
rest, Glencoe. P. 3 89.
La Chasse aux bisons. Gr. par W. J.
Allingham, sous le titre : Buffalo
Hunt. P. 41.
1890. Une Attelée de bœufs.
Porte-carnicr et son âne.
Chevaux au pâturage.
Troupeau de vaches. Pastel.
Chefs écossais. Aq. Gr. par J. B. Pratt.
P. 297.
Mustangs américains.
Cerfs venant boire.
L’Etalon du Wyoming. (A M. J. Ar-
bukle.)
1891. Harde de cerfs à l’abreuvoir. Pastel.
Apres la tempête dans les Highlands.
Gr. par J B. Pratt, sous le titre After
the storm in the Highlands. P. 233.
Une Heureuse mère. Gr. par J. B. Pratt.
Après-midi en Ecosse.
Bélier et brebis après la tonte.
Trois biches et un cerf au repos.
Remise de cerfs dans la forêt. P. j3.
1892. Béliers et moutons.
Moutons d’Écosse. P. 383.
Cerf à la reposée (couché).
Têtedechiende face. (A. M. L.Tedesco).
Tête de chien de trois quarts. (Id.)
Sur le qui-vive (quatre lions couchés).
(A St. A. Jenner Esq.). Gr. par J. B.
Pratt, sous le titre : On Guard.
1893. Moutons du Berry.
Un Couple de chevreuils, effet d'hiver.
P. 400.
1894. Un Bœuf.
Bœufs et moutons d’Ecosse.
La Vache blanche.
Les Bœufs dans les Highlands. P. 33.
(A Mnie Thaw.)
1895. Deux bœufs. Aq.
Lion de Nubie au repos. P. 404.
Voiture avec deux bœufs. Aq.
Un Cerf Aq.
Le Repas des lionceaux.
Ane dans un verger.
Cerf dans la forêt.
Couple de chevreuils.
Lionne, lion et deux lionceaux dévorant
une biche.
428
ROSA BONHEUR
Le Duel. Gr. par J. B. Pratt, sous le
titre : The Duel. P. 3i.
1896. Un Ane.
Vaches au repos.
1897. Bébé, mon préféré (cheval).
Cerfs et biches sous bois.
Cerf dans un bois, effet d’automne.
Trois vaches. Lame d’éventail.
La Rentrée des foins. (A M. L. Sarlin.)
Cerf dans la brume, 1897. Pastel.
(Exposé à la Galerie Georges Petit,
en 1897.) P. 89.
Clair de lune. Troupeau de moutons
dans les Pyrénées, 1897. Pastel. (Id.)
P. 397.
Les Cerfs, effet du matin, 1897. Pastel.
(Id.) P. 4o3.
Emigration de bisons {Amérique), 1897.
Pastel. (Id.).
Cheval.
Sept bœufs sur une hauteur. Pastel.
Cavaliers d'Auvergne : homme et
femme à cheval.
III. Atelier Rosa Bonheur
Atelier Rosa Bonheur. Préface et catalogue
analytique par L. Roger-Milès. Paris, im-
primerie Georges Petit, 1900.
T. 1. Catalogue des tableaux par Rosa Bon-
heur, etc. Vente par suite de son décès,
galeries Georges Petit, 8, rue de Sèze, du
3o mai au 2 juin 1900.
T. II. Catalogue des aquarelles, dessins, gra-
vures par Rosa Bonheur, etc. Vente du 3 au
8 juin 1900.
Les œuvres constituant l’atelier de Rosa
Bonheur ont été partagées en deux parties :
les premières ont fait l’objet d’une descrip-
tion ; les secondes, moins importantes, ont
seulement été classées par catégories.
1° ŒUVRES DÉCRITES
Peintures : Fauves, de 1 à yC; — Chevaux,
de 77 à 1 87 ; — Anes et mulets , de 188 à 197 ;
— Bœufs, taureaux, vaches, de 198 à 319 ; —
Cerfs, biches, chevreuils, etc., de 320 à 4 1 5 ; —
Sangliers, de 416 à 437; — Renards, de 438
à 444; — Chiens, de 445 8469; — Moutons
et brebis, de 470 à 584 ; — Chèvres et boucs,
de 585 à 607 ; — Compositions, de 608 à 659;
— Etudes de figures, de 060 à 672 ; — Peaux-
Rouges, de 673 à 679; — Paysages : I. La
Plaine et les champs, de 680 à y34; II. La
Forêt de Fontainebleau, de 735 à 795 ; III. La
Montagne, de 796 à 878 ; — Marines, de 879
à 882 ; Le Village, de 883 à 892.
Aquarelles : Fauves, de 8q3 à 900 ; — Che-
vaux, de 901 à 91 1 ; — Anes, de 912 à 91 5 ;
— Bœufs, de 916 à 921; — Cerfs, de 922 à
953; — Sangliers et fouines, de 954 à 957;
- Moutons, de q58 à 973; Chèvres, de 974 à
985 ; — Compositions, de 986 à 1002 ; — Pay-
sages, de ioo3 à 1059.
Lavis : de 1060 à 1092.
Pastels et dessins rehaussés : de 1093 à
1 1 24.
Dessins : Fauves, de 1125 à 1260; — Che-
vaux, de 1261 à 1376; — Anes, de 1377 à
1 38 1 ; — Bœufs, taureaux, vaches, de i382
à 1478; — Cerfs, de 1 4 79 à 1 5 1 6 ; — San-
gliers, de 1 5 1 7 à 1 b 56 ; — Renards et blai-
reaux, de 1557 à 1 563 ; — Chiens, de 1 564 à
1584; — Moulons et brebis, de 1 585 à 1 632 ;
— Chèvres, de 1 633 à 1 645 ; — Compositions,
de 1646 à 1707; — Figures, de 1708 a 1728.
Calques : Fauves, de 1729 à «733 ; — Che-
vaux, de 1754 à 1796; — Bœufs, de 1797 à
i8o3; — Cerfs, de 1804 à 1809 ; — Loups et
ours, de 1810 à 1820; — Chien, 1821; —
Moutons, de 1822 à 1824 ; — Chèvres, de 1825
à 1826; — Compositions, de 1827 à 1834; —
Chey les Peaux- Rouges, 1 83 5 (53 calques sous
le même numéro).
Carnets et albums : de 1 836 à 1 85 1 .
2° ŒUVRES NON DÉCRITES
Peintures : Fauves, 2 études; — Chevaux,
33 études; — Bœufs, 33 études; — Cerfs,
19 études; — Chiens, 32 études ; — Chèvres,
5 études ; — Compositions , figures et pein-
tures diverses, 125 études; — Paysages,
3o6 études.
Aquarelles et lavis : Compositions diverses,
59 feuillets.
SCULPTURES, LITHOGRAPHIES
429
Pastels et fusains : Compositions diverses,
24 feuillets.
Dessins: Fauves, 1 3 x feuillets; — Che-
vaux, 142 feuillets; — Bœufs, 126 feuillets;
— Cerfs, 5i feuillets; — Sangliers et chiens,
35 feuillets; — Moutons, 61 feuillets; —
Chèvres, 14 feuillets ; — Compositions diverses ,
52(5 feuillets ; — Paysages, 88 feuillets ; —
Figures, 123 feuillets; — Divers, 32 feuillets.
Calques : Chevaux, 3o feuillets; — Fauves,
cerfs, moutons, bœufs, 23 feuillets; — Compo-
sitions, 1 3 1 calques.
SCULPTURES
DE R OSA BONHEUR
Brebis tondue. Terre cuite (Salon de 1842).
Taureau. Plâtre (Salon de 1843).
Taureau. Bronze (Salon de 1848).
Brebis couchée. Bronze (Salon de 1848).
Bœuf couché (1846). Sculpture faite en vue
du tableau : les Bœufs du Cantal.
Bélier couché ( 1846).
Taureau marchant (1846). Sculpture faite en
vue du tableau : les Bœufs rouges du
Cantal; elle a servi de modèle pour le
monument de Fontainebleau.
[Edités en bronze par Peyrol.]
Cheval. Cire.
Sanglier. Cire.
Cerf debout. Cire.
Cerf couché. Ébauche, cire.
Biche debout. Embauche, cire.
Biche couchée. Ébauche, cire.
Isard debout. Cire.
Chamois couché. Cire.
Tête de cerf. Cire.
Tête de bœuf. Ebauche, cire.
Tête de chien. Terre glaise.
[Collection de M||c A. Ki.umpke.]
LITHOGRAPHIES
PAR ROSA BONHEUR OU FAITES d’aPRÈS SES ŒUVRES
Rosa Bonheur.
Deux têtes de chiens de chasse, 1 865 . (Pour le
Panthéon des illustrations françaises.)
Tête de lion.
Bergerie, 1 85 8. P. 385.
Têtes de taureau, de génisse, de lionne. (Pour
l’Autographe.)
Taureaux espagnols, 1802. Signé : Litli. par
Rosa Bonheur, sur papier Aug. Bry. [Pey-
rol éd.] P. 209.
Les Loups. P. 338.
Etude de taureau, 1 858.
Trois feuilles de croquis :
1. Sept études de moutons. Signature ren-
versée : R. B. 1864, avec cette mention :
Pour les amis seulement, essai.
2. Sept têtes de chevaux et boucs Signature
renversée : R. R. 1864, avec cette men-
tion : A enlever après le ier tirage.
3. Douçe études d’agneaux, deux groupes de
deux agneaux, tète de chien. Signature
renversée : R. B. 1864 •
43o
ROSA BONHEUR
Aug. Anastasi.
Le Laboureur nivernais, 1849. (Pour l’Artiste .)
Jules Aubert. [Peyrol éd.]
Rendez-vous de chasse, d’après le tableau de
i856.
Veau des Pyrénées. ( Grandes études d'ani-
maux, n° 3.) (Voir plus bas.)
Euhr. [Goupil éd.]
Bocage vendéen, 1857. (Les Pâturages, n° 7.)
Achille Gilbert. [Peyrol éd.]
La Conversation.
Le Fermier auvergnat.
MHe Keller. [Gambart éd.]
Broquart, 1860.
Chevrette, 1860.
Tête de cheval de trait. [Dusacq éd.]
Mouton. [Id.]
Jules Didier.
Race normande, 1862 [Sartorius et Goupil éd.]
Jument poulinière dans les plaines du Morvan,
d’après le tableau de 1 85 3 . (Pour le Salon,
n° 27.)
Chevreuils dans un fourré. (Pour le Salon.)
Jules Laurens. [H. Peyrol éd.]
Après-dîner, 1 858, d’après le tableau de 1857.
(Ecole moderne, n° 14.)
La Famille. (Id., n° 24.)
Bourriqueros.
Cerf et biches, 1862.
L’Abreuvoir.
Retour du marché.
Petites études d animaux, 27 planches. (Voir
plus bas.)
Aux Pyrénées (bœufs et moutons dans la
montagne). (Pour le Salon.) [Sartorius éd.]
Race normande (bœufs). (Pour le Salon.) [Id.]
Bœufs et moutons au pâturage (renversé),
d’après le tableau de 1860. (Le Peintre de
paysage, n° 36.) [Delarue éd.] P. 3o5.
Tête de bœuf, de profil à droite.
Tête de veau, de profil à droite.
E. Lassalle. [Goupil éd.]
Le Bélier, i852, d’après le tableau de 1845.
P. 177.
Les Montagnes d'Auvergne. (Les Pâturages,
n° 5.)
Loutrel.
Cheval.
Pirodon.
Police de bergers (renversé). (Célébrités con-
temporaines, n» 8.) [Bulla éd.]
Le Marché au chevaux (renversé), d’après le
tableau de 1 85 3 . [Jourdan et Barbot éd.|
Achille Sirouy. [Peyrol éd.]
Cheval anglais demi-sang.
Sous les pommiers, 1857.
Chevreuil, 1860. Petite pièce.
Au désert (trois lions). ( Ecole moderne, n° 4.)
Troupeau dans un marécage, i856.
Cerf et biche.
Cheval anglais. (Grandes études d’animaux,
n° 19-)
Cours d’études d’animaux, 1860. 12 pl. [Gam-
bart éd.] (Voir plus bas.)
Moutons (bergère filant).
Soulange-Teissier. [Peyrol éd.]
Berger des Pyrénées, d’après le tableau de
1 856.
En route pour le marché, d’après le tableau
de 1854.
Fenaison (renversée), 1 85 5 , d’après le tableau
de 1 8 5 5 . P. 228.
Inquiétude (bœufs, chevaux, canards), 1857,
d’après le tableau de i856.
Labourage.
Trois frères d’armes (trois ânes), 1854, d’après
le tableau de 1 85 1 . { Galeries modernes, n°6.)
Pâturage nivernais. (Ecole moderne, n° 1.)
Dans les prés. (Id., n» 2.)
Le Repos dans la prairie, 1 85 5 .
Retour de l’abreuvoir, d’après le tableau du
Salon de 1843.
Sollicitude maternelle (vache et son veau),
1 856, d’après le tableau de i852.
Grandes études d'animaux, n°s 8, 10, 12, 1 3,
14, 1 5 , 16, 20. (Voir plus bas.)
Vache couchée dans une prairie, 1 856.
Vache et son veau à l abreuvoir, i85o.
Attelage nivernais, i852 ( Labourage niver-
nais renversé, d’après le tableau de 1849).
[Goupil éd.] P. 198.
Prairies normandes. (Les Pâturages, n° 1.)
[Goupil éd.]
Bruyères des Pyrénées, 18.S2. (Id., n° 2.)
Les Moutons, 1 85 5, d’après le tableau de 1 85 5 .
(Id., n» 3.)
Les Charbonniers. (Id , n° 4.)
Bruyères du Morvan (Nivernais), 18 b~ . (Id.,
n° 8.)
Souvenir de Fontainebleau. (Id., n° i3.)
Thielley. [Goupil éd.]
Les Vallées du Cantal, 1 856. (Les Pâturages,
n° 6.)
LITHOGRAPHIES
43 1
Race Durham-charolaise (bœuf), 1845. (Pour
le Moniteur de la propriété.)
Bélier. N° 14 d’une série d’animaux. [Gou-
pil éd.]
Trois yacks, 1854.
Cerf de face, dans l’eau, 1888.
Cerf avec deux biches , 1888.
Cerf courant à gauche.
Cerfs et biches couchés.
Biche et deux faons, 1888.
Petites études d’animaux, série de 84 plan-
ches, dues à Rosa Bonheur, à sa sœur
Juliette et à ses frères Auguste et Isidore,
lithographiées par J. Laurens et destinées
à servir de modèles de dessin, publiées
par H. Peyrol (aujourd’hui propriété de
Monrocq frères).
28 planches dessinées par Rosa Bonheur,
plusieurs avec esquisses :
12. Coq.
13. Jambes antérieures de cheval breton.
14. Jambes postérieures de cheval breton.
i3. Tête de cheval breton.
i(i. Jambes antérieures de bidet breton.
17. Jambes postérieures de cheval breton.
18. Tête de bidet breton.
19. Jambes postérieures de cheval demi-sang.
20. Jambes antérieures de cheval demi-sang.
21. Tête de cheval anglais.
22. Jambes antérieures de cheval normand.
23. Jambes postérieures de cheval normand.
24. Tete de cheval carrossier normand.
3~. Chèvres françaises .
38. Jambes postérieures de cheval breton.
3q. Tête de cheval breton.
41. Tête de cheval normand.
47. Cheval anglais.
48. Cerf.
49. Jambes antérieures de cheval demi-sang.
50. Jambes postérieures de cheval demi-sang.
32. Lapins communs, d’après le tableau du
Salon de 1841 .
64. Jambes antérieures de bœuf auvergnat.
65. Jambes postérieures de bœuf auvergnat.
66. Tête de bœuf auvergnat.
67. Jeune taureau auvergnat.
68. Bœuf auvergnat.
71 . Ane, petite race française grise.
Quelques-unes de ces planches ont été
dédoublées, les études étant séparées des
esquisses et tirées sur papier in-40.
Grandes études d’animaux, d’après des études
peintes par Rosa Bonheur. (H. Peyrol, éd.;
aujourd’hui propriété de Monrocq frères.)
1. Chien d’arrêt. I.ith. par J. Aubert.
2. Bouc des Pyrénées. Lith. par A. Gilbert,
d’après le tableau du musée de Bor-
deaux.
3. Veau des Pyrénées. Lith. par J. Aubert.
4. Cheval percheron. Lith. par J. Laurens.
5. Chevrette. L.ith. par J. Laurens.
6. Cheval percheron. Lith. par A. Gilbert.
7. Chevreuil. Lith. par J. Laurens.
8. Mouton mérinos. Lith. par Soulange-
Teissier.
9. Taureau charolais. Lith. par J. Laurens.
10. Bœufs du Cantal. Lith. par Soulange-
Teissier, d’après le tableau de i856.
11. Blaireau. Lith. par Dharlingue.
12. Renard charbonnier. Lith. par Soulange-
Teissier.
13. Chien limier. Lith. par Soulange-Teissier.
d’après le tableau de 1847.
14. Cheval breton. Lith. par Soulange-Teis-
sier.
15. Vache du Cantal. Lith. par Soulange-
Teissier.
16. Génisse du Cantal. Lith. par Soulange-
Teissier.
17. Cheval breton. Lith. par J. Laurens.
18. Cheval breton Lith. par J. Didier.
19. Cheval anglais demi-sang. Lith. par
J. Sirouy.
20. Cerf. Lith. par Soulange-Teissier.
Cours d’études d’animaux (chevaux), 1860,
d’après les études de Rosa Bonheur pour
le Marché aux chevaux, lithographiées par
Sirouy. [Gambart éd.]
1. Jambes antérieures de cheval.
2. Tête de cheval.
5. Tête de cheval.
4. Jambes antérieures de cheval de face.
5. Avant-main de cheval.
6. Homme à cheval, vu de dos.
7. Avant-main de cheval cabré.
8. Tête de cheval.
9. Quatre jambes de cheval.
10. Homme entre deux têtes de cheval.
1 1 . Cheval de trait.
12. Deux chevaux, dont un monté.
ROSA BONHEUR
4^2
ESTAMPES ET GRAVURES DIVERSES
d'après LES ŒUVRES DE ROSA BONHEUR
G. Ai.ais, graveur. [Brali. éd.]
A Run for the Market, 1878, d’après En route
pour le marché.
W. J. Au.ingham. [Lefèvre éd.]
Buffalo Hunl, 1898, d'après la Chasse aux
bisons, 1889. P. 41.
Beger, aquafortiste.
Pâturage de Normandie.
Hélène Boetzel, graveur sur bois.
Le Marché aux chevaux de Paris.
Ch. Collin, graveur.
Rendez-vous de chasse.
C. Cousen, graveur. [Virtue éd.]
The Shepherd. (Pour The Art Animal, 1889.)
Samuel Cousins. | Lefèvre éd.]
Rosa Bonheur en i856, d’après Dubufe et
Rosa Bonheur. P. 219.
G. Greux, aquaf. [Georges Petit éd.]
Le Départ pour le marché, 1854. P. 187.
Thomas Landseer, grav. [Lefèvre éd.]
Le Marché aux chevaux -- The Horse L'air
in Paris, 1 856, d’après le tableau de i853.
P. 226.
Deniqens of the Highlands , 1860, d’après
Habitants des Highlands (trois bœufs écos-
sais), 1 858.
A Stampede, 1 87 5 , d’après la Bousculade, 1867,
P. 254.
A. Lavieili.e, graveur sur bois.
Le Taureau et le soc de la charrue ; la Brebis
et l’églantine, d’après deux dessins de
Rosa Bonheur, pour les Fables- Proverbes
de Berlot-Chapuit. Paris, Garnier, 1 858.
In-8°.
Cinq moutons.
W. T. Davey. [Brall éd.]
Corning from the Horse Fair, 1875, d’après
le Retour du Marché aux chevaux, 1873.
P. 283.
Haymaking, 1878, d’après la Fenaison.
Ploughing, 1877, d’après Labourage.
Achille Gilbert, aquaf. [Lefèvre éd.]
Ou the Alert, 1881, d’après le Roi de la foret
(cerf), 1878. Remarque : portrait de Rosa
Bonheur. P. 341.
A Foraging Party, 1881, d’après Famille de
sangliers, 1876. Remarque : portrait d’A.
Gilbert. P. 65.
A Young Prince, 1 88 3 , d’après Un Jeune
Prince (tête de lion), 1879. P. 277.
The Lord of the herd, 1 885 , d’après le Roi du
troupeau (tête de taureau), 1 883.
L. Fi.ameng. [Virtue éd.]
Le Marché aux chevaux. (Pour The Art An-
imal, 1889.)
Edw. Goodall, graveur. [Lefèvre éd.]
The Chalk wagon, 1 856, d’après le Tombereau
de pierre a chaux en Limousin, 1854.
Lionel Le Coûteux, aquaf. [Tooth éd.]
Lords of the Herd, 1894, d’après les Chefs du
/ troupeau , 1861.
Sheep on the Pyrenees, 1894, d’après Moutons
aux Pyrénées, 1870. P. 21 3.
Charles G. Lewis. [Lefèvre éd.]
Le Marché aux chevaux de Paris — The Horse
Fair in Paris, 1 863 , d’après le tableau de
i853. P. 226.
A Scottish Raid, 1862, d’après Ra^ia ( Écosse),
1860. P 265.
Cerfs traversant un espace découvert (Forêt
de Fontainebleau) — Family of deer Crossing
the summit of the Long Rocks (For est of
Fontainebleau), 1867, d’après le tableau de
1 865 . P. 259.
Morning in the Highlands, 1857 et 1872.
En deux dimensions, d’après le Matin dans
les Highlands , 1857.
Changing Pasture, 1872, d’après Une Barque
(Ecosse). P. 239.
Deniqens of the Highlands, 1873, d’aprè§
Habitants des Highlands, 1 858,
ESTAMPES ET GRAVURES DIVERSES
433
Bouricairos Crossing the Pyrénées, 1839,
d’après Bourriquaires aragonais , 1857.
P. 201.
Huntsmen taking hounds to cover, 1861,
d’après Chasseurs ramenant leurs chiens,
1861.
Berger écossais — Highland Shepherd, 1860,
d’après le tableau de 1839. P. i3.
Chevreuils au repos. — Deer in repose, 1869
(porte aussi comme titre : The Resting-
Place of the Deer), d’ap. le tableau de 18,67.
Lime Cari, 1872, d’après, le Tombereau de
pierre. [Brooks éd.]
Shetland Ponies, 1870 [Hkrbault éd.] et 1872
[Brooks éd.], d’après Poneys de l’ile de
Skye, 1861.
Ch. Mottram, graveur. [Lefèvre éd.]
A Scottish Raid, d’après Ra^ia (P.cosse),
1860. P. 265.
Les Détroits de Ballachulish — The Straits
of Ballachulish, 1875, d’après le dessin de
1867. P. 237.
Bœufs bretons — Brittany Caltle, 1862, d’après
Troupeau de bœufs près d’un gué, 1847.
Remarque : tête de bœuf et grenouille.
[Graves éd.].
Ch. Mottram et L. Lowenstam, graveurs.
[Lefèvre éd.]
Cattle on the Long Rocks (Fontainebleau),
1873, d’après Bœufs sur les Longs Rochers,
à Fontainebleau , 1875.
H. Paillard, graveur sur bois.
3o gravures sur bois pour l’illustration du
catalogue de la vente après décès de Rosa
Bonheur. (Voir à la Bibliographie.)
Pichard et Cottin, grav. [Goupil éd.]
Le Labourage ( Attelage nivernais), d’après la
répliqué. P. 198.
Joseph B. Pratt. [Lefèvre éd.]
A fier a Storm in the Highlands, 1892, d’après
Après la tempête dans les Highlands, 1891.
P. 233.
Chien de chasse (on the scent), 1884, d’après
le tableau de 1847-1874. P. 3 1 3 .
On Guard, 1894, d’après Sur le qui-vive
lion et trois lionnes couchés), 1892.
Scotch Cattle al rest, Glencoe, 1890, d’après
Bœufs d'Ecosse couchés, à Glencoe, 1889.
P. 389.
Chefs écossais — Scottish Chiefs (bœufs de
face), 1892, d’après l’aquarelle de 1890.
P. 297.
Mid-day in the Highlands, 1893, d'après
Midi dans les Highlands (bœufs couchés).
Patient (tête de chien), 1894. P. 358.
Ready (tête de chien), 1894, d’après le tableau
de 1879. P. 359.
Maternai affection, d’après Affection mater-
nelle (cerf, biche et faons), 1867.
Education (groupe de quatre lions), 1894.
(Porte aussi comme titre : Jealousy.)
The Duel, 1898, d’après le Duel (deux étalons
se battant), 1895. P. 3o.
A Happy Mother, 1893, imprimé sur satin,
d’après Une Heureuse mère (brebis et deux
agneaux). Remarque pour une estampe.
Rosa Bonheur, 1896, d’après M,ne Consuelo-
Kould et Rosa Bonheur, 1894. Remarque :
deux chevaux du Marché aux chevaux.
H. T. Ryall, graveur. [Lefèvre éd.]
Changing Pasture, 1867, d’après Une Barque
(Ecosse). P. 239.
Paysans landais allant au marché — Landais
Peasants going to market, 1 858, d’après le
tableau de i856.
Em. Sai.mon, aquafortiste. [Knoedi.er éd.]
The Pride of the forest, 1886, d’après la Splen-
deur de la forêt (cerf). Remarque : tête de
chien de chasse gravée par Rosa Bonheur.
Labourage nivernais, 1889, d’après le tableau
de 1849. P. 198.
A. T. Sanger. [Brall éd.]
Corning from the Horse Fair, 1875, d’apr. le
Retour du Marché aux chevaux, 1873. P. 283.
H. Sedcole. [Lefèvre éd.]
Wasp (Skye terrier), 1899, d’après le tableau
de i856.
W. IL Simmons, graveur. [Lefèvre éd.]
Le Marché aux chevaux — The Horse Fair
in Paris, 1K71, d’après le tableau de 1 853.
Le Lion de Nubie (le Vieux monarque ) — An
Old Monarch, 1881, d’après le tableau de
1879.
L’Humble serviteur (tête d’âne) — An Humble
Servant, 1881, d’après le tableau de 1878.
Vieil invalide (tête de mulet) — An Old Pen-
sioner, 1882.
W. H. Simmons et T. L. Atkinson, grav.
[Lefèvre éd.]
Le Lion che 7 lui — The Lion at home , 1 883,
d’après le tableau de 1881. Dédié à la reine
Victoria. P. 365.
55
ROSA BONHEUR
434
W. H. Simmons et J. B. Pratt, graveurs.
[Lefèvre éd .]
Le Vaillant coursier (tête de cheval arabe) —
A Noble charger, 1882. D’après le tableau
de 1880.
A Norman Sire, 1882, d’après Un Etalon
normand, 1880.
J. Veyrassat, aquafortiste.
Le Marché aux chevaux de Paris. (Pour
l’Artiste , n° d’août 1 853.) P. 226.
H. Vion, aquaf. [Georges Petit éd.].
Le Troupeau, 1888. P. 3(33.
George Zobei., graveur.
Corning front the Fair, gr. en deux dim., 1873
[Lefèvre éd.] et 1875 [Brall éd.], d’ap. le
Retour du Marché aux chevaux, 1873. P. 283.
Brittany Cattle, 1873, d’après Bœufs bretons.
[Brooks éd.]
Brittany Sheep, 1871, d’après Moutons de
Bretagne. [Graves éd.]
N. B. — Le catalogue de la vente après
décès de Rosa Bonheur (voir à la Bibliogra-
phie), comportant un portrait, 121 héliogra-
vures et 5o gravures sur bois de H. Paillard,
constitue un important recueil de reproduc-
tions d’ouvrages faisant partie de son atelier.
ICONOGRAPHIE
1823. Rosa Bonheur âgée d’un an, dans une
bercelonnette , par Raimond Bon-
heur. (A M. H. Peyrol.)
1824. Rosa Bonheur à deux ans, représentée
en amour endormi, par Raimond
Bonheur. (A M11* A. Klumpke.)
1826 (?). Rosa Bonheur et son frère Auguste
enfants, en chemise, par Raimond
Bonheur. (A Mme Aug. Bonheur.)
Mme Bonheur et ses enfants, Rosa et
Auguste, dessin de Raimond Bon-
heur. (A MIle A. Klumpke.) P. 141.
1826. Rosa Bonheur à quatre ans, tenant un
polichinelle, par Raimond Bonheur
(A M|lc A. Klumpke.) P. i3q.
1827. Mme Bonheur et ses enfants dans un
parc, par Raimond Bonheur. (A M. H.
Peyrol.)
i83q. Rosa Bonheur à 16 ans, daguerréotype.
P. 166.
Rosa Bonheurencostume de Templier,
daguerréotype. P. 159.
1848. Rosa Bonheur, par son frère Auguste
Bonheur. (Salon de 1848.) (A M. H.
Peyrol.
Rosa Bonheur, dessin de son frère
Auguste Bonheur. Gr. par Ch. Geof-
froy et par Carey.
i856. Rosa Bonheur, par David d’Angers mé-
daillon. (A Mlle A. Klumpke.) P. 217.
1 856. Rosa Bonheur, d’après le dessin d’Aug.
Bonheur, portrait gravé à l'eau-forte
par Carey, en tête du petit volume
des Contemporains d’Eug. de Mire-
court. Paris, Havard, 1 856.
— Rosa Bonheur, par Mrae Herhelin, mi-
niature. (Salon de i85y.)
— Rosa Bonheur, le coude appuyé sur un
taureau. Portrait peint par Dubufe.
Le taureau est de la main de Rosa
Bonheur elle-même. (Salon de i85y.)
Gravé par Sirouy et par Samuel Cou-
sins. P. 219.
1859. Rosa Bonheur, d’après le dessin d’Au-
guste Bonheur. Gr. par Ch. Geoffroy
pour l’Artiste.
i865. Rosa Bonheur avec la croix de la
Légion d’honneur, lithographie de
Soulange-Teissier, parue dans le
Panthéon des illustrations françaises
au XIXe siècle (Paris, Pilon, 1 865 .
In-4U). P. 2(33.
1889. Rosa Bonheur portant ses ordres, pho-
tographie. P. 9.
1893. Rosa Bonheur dans son atelier, par
Mme Achille Fould. (Musée de Bor-
deaux.)
1894. Rosa Bonheur caressant un chien, por-
trait par Mn,e Consuelo-Fould. Le
chien est de la main de Rosa Bon-
heur. Gravé par J. -B. Pratt.
ICONOGRAPHIE, BIBLIOGRAPHIE
435
1895. Rosa Bonheur, pastel par Cain. (A
Mlle A. Klumpke.)
1898. Rosa Bonheur assise, tenant un dessin
à la main, par Anna Klumpke.
P. 1 t3.
1899. Rosa Bonheur assise, tenant sur ses
genoux un petit chien, par Anna
Klumpke. (Salon de 1899.) P. 373.
— Rosa Bonheur debout, peignant, par
Anna Klumpke. (Salon de 1902.)
BIBLIOGRAPHIE
Perraud de Toury (E.). — Notice biogra-
phique sur Ml!e Rosa Bonheur, artiste
peintre, directrice de l’École impériale de
dessin pour les jeunes personnes. (Extrait
du Musée biographique , Panthéon universel.)
In-8° (6 p.). Paris, i855.
Mirecourt (E. de). — Les Contemporains
(2e série). Rosa Bonheur, avec un portrait
et un autographe. In-32 (94 p.). Paris,
Havard, i856.
L epei.le de Bois-Gai. 1. aïs (F.). — Biographie
de Mlle Rosa Bonheur. ln-8° (32 p.). Paris,
Gambart, 1 856.
Traduit en anglais par James Parry.
Londres, 1857.
Cantrei. (É.). — Mlle Rosa Bonheur. Notice
de 4 pages avec un portrait gravé à l’eau-
forte par Ch. Geoffroy. ( L’Artiste , nu du
ier sept. 1839, t. VIII, p. 5.)
Panthéon des Illustrations françaises au
XIXe siècle, publié sous la direction de
V. Front. Rosa Bonheur, 3e livr. In-f° (1 p.
avec une lith. orig. : 2 chiens, et un portrait
lith. par Soulange-Teissier). Paris, Pilon,
i865.
Grands peintres français et étrangers. Rosa
Bonheur, par E. Montrosier, p. 3 3 7 (16 p.
avec 24 illust.). In-f°. Paris, Launette et
Goupil, 1880.
Les Chefs-d’œuvre d’art au Luxembourg,
publiés sous la direction d’E. Montrosier.
Rosa Bonheur, par H. Demesse, p. 69,
avec 2 illust. et reprod. en héliogr. du La-
bourage nivernais. In-f°. Paris, Baschet,
1881. ‘
Artistes contemporains des pays de Guyenne,
Saintonge et Languedoc. Rosa Bonheur,
par P. Bonnefon, p. 59 (6 p. et 4 illust.).
In-8°. Bordeaux, Gounouilhou, 1889.
Peyrol (R.). — Rosa Bonheur, her life and
work. Traduit du français par J. Finden
Brown. Article de 32 pages avec un portrait,
3t illust. dans le texte et 3 pl. en taille-
douce hors texte. (Londres, The Art Annual,
1889.)
Cet article a fait l’objet d’un tirage à part.
Bonnefont (Pierre). — Nos grandes Fran-
çaises, Rosa Bonheur, p. 21 3 (6 p.). In-8».
Paris, Gedalge, 1893.
Rosa Bonheur. — The Story of my Life.
Notice parue sous la signature de Rosa
Bonheur (3 p. avec i5 illustr.). [The Ladies
Home Journal, n° de décembre 1896. Phi-
ladelphie.)
Rosa Bonheur. — La Vie d’une artiste, sou-
venirs inédits. Texte français de la notice
parue dans le Ladies Home Journal de déc.
1896 (12 p. avec 10 illust.). (Revue des
Revues, n° du 1 5 janv. 1897, p. 1 3 1 .)
Caïn (G ). — Rosa Bonheur, article de 10 p.
avec 14 illustrations. (Revue illustrée, n° du
icr juillet 1897, p. 39.)
Hubbard (Elbert). — Little Journeys to the
homes of famous women. Rosa Bonheur,
p. 173. (40 p. avec portr.). In-12. Londres,
New- York, Putman’s Sons, 1897.
Bentzon (Th.) [Mme Bi.anc]. — Rosa Bonheur.
Traduit du français par Bellina Phillips.
Art. de 9 p., avec 7 illustr. ( The Outlook,
n° du 6 mai 189g. New-York.)
Demont-Breton (Mme V.). — Rosa Bonheur.
Article de i5 p. avec illust. (Revue des
Revues, n® du i5 juin 1899, p. 6o5i)
ROSA BONHEUR
436
Consuelo-Fould (Mme). — Rosa Bonheur
< souvenirs ). Article de 7 p. avec 7 illust.
( Revue illustrée, n° du icr nov. 1899.)
Dei. barre (P.)- — Rosa Bonheur. Notice de
26 p. (Revue de la France moderne, 1899.)
Galette des Beaux-Arts. — L’Atelier de Rosa
Bonheur. Art. de 6 p., 6 illust. dans le texte
et 1 héliog. hors texte, publié à l’occasion
de la vente, et signé M. V. (T. XXIII,
p. 433, n# de mai 1900.)
Augé de Lassus (L.). — Rosa Bonheur. Art.
de 12 p. avec 11 illust. dans le texte et
2 pl. en héliog. hors texte, publié à l’occa-
sion de la vente. ( Revue de l’Art, n° de mai
1900, t. VII, p. 379.)
Atelier Rosa Bonheur. Préface et catalogue
analytique, par E. Roger-Milès. Gr. in-40.
Paris, imp. Georges Petit, 1900.
T. I. Catalogue des tableaux par Rosa
Bonheur. Vente à Paris, par suite de son
décès, Galerie Georges Petit, 8, rue de
Sèze, du 3o mai au 2 juin 1900.
T. II. Catalogue des aquarelles, dessins,
gravures par Rosa Bonheur, et des tableaux,
aquarelles, bronzes, gravures, composant
la collection particulière de Rosa Bonheur.
Vente par suite de son décès, du 5 au
8 juin 1900.
Commissaire-priseur, Me Paul Chevallier;
experts, MM. Georges Petit et Tedesco
frères.
Cet ouvrage, ayant un double texte fran-
çais et anglais (traduction de Dorothea
Klumpke), comporte : 1 portrait en héliog.,
io5 pl. en héliog. hors texte, donnant
121 reproductions et 5o bois par H. Paillard
dans le texte. Le t. I compte 179 p. ; le t. II,
245.
Roger-Milès (L.). — Rosa Bonheur , sa vie,
son œuvre. Ouvrage orné de 22 gr. hors
texte et de 5q gr. dans le texte. Petit in-40
(190 p.). Paris, Société d’édition artistique,
1900.
Claretie (J.). — Rosa Bonheur , an apprécia-
tion, etc. Article de 1 1 pages avec 7 illust.
( Harper's Magazine, n° de déc. 1901,
p. 1 36. Londres.)
Bonnefon (Paul). — Une famille d’artistes :
Raimond Bonheur et Rosa Bonheur. Suite
de quatre articles avec 14 illust. (L'Art,
3e série : t. III, 1903, p. 419, 464, 541, et
t. IV, 1904, p. 3.)
Clement (Cl. -E.). — Women in the Fine Arts.
Rosa Bonheur , p 48 (6 p.). In-8u. Boston,
Houghton, Mifflin and Co, 1904.
Hirsch (A.). — Die Bildenden Kiinstlerrinen
der Neu^eit. Rosa Bonheur, p. 106 (9 p. et
2 illust.). In-8°. Stuttgart, Euke, 1903.
Hervier (P.-L.). — Lettres inédites de Rosa
Bonheur. Article de 17 p. donnant une
partie de la correspondance de Rosa Bon-
heur avec la famille Cain. (Nouvelle Revue,
n° du i5 janv. 1908, p. 187.)
L’Abeille de Fontainebleau. — Les collections
de ce journal depuis 1860 constituent une
' excellente source de renseignements sur
Rosa Bonheur et sa vie à Bv.
DESSIN DE ROSA BONHEUR, d’aPRÈS SA LIONNE KATHMA,
TABLE DES ILLUSTRATIONS
HÉLIOGRAVURES HORS TEXTE
Pages.
Rosa Bonheur, d’après le portrait peint par Anna Klumpke Frontispice.
Lionceaux, par Rosa Bonheur. (Musée de Bowdoin College, à Brunswick (É.-U.).
— Don Sophie Walker.) 34
Tigre royal dans la jungle, par Rosa Bonheur , . . . 86
Le Labourage nivernais, par Rosa Bonheur. (Musée du Luxembourg.) 198
Le Marché aux chevaux, par Rosa Bonheur. (Metropolitan Muséum, à New- York.) . . 226
La Foulaison, par Rosa Bonheur. (Collection de Mu» Anna Klumpke.) 33o
Cerf aux écoutes, par Rosa Bonheur. (Collection de M. Georges Petit. 390
GRAVURES DANS LE TEXTE
Les Bisons v
Le Lion debout . v
Tigre marchant vi
Renard aux aguets . . vii
Mouton mérinos. vin
Le Château de By 1
Rosa Bonheur dans son jardin 1
Voltaire, dessin, d’après le cheval ayant remporte le 1 cr prix au concours de la Société
Hippique percheronne (Nogent-le-Rotrou, mai 1884) 3
Etudes d’après la lionne Fathma 5
Etude d’après la lionne Fathma 7
Esquisse pour le Marché aux chevaux 8
Rosa Bonheur à soixante-trois ans 9
Esquisse pour la Foulaison 1 1
Etude de cavalier, dessin 12
Berger écossais (1859), d’après une gravure de Ch. G. Lewis i3
Cheval au repos 14
Dans le Far-West : un Combat de taureaux, dessin (1868) i5
Étude de bison i5
Étude de lion, dessin 17
Dans le Far-West : Bisons fuyant l’incendie, dessin 19
Tigre 21
Berger écossais, dessin 23
Cheval blanc dans un pré 23
Un Indien de Buffalo-Bill, étude. 26
Indiens de Buffalo-Bill 27
Un Indien de Buffalo-Bill, esquisse 27
Étude pour le Duel. (Musée du Luxembourg. — Don Rosa Bonheur.) 29
Le Duel (189$) 3i
Les Boeufs dans les Highlands. (Collection de M1"6 Thaw.) . . 33
Les Bœufs dans les Highlands, croquis fait de mémoire 35
Bison, étude faite chez Buffalo-Bill en 1889 37
Peaux-Rouges attaquant des bisons, dessin 38
Indien poursuivant des chevaux sauvages, dessin 39
Indiens à cheval 39
438
ROSA BONHEUR
La Chasse aux bisons (1889)
Dans le Désert (État de Nevada) ....
Les Chevaux sauvages
Autographe de Rosa Bonheur
Dessin à la plume
Rosa Bonheur et son cheval noir
Charley
Grisette, jument favorite, dessin
Un Coin du parc, à By, aquarelle. (Musée du Luxembourg. — Don Rosa Bonheur.) .
Bélier
Pégase
Groupe de biches, dessin
Au retour d’une promenade
Le Cerf de Rosa Bonheur, aquarelle
Sangliers, d’après une gravure d’A. Gilbert
Ours dans les régions boréales, pastel
La Mare aux Fées dans la forêt de Fontainebleau, aquarelle
Pendant une séance de portrait : Anna Klumpke photographiée par Rosa Bonheur.
Remise de cerfs dans la forêt (1891)
« La Vieille Europe couronnée par la jeune Amérique. »
Lion et lionne, dessin
Rosa Bonheur, dessin par Anna Klumpke
Le Chat et la souris, dessin
La Mère de Rosa Bonheur, dessin de Raimond Bonheur
Cerf dans la brume (1897), pastel
Cheval au pâturage
La Cigarette
Tigre dans les grands monts, aquarelle (1877)
Étude de béliers. (Musée du Luxembourg. — Don Rosa Bonheur.)
Hutte de charbonniers dans la forêt
Chevaux sauvages attaqués par des lions, dessin
Cerf en forêt, dessin
Étude pour le Marché aux chevaux
Chênes dans la forêt de Fontainebleau, aquarelle^
Rosa Bonheur, par Anna Klumpke
Ravajo, tête de chien
La Forêt en automne, aquarelle
Étude pour la Foulaison
Tête de cheval, dessin
Une Halte dans la forêt
Autographe de Rosa Bonheur
Les Cerfs de Rosa Bonheur, dessin
Harde de cerfs en forêt, dessin
Tigre du Bengale, dessin
Rosa Bonheur dans son atelier (1899)
Tête de lion
M. Dublan de L.ahet, d’après une miniature
Mm* Raimond Bonheur, peinte par son mari
Raimond Bonheur, peint par lui-même
Pépé et Mémée, grands-parents paternels de Rosa Bonheur, dessin de Raimond Bonheur.
La Nourrice de Rosa Bonheur ( 1827) . . . . .
Rosa Bonheur à quatre ans, par Raimond Bonheur
M"‘ Raimond Bonheur et ses enfants (Rosa et Auguste), dessin de Raimond Bonheur.
Étude d’agneau
Mouflon, dessin
Tête de chameau, dessin. .......... 1 .......... .
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43
43
TABLE DES ILLUSTRATIONS
43y
Le Père Enfantin, fac-similé d'une lithographie de Leclerc ( 1 832) 144
Jeune dame saint-simonienne, fac-similé d’une gravure de Maleuvre i45
!• abré-Palaprat, Enfantin, 1 abbé Chatel, fac-simulé d’une lithographie satirique (i833). 14.7
Les Moines de Ménilmontant ou les capacités saint-simoniennes i4y
La Béquée (1841), dessin ,50
Croquis d’oiseaux (1841) ,5j
Croquis d’album. ... ,^4
Les Glaneuses, croquis j55
Etude de sanglier, dessin j 5 5
Tête de cheval, croquis de Rosa Bonheur à l’âge de i3 ans ,5-
Un Templier ami de son père, dessin t58
Rosa Bonheur en costume de Templier r 5^
« Mon Professeur de danse #, aquarelle. ... x6i
Au Louvre : la Vieille demoiselle, lavis 162
Au Louvre : un Rapin, aquarelle x63
La Fiancée du soldat, aquarelle peinte à l’âge de 16 ans i65
Rosa Bonheur à seize ans
Le Berger et ses moutons, tableau peint à l'âge de 19 ans 167
L’Heureuse famille, lavis peint à l’âge de 19 ans 169
Les Demoiselles à marier, croquis 170
Dans les Landes, page de croquis . 171
Croquis humoristique (M. Bourges, marchand de tableaux, et son pot-au-feu). . . . 173
Après boire, croquis 174
Le Labourage. (Salon de i843, 3e médaillé.) 175
Bœuf 175
Tête de bélier (i845). (Collection du Dr Dejerine.) 177
Vache, vue de dos, dessin. 178
Bélier, brebis et agneau. (Salon de i845, 3e médaille.) 179
Les Tombereaux de pierres, dessin 180
A la porte de l’écurie, dessin 181
Le Vieux montagnard, dessin 182
A l’ombre d’un chêne ( 1846), dessin • i83
Berger jouant de la musette ( 1847), dessin 1 85
Le Départ pour le marché (i854), d’après une eau-forte de G. Greux 187
Page d’album, croquis 188
Les Charbonniers (1875). (Appartenant à M. Knoedler.) 189
Berger gardant son troupeau, dessin 190
Taureaux passant un gué 191
Têtes de taureaux, études 191
Bœufs et taureau (race du Cantal). (Salon de 1848, médaille de irc classe.) .... 193
Étude de bœufs sous le joug, dessin 194
Raimond Bonheur (1849), par Auguste Bonheur 193
Attelage de bœufs nivernais, étude faite à la Cave, près Nevers (octobre i85o). . . . 197
Étude de taureau, dessin 199
Croquis d’album 200
Bourriquaires traversant les Pyrénées (1837), d’après la gravure de Ch. G. Lewis . 201
Mme Micas 201
Mmc veuve Peyrol, née Picard, seconde femme de Raimond Bonheur 202
Nathalie Micas, dessin 2o3
Rosa Bonheur, ses frères Isidore et Auguste, sa sœur Juliette 204
Muletiers des Pyrénées 2o3
Étude de bourriquaire, dessin 206
Les Sapins de la montagne de Bergons 207
Taureaux espagnols (1862), lithographie 209
Un Troupeau dans les Pyrénées (1862) .... 211
Croquis (Rosa Bonheur et Nathalie Micas à la frontière allemande) 212
2 I 3
Moutons aux Pyrénées (1870). (Collection de M. Knoedler.)
Croquis (soldats prussiens)
Dans la montagne
Un Ane pyrénéen, croquis
Étude de fenaison en Auvergne
Rosa Bonheur ( 1 856), médaillon par David d’Angers
Rosa Bonheur, par Édouard Dubufe. (Salon de 1857.)
Première esquisse du Marché aux chevaux
Étude de cheval
Étude d'homme pour le Marché aux chevaux, dessin
Étude de cheval
Dessin pour le Marché aux chevaux
Étude d’homme pour le Marché aux chevaux, dessin. .
Dessin pour la Fenaison
La Fenaison en Auvergne (i855). (Musée du Luxembourg.)
Taureau écossais
Croquis (Rosa Bonheur et Nathalie Micas en voiture)
Un abri pendant la tempête dans le Glencoe (Écosse), dessin
Poneys de l’île de Sltye (Écosse). (Exposition universelle de 1867.)
La Traversée du loch Leven, dessin. (Musée du Luxembourg. — Don Gambart.) .
Une Barque (Écosse), d’après une gravure de H. T. Ryall. (Exposition de 18671 . .
A la foire de Falkirk, croquis
Broche-camée, offerte par la Société d’Encouragement des Beaux-Arts de Gand 1834).
Chevreuils
Rosa Bonheur en i863 ».
L’Atelier
Wasp, dessin
Bœuf de Hongrie
Le Départ pour la chasse
Pommiers en fleurs
Un moment d’allégresse, dessin ....
Nathalie peignant, dessin
Berger des Pyrénées (1864). (Musée Condé, à Chantilly.) .
Croquis d’album /
La Bousculade (1867), dessin. (Musée du Luxembourg. — Don Gambart.) . . . .
Rosa Bonheur en 1864
L’Impératrice Eugénie visitant l’atelier de Rosa Bonheur
Cerfs traversant un espace découvert (i865), d’après une gravure de Ch. G. Lewis.
(Exposition de 1867.)
Moutons au bord de la mer (i865). (Collection de M. Knoedler.)
Rosa Bonheur, d’après une lithographie de Soulange-Teissier
Razzia (Écosse), 1860, d’après une gravure de Ch. G. Lewis. Exposition de 1867.) . .
Croquis d’album
Étude de lion couché
Tète de cheval . .
Le Cerf de saint Hubert (1868)
Sauvegarde adressée à Rosa Bonheur de la part du Prince Royal de Prusse . . . .
Étude de sangliers
Tête de lion. (Musée de Madrid.)
La Lionne Fathma
Rosa Bonheur et sa lionne Fathma
Tigre couché
Le Retour du Marché aux chevaux (1873)
Tête de bouc
Un Pifferaro
Deux Mouflons.
214
2 1 5
216
217
2 17
2 ic»
220
222
22 3
2 24
22 5
227
229
2 3 I
232
233
235
237
239
241
242
243
243
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246
-47
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255
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265
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27 1
273
275
2 77
279
281
282
283
283
285
287
TABLE DES ILLUSTRATIONS
44i
Un Berger italien, dessin
Rosa Bonheur et sa jument Panthère
Rosa Bonheur et Nathalie Micas
Chez Buffalo-Bill
Chefs écossais (1890), aquarelle, d'après une gravure de J. B. Pratt
Tête de bélier, dessin
Etude de paysan
Etude de lion
Un Coin de l’atelier de Rosa Bonheur
Rosa Bonheur en forêt .
Bœufs et moutons au pâturage, pastorale (1860). (Collection de Miss Helen Gould.) .
Croquis d’oiseaux
Moutons
Rosa Bonheur assistant à la visite du Louvre par les souverains russes, croquis de
Renouard. ( Revue encyclopédique, 1896.)
Le Cerf de Rosa Bonheur .
Vache écossaise
Chien de chasse (1847-1874), d’après une gravure de J. -B. Pratt
Etudes d’âne
La Galerie Rosa Bonheur . .
Etude de cavalier, dessin
Trois isards dans les Pyrénées ( 1886) . . . .
Trois moutons couchés
Étude pour la Foulaison
Tête de cerf, dessin
Lévrier (1866)
Étude pour la Foulaison, dessin
Le Chariot à six chevaux. (Hertford House, Collection Wallace, à Londres.). . . .
Rosa Bonheur peignant en forêt
Étude de porc, dessin
Études de dindes, dessin
Croquis d’album
Les Loups, lithographie originale
Croquis d’enfant
Limier-briquet. (Metropolitan Muséum, à New-York.)
Le Roi de la Forêt (1878). (Exposition deChicago, 1893. — Collection de M. Knoedler.).
Les Bûcherons en forêt, dessin
Poneys des îles Shetland
Un Lézard
Faon
Rosa Bonheur en compagnie de M. Gambart et d’Anna Klumpke
Renard. (Musée de Bordeaux.)
Le Loup et l’Agneau, dessin à la plume
Chevaux au pâturage, dessin
Étude de chien, dessin
Nathalie Micas
Le Lion rugissant, dessin
Patient, d’après une gravure de J. B. Pratt
Ready (1879), d’après une gravure de J. B. Pratt
Le Lion chez lui (1881), d’après une gravure de W. H. Simmons et 1 . L. Atkinson. .
Le Troupeau, d’après une gravure de H. Vion
En Auvergne (1889)
Tête de mouton, dessin
Tigre couché, dessin
Étude d’ours, dessin
Dessin humoristique de Guillaume {le Monde illustre du 27 mai 1899)
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ROSA BONHEUR
Étude de chiens de chasse. (Musée du Luxembourg. — Don Rosa Bonheur.) ....
Tête de gazelle ( 1 85 5), dessin
Rosa Bonheur (1899), par Anna Klumpke. (Salon de 1899.)
Vaches et taureau d’Auvergne (1898). (Salon de 1899.)
Le Sevrage des veaux (1879). (Metropolitan Muséum, à New- York.)
Le Loup et l’Agneau, aquarelle
Études de chiens. (Musée du Luxembourg. — Don Rosa Bonheur.)
Ane au vert
Moutons au repos, effet de coucher de soleil (1860)
Moutons d’Écosse (1892)
Croquis d’album
La Bergerie ( 1 85 5) , lithographie originale
Lion rugissant
Cerf en forêt
Bœufs d'Écosse couchés, à Glencoe (1889), d’après une gravure de J. B. Pratt . . .
Bergers landais
Cerfs en forêt ( 1 883) . (Metropolitan Muséum, New-York.)
Clair de lune. Troupeau de moutons dans les Pyrénées (1897), pastel
Rosa Bonheur sur son lit de mort
Un couple de chevreuils, effet d’hiver (1893)
Troupeau de moutons au repos. (Hertford House, Collection Wallace, à Londres.). .
La Bonne mère (chèvre et chevreaux), dessin
Les Cerfs, effet du matin (1897), pastel
Lions de Nubie au repos
Etude pour la Foulaison
Médaillon, par G. Loiseau-Bailly, dédié à Rosa Bonheur par la ville de Paris (1906). .
Études de lionne, dessin. (Musée du Luxembourg. — Don Rosa Bonheur.)
Cheval au vert. (Musée du Luxembourg. — Don Rosa Bonheur.)
Étude de bœufs écossais au pâturage. (Musée du Luxembourg. — Don Rosa Bonheur.)
Autographe de S. M. l’Impératrice Eugénie
Monument élevé à Rosa Bonheur, par M. Gambart, à Fontainebleau .......
Statue de Rosa Bonheur, par Gaston Leroux. (Salon des Artistes français, 1902. —
Musée de Bordeaux.)
Croquis d’album ^
Dessin d’après la lionne Fathma
Étude de lionceaux
Étude de veau (1870) . .
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ÉTl'DF. DE LIONCEAUX, PAR ROSA BONHEUR.
TABLE DES MATIÈRES
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE PREMIER
Célébrité de Rosa Bonheur en Amérique. — Le présent qui lui est fait d’un cheval
sauvage amène l’auteur de ce livre à la connaître
L'Herbe aux bisons
CHAPITRE II
CHAPITRE III
Nouvelles visites à Rosa Bonheur. — Les Indiens de Bu(ïalo-Bill 27
CHAPITRE IV
La Cueillette du sage-brush. — Je sollicite de Rosa Bonheur la faveur de faire son
portrait 39
CHAPITRE V
La Conversation de Rosa Bonheur 49
CHAPITRE VI
61
CHAPITRE VII
Rosa Bonheur me fait promettre de vivre désormais auprès d’elle 101
CHAPITRE VIII
Rosa Bonheur me confie la mission d’écrire sa vie nQ
A By. — Les Séances de pose. —
Suite des séances de pose .
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE IX
La Famille. — L’Enfance à Bordeaux. — La Venue à Paris 129
CHAPITRE X
Raimond Bonheur Saint-Simonien — La Mort d’une mère (iS33) 143
CHAPITRE XI
L’Éducation. — Raimond Bonheur Templier. — Un Penchant irrésistible pour la pein-
ture 1 5 b
444
RO SA BONHEUR
CHAPITRE XII
Les Premiers succès. — Le Début au Salon (1841). — Voyages en Auvergne 175
CHAPITRE XIII
La Médaille d’or du Salon de 1848. — Le Labourage nivernais. — Mort de Raimond
Bonheur (1849) 191
CHAPITRE XIV
Voyage aux Pyrénées. — Une Saison à Ems (i85o) 201
CHAPITRE XV
M. de Morny. — Le Marché aux chevaux ( 1 853). — La Fenaison ( 1 85 5). — Voyage en
Angleterre et en Écosse ( 1 856) 217
CHAPITRE XVI
A By, près de Fontainebleau. — M. Tedesco. — M. Gambart 243
CHAPITRE XVII
L’Impératrice à By (1864). — Rosa Bonheur décorée de la Légion d’honneur ( 1 865) . —
L’Exposition de 1867 255
CHAPITRE XVIII
L’Année terrible. — Les Lions 269
CHAPITRE XIX
Les Séjours à Nice. — La Duchesse de Saxe-Cobourg-Gotha. — Mort de Nathalie
(1889). — Rosa Bonheur officier de la Légion d’honneur (1894) 283
/
TROISIÈME PARTIE
CHAPITRE XX
l.es Oiseaux de Rosa Bonheur. — Propos sur son costume, sur le féminisme. — Sa
grande amitié pour Mme Carvalho. — Son goût pour la musique. — Ses idées
religieuses 3o3
CHAPITRE XXI
L’Eclairage électrique à By. — Construction d’un nouvel atelier. La Foulaison. —
Propos de Rosa Bonheur sur son art 323
CHAPITRE XXII
La Reine Isabelle à By. — La Noël à l’école du village. — Voyage à Nice. — L’Impé-
ratrice Eugénie 337
CHAPITRE XXIII
La Mémoire de Nathalie. — Les Volontés de Rosa Bonheur. — Le Domaine delà Par-
faite Amitié. 353
TABLE DES MATIÈRES
4-P
CHAPITRE XXIV
\ isites au Salon de 1899 et au Musée du Luxembourg.
CHAPITRE XXV
Les Dernières instructions
367
383
CHAPITRE XXVI
L Execution des volontés de Rosa Bonheur. — La Dispersion de ses oeuvres. — Les
Hommages qui lui furent rendus .
403
A PP EN 1)1 G ES
Volontés testamkntaires dk Rosa Bonheur . ..... ...... 417
Œuvres principales de Rosa Bonheur . ...... 4.23
Sculptures de Rosa Bonheur 420
Lithographies de Rosa Bonheur ou faites d’après ses œuvres 429
Estampes et gravures diverses d’après les œuvres de Rosa Bonheur 432
Iconographie 434
Bibliographie 435
Table des illustrations 437
ÉTUDE DE VEAU, PAR ROSA BONHEUR (1870).
ACHEVE D’IMPRIMER
SUR LES PRESSES TYPOGRAPHIQUES
ET EN TAILLE-DOUCE
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L’IMPRIMERIE GEORGES PETIT
JULES A U G R Y , DIRECTEUR
12, RUE GODOT-DE-MAUROI , 12
PARIS
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4 SEPTEMBRE 1908
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